Steve Farrugia, 29 ans, mène une double vie. Consultant dans un grand cabinet parisien de conseil international, il part à l’aventure cinq mois par an, avec une prédilection pour les terres glacées et les sommets. Alpiniste novice, il s’est lancé en mai 2019 dans l’ascension de la « Cabeza del Condor » (5,648m) en Bolivie. Un défi éprouvant dont le récit lui a valu de figurer parmi les lauréats de notre concours « Retour d’aventure ». Cet été, l'épidémie de Covid-19 l’a conduit en Islande pour une traversée du pays, du Nord au Sud. 620 km de marche, en solitaire et en autonomie totale. Pas de refuge, pas de ravitaillements dans ces hautes terres aux conditions inhospitalières. Violent. Et exaltant. Voici son récit.
« En juillet dernier, je me suis lancé dans une grande traversée de l’île principale d’Islande. Je suis parti de Rifstangi, le point le plus au nord, situé à 2,5 km du cercle polaire arctique, et j’ai terminé mon périple à Kotlutangi, le point le plus au sud, ultime bout de terre avant l’océan atlantique. Soit un itinéraire de 620 km que j’ai entrepris de parcourir à pied. Je n’ai pas suivi le chemin le plus court, car je tenais absolument à passer par la caldeira du volcan Askja, même si cela me faisait un détour de plus ou moins 90 km. Je suis parti en autonomie totale, avec le matériel nécessaire et la quantité de nourriture suffisante pour tenir au maximum 22 jours. Mon sac pesait 26 kilos au départ. J’ai réalisé le parcours en 20 jours, en incluant un jour d’arrêt forcé, à cause d’une tempête. La solitude, la peur et la douleur ont été mes compagnons de route.

L’itinéraire que j’avais préparé n’était pas de tout repos. Il s’est révélé tout à la fois usant et impressionnant. Il m’a conduit à vivre certains moments difficiles, à marcher parfois plusieurs dizaines de kilomètres dans des conditions terribles. À l’inverse, il m’a offert une grande diversité d’environnements et m’a offert des expériences indescriptibles.
"J'ai douté, mais je n'avais plus le choix"
Se rendre à Rifstangi, mon point de départ, à l’extrémité septentrionale, est déjà une aventure en soi. Aucun transport public ne peut vous conduire là-bas. Depuis la petite ville Húsavík, première destination d’observation des baleines en Islande, j'ai dû m’armer de détermination et de patience pour parcourir les 140 km restants qui me permettraient d’atteindre mon point de départ. Personne ne passe par là. Après plusieurs heures d’attente, j’ai eu la chance d’être pris en autostop par un chauffeur routier islandais qui livrait les fermiers de la région en matériel agricole, puis par un touriste allemand, enthousiasmé par mon projet, qui a accepté de se détourner de son chemin pour m’emmener jusqu’à la fin de la piste menant à Rifstangi. Enfin, pour rejoindre le littoral, il m’a encore fallu marcher 4 km.

Je suis arrivé au point le plus au nord à 17 h. Heureusement, en juillet la nuit ne vient jamais, et j’allais pouvoir marcher plusieurs dizaines de kilomètres en cette première journée. J’ai profité de la marée basse pour faire quelques pas sur l’estran. Mes jambes s’enfonçaient jusqu’aux genoux dans les algues. Sur mon GPS, me voilà donc en train de marcher sur l’océan arctique. Plus au nord, je ne pouvais pas ! Je me suis demandé ce que je faisais là. J’ai douté. Mais je n’avais plus vraiment le choix, si je voulais rentrer à la maison, je devais me mettre en marche.
La première partie de mon parcours m’a amené à traverser la toundra islandaise, me donnant un aperçu de ce que veut dire vivre aux confins de l’Arctique. Ces premiers jours furent les plus éprouvants : mon sac était au plus lourd, le relief désespérément plat et la nature monotone. Des falaises vertigineuses au loin sur la côte, de vastes étendues de lupins plus près de moi, aiguisaient parfois mon regard. Le troisième jour, j’ai atteint Ásbyrgi, un gigantesque canyon en forme de fer à cheval, rare zone boisée et verdoyante en Islande. J’ai longé le canyon en jouant au funambule sur les immenses parois qui l’entourent. Je voulais mieux m’émerveiller du spectacle saisissant. J’ai marché jusqu’à Dettifoss, la chute d’eau la plus puissante d’Europe, haute de 44 mètres, puis vers le Mývatn. Me déplacer uniquement à pied m’empêchait de parcourir cette région de long en large, pourtant riche de merveilles volcaniques. J’ai dû digérer ma frustration.





"La douleur s'est faite silencieuse, puis le corps s'est habitué"
Tout au long de l’aventure, la douleur était omniprésente. Je me maintiens en forme tout au long de l'année, et mon corps est habitué à l'effort intense, c'est certain, mais cette expédition n'était pas préparée des mois à l'avance. J'en ai eu l'idée et je suis parti quelques jours après la fin du confinement. L'Islande était un des rares pays à accepter les touristes français. Le terrain n'y est pas particulièrement exigeant, le dénivelé faible, 8000 mètres de D+ pour 620 km, mais les distances et les conditions météo peuvent être terriblement éprouvantes. Or, j'ai pas eu le temps de me préparer physiquement, et surtout à porter un sac de 26 kilos, une première pour moi.
Les six premiers jours, la souffrance était foudroyante. Je me levais tous les matins en boitant. Je me demandais si j’allais pouvoir marcher. Concentrée dans mes épaules, mon dos et mes jambes, la douleur me déchirait particulièrement les pieds. J’en venais à espérer que mon tendon d’Achille, qui me faisait atrocement souffrir, finisse par éclater, me donnant une bonne raison d’abandonner ce périple de folie. Puis, elle a fini par devenir plus tolérable, et enfin, par se faire silencieuse. Mon corps s’était habitué.
Au sixième jour, après avoir gravi le volcan Hverfell, un imposant cône de téphra, puis longé le lac Myvatn jusqu’au sud, j'ai commençé à pénétrer dans les hautes terres. Au cœur du territoire, le pays offre un environnement hostile et les espaces les plus éloignés de toute civilisation en Europe. Plus je m’enfonçais, plus la nature perdait de son vert. Ce n’était plus que cailloux, champs de lave, désert de sable noir. J’évoluais désormais dans un milieu d’une extrême désolation. Un paysage lunaire, presque apocalyptique, un monde en noir et blanc, où l’unique clarté provenait des larges calottes glaciaires que j’apercevais au loin. Parti avec le fantasme de me retrouver seul face aux forces et à l’immensité de la nature à l’état brut, j’étais servi.





"Askja, cette traversée n'existait que pour ce volcan"
Les hautes terres m’ont offert une des expériences les plus grisantes de ma vie : celle de traverser d’ouest en est la caldeira du volcan Askja, sans autre âme qui vive. Au prix de l’ascension d’un ultime col, j’ai découvert cette caldeira, entourée d’un massif de montagnes s'élevant à environ 600 mètres. Spectaculaire. J’en ai perdu mes mots, j’ai versé quelques larmes. Toute cette aventure prenait un sens. Je me suis rendu compte que cette traversée n’existait que pour Askja. Tout le reste n’avait jamais été qu’accessoire. Askja, mon rêve depuis ma première visite en Islande, trois ans plus tôt. Je suis descendu au cœur de la caldeira et j’ai marché dans une neige immaculée afin de rejoindre l’Öskjuvatn à l’ouest, un lac aux eaux bleu sombre. Quand je me retournais, les seules traces dans la neige étaient les miennes. J’avais l’impression d’être le dernier homme sur terre. Pourtant à l’est, j’ai retrouvé un peu de civilisation, une piste de 4x4 permet d’atteindre le volcan. Je m’en suis échappé très rapidement pour aller de nouveau me perdre dans l’immensité du désert d’Ódáðahraun et son étendue de sable noir sans fin.





M’aventurer en Islande m’a amené à vivre le sentiment de solitude à son paroxysme. J’ai marché seul pendant des journées entières sans rencontrer personne. Je m’en accommodais parfois très bien, quand certains jours l’isolement se révélait vraiment pesant. J’avais une relation ambivalente avec la solitude. J’oscillais constamment entre la volonté de me retrouver seul, ce que j’étais venu chercher, et l'espoir de croiser d'autres personnes, principalement pour me convaincre que s’il m’arrivait quelque chose, je n’étais pas si isolé que ça. Mais dans les hautes terres, j’étais bel et bien coupé du monde, et la peur m’a accompagné à chaque instant. Tantôt insidieuse, tantôt fulgurante, comme durant ces quelques kilomètres terrifiants où j’ai été pris dans la danse de tempêtes de sable noir qui m’enveloppaient et me faisaient disparaitre dans l’horizon. J’avais l’impression de pénétrer dans les ténèbres.



Des vents à plus de 100 km/h
Marcher plusieurs dizaines de kilomètres dans le désert d’Ódáðahraun s'est avéré fastidieux. Le sable freinait mon allure. Avançant en direction de l’ouest, j’ai eu énormément de temps pour contempler le Vatnajökull, plus large calotte glaciaire du pays, que je longeais. Arrivé à Nýidalur, seul espace de verdure des environs, j'ai repris le cap vers le sud. J’ai gagné Þórisvatn, le plus grand lac d’Islande. Les cailloux noirs du désert laissaient peu à peu leur place à la mousse verte emblématique de l’Islande. Au quinzième jour, informé en temps réel grâce à mon GPS, j’apprends qu’une tempête menace de s’abattre sur le cœur du territoire. Avec des vents annoncés à plus de 100 km/h, isolé dans une étendue sauvage où je ne pouvais nulle part me protéger du vent, les services de secours islandais m’ont enjoint de rejoindre le refuge le plus proche. J’ai dû être rapatrié en 4x4 au Landmannalaugar. Sur les 620 km du parcours, j’ai donc marché 595 km. On ne rivalise pas avec les forces de la nature. Même Mike Horn ne s’y frotte pas, ladite tempête l’a immobilisé en Islande en juillet dernier.
Le Landmannalaugar est une région stupéfiante, j’ai été émerveillé par ses montagnes multicolores. Comme si un peintre avait fait tomber plusieurs pots de peinture. La tempête m’imposant un jour d’arrêt forcé, j’ai repris ma route le dix-septième jour. Les conditions étaient toujours assez terribles. J’ai longé des crêtes pour rejoindre le lac Alfvatan, empruntant une partie du célèbre trek Laugavegur, dans un brouillard total. Le froid était mordant, chaque rafale me déportait sur un mètre et la pluie se projetait à toute vitesse, me cisaillant le visage.



Vert éclatant sur le sable noir, le volcan de Maelifellssandur
Sur la fin du parcours, le moral a violemment commencé à faiblir. J’ai dû lutter contre le découragement. Dans les moments les plus durs, quand je marchais 30 kilomètres avec le vent de face, le froid, une averse ou du sable dans les yeux, cela me demandait un réel effort pour m’arrêter, mettre de côté la pénibilité de ma condition, regarder autour de moi et réaliser la chance que j’avais. C’est un travail mental que j’ai appris à faire dans les pires moments.
Au dix-huitième jour, j’ai concrétisé un autre rêve. Celui de traverser le désert Maelifellssandur et d’approcher au plus près du volcan éponyme, dont la couleur verte éclatante tranche avec le sable noir du désert. L’effet est saisissant. J’ai contourné le glacier Myrdalsjökull par l’est où j'ai retrouvé la minéralité et la végétation quittées dix-neuf jours plus tôt, au nord. Plein cap vers le sud, je voyais l’océan au loin : j'ai fondu en larmes. J’ai voulu courir et l’atteindre au plus vite, mais il n’était pas si proche que ça. Il me restait encore 40 kilomètres.





Le vingtième jour, à trois kilomètres du point le plus au sud, la nature m’avait prévu un ultime défi. Jusque-là épargné par la faune, marchant sur le littoral méridional pour rejoindre l’océan atlantique, j’ai été attaqué par des sternes arctiques très agressives qui n’ont pas l’habitude d’être dérangées, personne ne vient par là. Hauts dans le ciel, elles m’observaient puis, estimant sans doute que je m’approchais bien trop près de leurs nids, elles fonçaient sur moi avec une vitesse foudroyante et tentaient de me piquer au visage. D’abord de face, puis par l’arrière. J’agitais alors sans cesse mon bâton de randonnée dans les airs, afin d’assurer un périmètre de sécurité d’au moins un mètre entre ma tête et leur bec. Qui a dit qu’il n’y avait pas d’animaux dangereux en Islande ?
Au plus près du littoral, je n’ai pas lâché des yeux l’écran de mon GPS et j’ai fait encore quelques pas avant de voir s’afficher les coordonnées exactes du point le plus méridional. J’ai retiré tous mes vêtements, et je me suis jeté dans les puissantes vagues de l’océan atlantique."

Pour en savoir plus sur les expéditions et randonnées de Steve Farrugia, voir son compte Instagram.
Du même auteur, lire aussi le volet pratique : "Comment réussir la traversée de l’Islande, les conseils de Steve Farrugia"
Vous aussi, participez à « Retour d’aventure » et gagnez un abonnement à vie à Outside
Parce que les meilleures histoires sont encore et toujours le témoignage d’aventures ou de mésaventures vécues, Outside organise « Retour d’aventure » , un appel à tous les talents qui désirent partager leurs expériences outdoor. Ce concours, sans limite de date et ouvert à tous, est destiné à faire émerger des témoignages inédits – textes, photos, dessins ou vidéos – d’explorateurs de tous âges et tous horizons. Les récits sélectionnés par la rédaction seront publiés sur notre site et leur auteur bénéficiera d’un abonnement à vie à Outside.fr.
Poursuivez votre lecture avec les premiers « Retours d’aventure », récits de Lucas Lepage : « 16 chiens, 2 traineaux, comment Lou et Lucas ont fui le coronavirus en Norvège » , Guillaume Chardeau : « Sur les traces de Robinson Crusoé », Jérémy Bigé : « 87 jours sur le Great Himalaya Trail, ou le long chemin vers l’introspection » et Steve Farrugia : « Retour d’aventure » : « Dans les Andes, je me suis retrouvé face à mes limites »
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
