Plus de trois longues semaines de progression, une météo dantesque qui pendant neuf jours l’a coincée dans un portaledge détrempé à 800 mètres du sol… il aura fallu toute la ténacité de Sasha DiGiulian pour libérer le 26 novembre Platinum, la plus longue voie en libre sur El Capitan. Une ascension qu’avant elle, seules trois cordées avaient réussie en libre. Et un héritage évident : celui de Lynn Hill, référence ultime pour toutes les grimpeuses du Yosemite.
Peu de voies réclament autant de détermination dans le Yosemite que Platinum, aussi appelée Direct Line. Sur les 914 mètres de la face sud-ouest d’El Capitan, cette ligne déroule 39 à 40 longueurs dont plusieurs sections en 5.13, jusqu’à un solide 8b en équivalent français. C’est là, dans ce labyrinthe de dalles lisses, de traversées puissantes et de fissures techniques, que l’Américaine Sasha DiGiulian a signé le 26 novembre la première ascension féminine en libre de la voie, au terme d’une ascension qui aura duré vingt-trois jours. Seules trois cordées y étaient parvenues avant elle.
La grimpeuse américaine de 32 ans, ex compétitrice, a mené 27 des 40 longueurs, dont toutes les sections les plus dures. Parmi elles, White Wizard (5.13c), Dog’s Head roof crack (5.13c), la fissure Platinum fingertips (5.13a), un dièdre en 5.13d nécessitant un jeté dynamique, ou encore le toit en traction inversée de Teahupo’o, rendu encore plus difficile par l’humidité de la saison. Une entreprise préparée pendant trois ans, à coups de répétitions des portions inférieures polies par les glaciers et des crux supérieurs.
Des journées de pluie, de vent et de neige
Mais ce sont surtout les conditions météorologiques qui ont transformé cette tentative en véritable épreuve. Jointe par téléphone le 18 novembre, DiGiulian nous décrivait son quotidien, perchée à 800 mètres du sol dans un portaledge de 1,20 m sur 1,80 m. Des journées de pluie, de vent et de neige, où elle prenait son mal en patience. La tempête durera neuf jours, chahutant la paroi et déversant de véritables torrents d’eau depuis le sommet d’El Capitan. « Sous les rafales les plus fortes, la nuit je vois les arceaux [de sa tente] s’enfoncer jusqu’à la hauteur de ma poitrine, et je me dis : « Oh mon Dieu, ne cassez pas s’il vous plaît ! (…) On a l’impression que toute la Californie nous tombe dessus », nous racontait-t-elle alors, évoquant une fonte de neige ressemblant à de la pluie continue.
Si l’inactivité physique lui pesait, son moral restait intact. Il faut dire que la grimpeuse pro en a vue d’autres. En mai 2020, l’enfant prodige de la grimpe propulsée à 18 ans tout en haut du podium du championnat du monde, fut stoppée net par une malformation congénitale. Cinq opérations chirurgicales furent nécessaires pour reconstruire ses deux hanches. Des mois de rééducation suivront. De quoi se forger un mental d’acier.
Aussi, dès que le ciel s’est éclairci, la grimpeuse et son partenaire Elliot Faber ( qui assurait la logistique depuis une tente voisine) ont repris l’ascension. Une détermination qui rappelle celle d’une autre pionnière du Yosemite : Lynn Hill, première à libérer The Nose en 1993, dont l’exploit a ouvert la voie à toute une génération de grimpeuses venues prouver qu’El Capitan ne leur résisterait pas.
« L’ascension dont je suis la plus fière »
La référence n’est pas anodine. Platinum est considérée comme la plus longue voie d’El Capitan pouvant être gravie entièrement en libre, un « ensemble différent de tout ce que j’ai grimpé dans la Vallée », selon son co-ouvreur Rob Miller. L’itinéraire combine dalles techniques, passages à spits, longues désescalades, traversées complexes et sections physiques soutenues. Un projet commencé en 2006, exploré pendant près d’une décennie, puis finalement libéré par Miller et Roby Rudolf en 2017 après quatorze jours de travail dans la paroi.
En signant cette quatrième ascension en libre, DiGiulian s’inscrit dans une lignée rarissime : après Miller et Rudolf (2017), Tobias Wolf et Thomas Hering (2018), puis Alex Honnold et Tommy Caldwell début 2025. Mais la sienne est la seule réalisée dans de telles conditions météo, et la première menée par une femme.
Au sommet, les doigts bandés et gonflés, DiGiulian a décrira cette libération comme « l’ascension dont je suis la plus fière ». A juste titre !
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