De la pluie, des rafales de vent et maintenant de la neige empêchent la grimpeuse d'avancer dans sa tentative d’ascension en libre de Direct Line, l’une des voies les plus engagées d'El Capitan, dans le Yosemite. Réfugiée dans une fragile tente de 1,20 m sur 1,80 m accrochée à la paroi de granite, elle est forcée de prendre son mal en patience. Car aucune accalmie n’est en vue avant vendredi, nous explique l’athlète américaine. Jointe hier sur son portable, elle nous explique comment s’écoulent les heures, perchée à 800 mètres au-dessus du vide, ballotée par les bourrasques. Et pourquoi elle refuse d’abandonner ce projet dont elle rêve depuis des années.
Vu d'en bas, au pied d' El Capitan, le portaledge de Sasha DiGiulian n’est qu’un point de couleur perdu dans l’immense paroi de granite. Un minuscule abri de toile accroché à 800 mètres de hauteur, malmené depuis cinq jours maintenant par la tempête qui s’est abattue sur le Yosemite. « On a l’impression que toute la Californie nous tombe dessus », nous raconte-t-elle par téléphone. Presque plus un centimètre carré de sec, et peu d'espoir de voir se pointer le soleil avant la fin de la semaine pour boucler sa tentative d’ascension en libre de Direct Line, son gros projet du moment.
Si l’inactivité physique lui pèse, son moral est intact. Il faut dire que la grimpeuse pro en a vue d'autres. En mai 2020, l’enfant prodige de la grimpe propulsée à 18 ans tout en haut du podium du championnat du monde est stoppée net par une malformation congénitale. Cinq opérations chirurgicales sont nécessaires pour reconstruire ses deux hanches. Des mois de rééducation suivront. De quoi se forger un mental d'acier.
Trois fois championne des Etats-Unis, la grimpeuse de 32 ans compte aujourd’hui plus de 30 premières ascensions à son actif. Et la douleur, elle connaît. Elle a déjà dû affronter la grêle et finir les doigts en sang en Espagne, quand, en 2022 avec Brette Harrington et Matilda Söderlund elle a enchaîné “Rayu”, la grande voie la plus dure jamais réalisée par une cordée féminine.
Quand nous l’avons jointe hier pour comprendre comment elle gérait cette longue attente, c’est une autre épreuve qu’elle traversait, forte de son expérience sur « Rayu » mais aussi sur la face nord de l’Eiger. En 2015, là aussi des conditions exécrables l’avaient conduite à abandonner Paciencia, pour une autre voie, Magic Mushroom, réussissant ainsi une première féminine.
Peux-tu nous en dire plus sur le projet sur lequel tu es actuellement engagée sur El Cap ?
Depuis quelques années, j’essaie Direct Line, une voie vraiment difficile sur El Cap, aussi connue sous le nom de Platinum. J’y suis actuellement avec Elliot Faber. J’ai été attirée par la beauté de cette ligne, et plus je grimpais dessus, plus j’avais envie d'en tenter l’ascension un jour. Cette saison, le plan était de venir, de travailler les longueurs, puis de tenter un push en libre depuis le sol, ce qui signifie partir du bas et essayer de libérer chaque longueur jusqu’en haut. C’est vraiment long et très soutenu : environ 39 longueurs. Nous en sommes actuellement à la 32e, Gold Ledge, perchée à 800 mètres. Je suis dans mon propre portaledge, un Edelrid Literider, et Elliot est dans un Black Diamond. C’est plutôt sympa d’avoir chacun notre petite tente. La mienne, c’est comme un tapis volant dans le vent. Elle est tellement légère que j’essaie juste d’empêcher la pluie d’entrer et de mettre du poids dedans pour ne pas être balancée dans tous les sens.
C’est en gros une sorte de tente de 1,20 m sur 1,80 m fabriquée en Dyneema. Quatre arceaux permettent de maintenir une plateforme plane, et un double-toit transforme le tout en tente sous la pluie, on l’ajoute en cas de tempête. Là, évidemment, je l’ai installé. Sous les rafales les plus fortes, la nuit je vois les arceaux s’enfoncer jusqu’à la hauteur de ma poitrine, et je me dis : « Oh mon Dieu, ne cassez pas s’il vous plaît !»
Cette tempête dingue dure depuis cinq jours [six aujourd’hui]. Les températures ont beaucoup chuté dimanche, et maintenant c’est un mélange de neige glacée et de pluie qu’on reçoit. On a l’impression que toute la Californie nous tombe dessus depuis des jours.
Les prévisions changent tellement, qu’il est difficile d’avoir une idée fiable à trois ou quatre jours. Sûr que certains se demandent ce qu’on fait là, mais la météo change constamment au Yosemite, et une prévision à dix jours n’est jamais fiable.
Que fais-tu pour tuer le temps ?
J’essaie d’économiser la batterie de mon téléphone. C’est en fait mon premier coup de fil, [cette interview], je suis restée presque tout le temps en mode avion. Nous avons des batteries Goal Zero, mais il n’y a pas de soleil et nous ne pouvons littéralement pas sortir des tentes. J’ai un gallon d’eau dont j’ai découpé le dessus pour en faire une sorte de rigole à urine, donc j’urine dedans puis je vide par le dessous. Et nous avons des sacs WAG (Waste Alleviating Gel) pour faire caca.
J’ai lu deux livres jusqu’ici. J’ai mon Kindle. Je dois le recharger car il va bientôt mourir, mais j’alterne entre livre audio et Kindle. Les affaires se mouillent tellement vite ici, que je mets certains objets sur mon ventre pour utiliser ma chaleur corporelle et essayer de faire évaporer l’humidité. C'est Elliot, mon partenaire de grimpe, qui me l'a conseillé. Je m’assois sur mon sac de couchage pour le garder sec. J’ai un JetBoil, donc le matin je me fais du café, et j’ai de la nourriture lyophilisée pour le petit-déjeuner. Je mange des Send Bars au déjeuner, c’est la marque de ma société. Et de nouveau du lyophilisé pour le dîner.
Je ne peux pas vraiment m’étirer. Ca, c’est dur, car l’espace est tellement petit… et la moitié est mouillée. Je sens bien que mon corps se raidit, ça m’inquiète un peu, mais j’essaie de faire quelques étirements des épaules et ce genre de choses. Quand je quitte le mode avion, je lis les comptes rendus de réunions de ma société et j’échange par mail avec mon équipe chez Send. Nous lançons une nouvelle barre en janvier, il y a un million de choses à gérer.
Combien de temps penses-tu rester là-haut ?
La météo est censée se lever vendredi [21 novembre]. J’espère qu’il ne faudra qu’un jour ou deux pour que la paroi sèche. C’est vraiment ce qui m’inquiète le plus, j’espère que nous serons sortis d’ici vendredi prochain [28 novembre]. C’est vraiment difficile de prédire quoi que ce soit. Il nous reste encore quelques longueurs difficiles. J’en ai déjà libéré certaines les saisons précédentes. Une des longueurs clés est une 5.13d [8b] que j’ai enchaînée l’an dernier, donc je sais à quoi m’attendre. On a aussi un énorme toit à passer, et c’est surtout lui qui risque d’être mouillé, alors j’ai demandé à notre cadreur, Pablo Durana, qui filme avec nous, de regarder s’il pouvait trouver un souffleur de feuilles sans fil, au cas où on en aurait besoin. A titre exceptionnel, mais on va essayer de mettre toutes les chances de notre côté.
Comment fais-tu pour garder le moral ?
J’essaie simplement de rester optimiste et de penser à quand la météo va enfin se lever. Samedi dernier, la pluie s’est arrêtée un moment et on a eu une petite fenêtre où on aurait pu redescendre. C’était la première accalmie. On s’est dit avec Eliott que ce serait tellement simple de descendre et de quitter la voie, mais cette ascension est un rêve pour moi depuis tellement longtemps… J’ai même fait deux rêves, ici sur la paroi, où je me voyais redescendre et le regretter. Je ressentais le pincement de la déception, le fait de ne pas avoir tout donné. Je ne sais pas ce qui se passe avec ce rêve, mais ça m’est arrivé deux fois, ce qui est vraiment étrange.
Et puis je suis dans une conversation groupée avec Alex Honnold et Tommy Caldwell. Tommy m’a envoyé un message : « Rappelle-toi que tu es en train de vivre une aventure incroyable. Je ne pense pas que tu regretteras d’avoir tenté absolument tout ce qui est possible. » J’ai trouvé ça vraiment encourageant.
Une semaine à vivre quelque chose de difficile, ce n’est finalement pas si terrible une fois que ce sera passé. Je ne sais pas comment mon corps se sentira après tout ça. Je ne sais pas si la paroi va sécher. Mais je sais que j’ai envie d’essayer cette voie plus que tout, et que ça compte énormément pour moi de tenter ma chance.
Alors est-ce qu’on est en sécurité ici ? Aucun doute là-dessus. C'est plus sûr pour l’instant que n’importe où ailleurs. Quant à savoir, une fois que la météo sera calmée, si on pourra grimper…
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