Trop, c’est trop ! L’organisation des « 7 nouvelles merveilles du monde » tire la sonnette d’alarme : Machu Picchu pourrait perdre sa crédibilité comme l’un des sites les plus prestigieux de la planète. En cause : une surfréquentation exponentielle, une gestion cahotique, des tensions locales et des crises à répétition. Retour sur les menaces qui pèsent sur la citadelle inca.
En 2007, à l’issue d’un concours qui a captivé les voyageurs du monde entier et recueilli plus de 100 millions de votes, le Machu Picchu devenait l’une des “Nouvelles 7 Merveilles du monde”. Il rejoignait un club très sélect comprenant le Colisée de Rome, Pétra en Jordanie, leTaj Mahal en Inde, Chichén Itzá au Mexique, le Christ Rédempteur au Brésil et la Grande Muraille de Chine. Mais ce titre prestigieux, et hautement bankable, pourrait lui être retiré.
Le 13 septembre, Jean-Paul de la Fuente, directeur de l’organisation New 7 Wonders, a tiré la sonnette d’alarme : surfréquentation, gestion inadaptée, insécurité… autant de menaces susceptibles de « compromettre la crédibilité de Machu Picchu » comme merveille du monde. « La situation se dégrade depuis des années », nous a-t-il confié. « Depuis cinq ans, nous avons soumis des propositions globales. Mais rien n’a été fait. Et comme toujours, quand on nie un problème, il ne fait que s’aggraver. »
Le ministère péruvien de la Culture a immédiatement riposté en rappelant que seule l’Unesco était compétente en matière de classement patrimonial. Or Machu Picchu, inscrit depuis 1983 au patrimoine mondial, ne figure pas aujourd’hui sur la liste des sites en péril. En juillet, lors de la 47e session du Comité du patrimoine mondial à Paris, Lima s’est même engagé à améliorer l’expérience des visiteurs et à développer de nouveaux outils de conservation. Dès août, une équipe de 40 experts locaux et internationaux a visité le site dans le cadre d’un voyage soutenu par l’UNESCO afin d’étudier des solutions technologiques pour la gestion du site et le développement d’un tourisme responsable.
Touristes piégés : le transport à nouveau paralysé
Mais quelques jours à peine après cette alerte internationale, Machu Picchu sombrait dans une nouvelle crise. Le 14 septembre, les autorités ont retiré à Consettur, opérateur historique des bus menant à la citadelle, sa concession au profit d’une autre société. La riposte a été violente : blocages organisés par les acteurs locaux, rails obstrués par des troncs et rochers. Et des milliers de touristes pris au piège. Aguas Calientes, le village situé au pied du site, est isolé, on n’y accède qu’en train ou à pied par l’Inca Trail (42 km, quatre jours de marche). Les bus évitent normalement la rude montée de 8 km et 2 345 m de dénivelé. Cette fois, l’accès ferroviaire depuis Cusco et Ollantaytambo a été coupé net. Le gouvernement péruvien a donc dû évacuer 1 400 visiteurs et mettre en place un plan d'urgence. Trains et bus circulent à nouveau depuis le 17 septembre, mais sous étroite supervision du gouvernement péruvien.
« Le Pérou marche sur une ligne de crête entre respect des organisations sociales indigènes et structures modernes de gouvernance », souligne aujourd'hui Nick Stanziano, directeur de l’agence SA Expeditions, l’un des principaux opérateurs dans la zone. « Le vrai problème, c’est l’absence d’expertise technique et de planification à long terme. »
Machu Picchu, habitué aux crises
Rien de nouveau en effet, malheureusement. En 2023, une vague de manifestations antigouvernementales avait déjà conduit à la fermeture de Machu Picchu pendant un mois, forçant l’évacuation des touristes par hélicoptère. Sans parler de la désastreuse année 2010 où des pluies diluviennes avaient emporté la ligne ferroviaire, immobilisant le site durant plusieurs semaines. Chaque épisode révèle la fragilité d’une infrastructure essentielle mais vulnérable : sans train ni bus, la « merveille » est coupée du monde, alors même qu’elle ne cesse d'attirer de plus en plus de visiteurs. Machu Picchu frôle l’apoplexie, et rien ne semble fait pour la stopper.
Une affluence record, mais à quel prix ?
En 2021, Machu Picchu est certes devenu la première destination touristique certifiée neutre en carbone, affichant une réduction de 19 % des émissions par rapport à 2019. En 2024, des circuits chronométrés ont même été mis en place pour mieux gérer les flux. Mais en parallèle… le quota de visiteurs a grimpé : de 4 044 personnes par jour en 2022 à 5 600 en 2025. Cette année, plus de 1,5 million de touristes devraient franchir ses portes. Du jamais vu.
Tant d'incohérence inquiète. D'autant que le pire reste à venir. En 2026, l’ouverture du nouvel aéroport international de Chinchero, dans la Vallée sacrée, pourrait encore doubler la capacité aérienne de la région. À terme, c’est toute la biodiversité de la vallée, déjà sous pression, qui risque de payer le prix de cette croissance, tuant aussi au passage la poule aux œufs d'or qu’est devenu ce site unique au monde.
Un pilier économique pour le Pérou
Or, derrière Machu Picchu, il y a bien plus qu’un site archéologique : une économie entière. Guides, porteurs, hôteliers, restaurateurs, transporteurs, artisans et paysans de la région dépendent des visiteurs qui par milliers, y arrivent chaque jour. Selon des estimations locales, près de 80 000 emplois seraient liés directement ou indirectement à la citadelle.
Les recettes annuelles se chiffrent en centaines de millions de dollars, faisant de Machu Picchu une véritable infrastructure nationale. Au point que plusieurs experts réclament désormais que sa gestion soit considérée comme stratégique, au même titre qu’un aéroport ou un barrage hydroélectrique. « Nous sommes face à une tragédie des biens communs », analyse Nick Stanziano. « Les intérêts particuliers dominent, la gestion collective s’effrite, et la réputation de Machu Picchu en souffre. » conclut-il.
Trois alternatives à Machu Picchu
Pour ceux qui souhaitent échapper aux blocages ou aux foules, le Pérou offres d'autres sites fascinants, encore assez peu connus. Ils n’ont pas la notoriété de Machu Picchu, mais ils offrent une expérience plus intime et responsable, tout en allégeant la pression sur la citadelle inca.
- Choquequirao, surnommé le “Machu Picchu secret”, il se découvre après un trek de quatre jours. Plus vaste que la citadelle inca, mais encore peu fouillé, il offre un spectacle saisissant sur le canyon de l’Apurímac.
- Kuélap, la « forteresse des nuages » - bâtie par les Chachapoya, accessible en téléphérique ou par une marche de 10 km - dévoile des remparts monumentaux à 3 000 m d’altitude.
- Vilcabamba, ancienne capitale inca. On l’atteint après plusieurs jours de marche dans la jungle, loin des routes et des foules.
- Les sentiers du Qhapaq Ñan, le Grand Chemin inca classé par l’Unesco, conduisent encore les marcheurs vers des ruines oubliées, sur des pavés vieux de plusieurs siècles.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
