Cet été, l'épidémie de Covid-19 a conduit en Islande Steve Farrugia, 29 ans, lauréat de notre concours « Retour d’aventure ». Son objectif cette fois : la traversée du pays, du Nord au Sud. 620 km de marche, en solitaire et en autonomie totale. Pas de refuge, pas de ravitaillements dans ces hautes terres aux conditions inhospitalières. Une expédition complexe dont il nous a livré le récit, qui peut être fatale si l'on ne s'y prépare pas. Deuxième partie de son reportage, voici ses conseils pratiques pour réussir cette traversée magique.
Traverser l’Islande est bien plus qu’une épreuve physique qui se limiterait à quelques chiffres. Dans ma vision de l’aventure, est ce qui a été vécu est fait pour être légué. Aussi, pour ceux qui se demandent à quoi s’attendre lors d’une telle expédition en solitaire, ou comment la préparer, voici quelques détails pratiques sur ma préparation logistique, afin que d’autres puissent en faire leur prochain défi.
Se préparer physiquement : une traversée pour un randonneur en bonne condition physique
S’aventurer en Islande et réaliser un tel périple, cela ne se fait pas sans préparation physique - il ne suffit pas de serrer les dents sur des centaines de kilomètres pour oublier la douleur.
Je me maintiens en forme tout au long de l'année, et mon corps est habitué à l'effort intense, c'est certain. Mais je n'ai eu l'idée de cette traversée et ne suis parti que quelques jours après la fin du confinement ; l'Islande était un des rares pays à accepter les touristes français. Et si le terrain n'y est pas particulièrement exigeant, le dénivelé est faible ( 8000 mètres de D+ pour 620km ), en revanche les distances et les conditions météo peuvent difficiles à gérer. Or je n'ai pas eu le temps de m’y préparer physiquement, surtout à porter un sac de 26 kilos, une première pour moi. Mes tendons d'Achille ont donc été durement éprouvés.
Le profil idéal pour ce genre d'aventure est bien sûr un randonneur en bonne condition physique, qui a déjà fait un certain nombre de randonnées itinérantes de plusieurs jours et au moral d'acier face aux conditions climatiques. Mais même moins expérimenté, cette traversée est accessible à qui veut bien se lancer dans ce défi et s'y préparer, pas besoin d'être Mike Horn. L'autonomie totale et la faculté à porter un sac aussi lourd ne sont pas indispensables, car avec un peu d'organisation, il est possible d'effectuer ce trajet en déposant des ravitaillements à certaines étapes (certaines entreprises le proposent). L'Islande est en tout cas un terrain de jeu idéal pour une première grande aventure en solitaire dans des conditions difficiles. Car on est isolé, mais on sait que derrière il y a des services de secours très réactifs et efficaces, et la possibilité de rejoindre la civilisation.

S’orienter, le terrain … d’un extrême à l’autre
J’avais étudié soigneusement mon itinéraire à l’aide de cartes. La plupart des lieux que j’ai traversés sont accessibles par des chemins de randonnées ou des pistes praticables uniquement par des (très) gros 4x4. Si vous recherchez avant tout la désolation, ne vous inquiétez pas : les pistes à l’intérieur du pays n’ont de « piste » que le nom. Même durant l’été, certaines sont praticables seulement dans les meilleures conditions possibles, et je me suis maintes fois demandé comment un 4x4, même surélevé comme on en croise parfois en Islande, pouvait passer par là. D’autres fois, aucune autre indication que celle de mon GPS n’aurait pu me signaler que j’étais sur une piste : aucune trace en vue. Si la durée prévue pour votre périple vous le permet, il est bien entendu possible d’aller faire votre propre trace, mais cela ralentit grandement la progression, et demande beaucoup plus de jours (il faudra alors peut-être abandonner l’autonomie totale pour partir avec un poids supportable). Dans un champ de lave par exemple, avec toutes les pierres à enjamber, il faut s’attendre à marcher à moins de 2 km à l’heure. D’autres sols sont à préserver : s’il existe un chemin, alors il est inutile d’aller piétiner la mousse et la végétation.
La bonne nouvelle, c’est qu’il existe, hors zones de conservation définies par l’État, une loi en Islande qui stipule que chacun a le droit de profiter de la nature aussi longtemps qu’il respecte l’environnement et qu’il ne détruit pas les ressources naturelles. Il est même permis de passer à travers des propriétés privées non cultivées (même si elles sont clôturées) sans autorisation.
Je m’étais préparé à traverser une grande diversité d’environnements et à marcher sur des terrains très différents : toundras, sable, champs de roches volcaniques, neige… Tracer son itinéraire sur une carte permet aussi d’anticiper le passage d’une situation extrême à une autre, par exemple d’un milieu minéral à une région désertique et sèche. Dans le désert d’Ódáðahraun, j’ai dû porter une réserve d’eau car il est dépourvu de sources naturelles.
Certaines situations ne peuvent malheureusement pas être anticipées sur une carte. Il faut donc se préparer à faire face à des imprévus. J'ai dû prendre des décisions sur le terrain et m’écarter parfois du chemin que j’avais tracé. Assoiffé, il m’est arrivé de me retrouver face à un lac asséché. Je suis tombé sur des gués infranchissables et j’ai dû faire demi-tour. J’ai dû renoncer à certains chemins, impraticables sans crampons.
En termes de moyens de communication, j’étais équipé d’une boussole, de fragments de carte photocopiés, qui m’ont bien servi pour définir un nouvel itinéraire, ainsi qu’un GPS satellite Inreach Explorer, doté d’une balise SOS, et de mon téléphone portable. Dans le nord, les quatre premiers jours, je captais plutôt régulièrement mais dès mon entrée dans les hautes terres, plus aucun signal. J'avais une brève réception en altitude quand je franchissais certains cols. Je communiquais donc avec mes proches grâce aux sms que je pouvais envoyer par satellite via mon Garmin. Il ne faut évidemment pas compter sur son téléphone portable dans ce genre d'aventure, un moyen de communication satellite est indispensable s'il arrive quelque chose.

Se protéger, la météo, les changements géologiques : s’attendre à tout
L’autre aspect à ne pas négliger est la grande imprévisibilité des conditions météorologiques et géologiques. La météo est instable en Islande, c'est bien connu, il faut se préparer au pire : averses, vents, neige, froid. J’ai vécu toutes ces situations. J’ai même eu la chance de profiter plusieurs jours d’un beau soleil. Mais le climat peut changer à tout instant, et ce au cours d’une même journée. À l’inverse, on mentionne rarement les conditions géologiques. On oublie bien trop souvent que la géologie, cela se passe encore maintenant, que ce ne sont pas seulement des phénomènes qui ont eu lieu il y a des millions d’années. Certains chemins que j’avais prévu de prendre étaient devenus impraticables à la suite d’un écoulement de lave provoqué par l’éruption du volcan Bárðarbunga en 2014. Cet imprévu me rappelait qu’il existe toujours une possibilité d’être là au mauvais moment. D’ailleurs, les autorités islandaises alertaient peu avant mon départ de l’éruption imminente du volcan Grímsvötn, situé sous la calotte glaciaire du Vatnajökull. Un volcan que j’allais approcher de près lors de ma traversée. J’ai vécu plusieurs jours avec une angoisse latente.

S’équiper : pensez autonomie et confort, une tempête peut vous immobiliser
Concernant l’équipement, pour être paré à toutes ces situations, je n’ai pas réussi à faire plus léger que 26 kilos, avec la moitié du poids du sac consacrée aux consommables (nourriture et gaz). Pour 3 semaines d’autonomie, je pouvais difficilement faire mieux, et il n’y a pas un seul élément dont je ne me suis pas servi. Vous trouverez en fin de cet article la liste complète de mon matériel. J’aurais pu gagner quelques centaines de grammes en partant avec une tente ultra légère type tunnel pour une personne. Mais dans un pays comme l’Islande, je préfère avoir une tente 2 places dans laquelle je peux rentrer avec mon sac, et ainsi tout protéger des intempéries. Je voulais être le plus confortable possible si je devais être immobilisé plusieurs heures, en attendant qu’une tempête passe.

S’alimenter : une traversée éprouvante pour le corps
En matière de nourriture, je me contentais d’un repas chaud le matin et le soir, et de deux barres de céréales, complétées de quelques fruits secs, pour le reste de la journée. J’avais préparé des plats-maison à base de semoule, pâtes, lentilles ou boulgour, agrémentés de légumes déshydratés, noix et épices. Je n’ai apporté que quatre lyophilisés industriels. Vu la dépense énergétique quotidienne, même en ayant prévu un flacon d’huile d’olive de 250 ml qui me permettait d’augmenter l’apport calorique des repas, je consommais toujours plus de calories que j’en assimilais. Aussi, au dixième jour, j’ai commencé à ressentir la faim. La vraie faim, celle avec la gorge et l’estomac qui se serrent et la terrifiante sensation que ce dernier cherche à se nourrir des autres organes de mon corps. À la fin de mon aventure, j’avais perdu 6 kg, soit 9 % de mon poids de départ. Je ne reconnaissais plus ce corps amaigri qui n’était pas le mien. C'est seulement à ce moment que j'ai réalisé l'effort que je venais de faire.

Combien de temps partir : prévoir large
Sur le plan du temps à consacrer à cette aventure, j’ai regretté d’en avoir si peu, et si c’était à refaire, je ne m’imposerais pas de limites. Je n’ai pas aimé me sentir pressé par le temps, alors même que je n’avais pas d’objectif de record de vitesse à atteindre. Je m’étais imposé cette durée de 22 jours simplement car c’était le maximum que je pouvais y dédier dans mon agenda, devant être de retour à temps pour me lancer sur le GR20 avec un ami.
Cette durée restreinte m’a demandé un rythme d’enfer, je devais marcher en moyenne 30 kilomètres par jour. Il m’a fallu mobiliser toute la ténacité qui se terrait au fond de moi. Je marchais des heures sans faire de pauses. Mettre un pied devant l’autre était devenu un mécanisme involontaire de mon corps, comme la respiration. Mais si j’avais pu y consacrer plus de jours, je l’aurais fait sans hésiter. Ce type de traversée est une expérience unique, qui devrait s’apprécier sans limites de temps. J’ai accumulé beaucoup de frustrations face à des détours impossibles à faire ou à devoir longer des routes plutôt que d’aller faire ma propre trace. Ce fut la grande insatisfaction de ce périple à pieds : la lenteur permet de prendre le temps, mais nous freine. J’ai eu la sensation paradoxale de passer à toute vitesse à côté de cette magnifique nature islandaise que j’aurais pu contempler plus longuement.

Mon expérience: après la souffrance, le bonheur, la plénitude
Cette expédition était donc difficile, indiscutablement. Je n’avais pas idée de l’intensité des émotions et des luttes contre moi-même auxquelles j’allais faire face.
Pourtant, s’il ne fallait qu’une raison pour vous convaincre de vous lancer dans une telle épreuve en solitaire, je vous dirais qu’une fois l’aventure achevée, lorsqu’on est confortablement installé dans un fauteuil, au chaud dans son appartement, qu’on se remémore, qu’on regarde ses photos, on ne se souvient plus que de la plénitude que l’on a ressentie, comme si elle avait été la seule invitée et que la souffrance n’avait jamais existé.
Car toutes ces émotions douloureuses ont été heureusement contrebalancées par de vrais instants de bonheur. Il faut être honnête, ces moments sont brefs, rares. Mais ils sont hors de prix, renversants. Je referais sans hésiter tous ces sacrifices pour les revivre. Ils sont étourdissants car ils sont justement sublimés par la souffrance. Ils ne peuvent être gagnés sans avoir traversé quelques rudes épreuves.
Louvoyer des heures dans un environnement hostile, habité par la douleur et l’angoisse. Éprouver son corps dans l’effort, luttant dans un milieu qui le rejette. Exploiter pleinement ses capacités physiques, habituellement étouffées dans un quotidien trop confortable. Sentir ses propres limites se rappeler à soi, chaque jour un peu plus fermement. S’être approché de ses peurs, en découvrir d’autres. C’est tout cela qui permet d’atteindre les sentiments de plénitude et de liberté que l’on peut faire naitre en se retrouvant seul au cœur d’un désert ou au sommet d’un volcan, jusqu’à se sentir finalement appartenir au lieu traversé.
Après ce voyage en solitaire, je continuerai plus que jamais à me lancer dans des aventures, à serrer les dents contre la souffrance, à marcher jusqu’aux limites, pour aller capturer ces quelques instants de grâce, qui rendent la vie plus exaltante

En pratique : tous les liens utiles
- Il n’existe pas à ma connaissance de topo ou d’article détaillé sur cet itinéraire. Il existe cependant beaucoup de blogs qui détaillent un autre itinéraire, partant de Húsavík, Mývatn ou Akureyri dans le nord et terminant à Skógar, au sud. L’itinéraire est plus court (400 km) et mieux documenté. Si vous avez des questions mon itinéraire, je vous répondrai avec plaisir. N’hésitez pas à me contacter sur mon Instagram https://www.instagram.com/iamstew_/
- Visit Iceland - Droits et obligations sur la nature en Islande
- Les secours islandais sont très attentifs, réactifs et efficaces. Il est essentiel de laisser son itinéraire sur Safetravel.is et de prendre régulièrement connaissance des alertes : https://safetravel.is/
- Connaitre les conditions météo en Islande : Iceland Met Office –

La liste de mes équipements

Pour lire le récit de Steve Farrugia de sa traversée de l'Islande, c'est ici.
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