Toujours plus haut, et surtout toujours plus vite sur le Toit du monde ! Ultime case à cocher dans un CV digne de ce nom, l’Everest devrait pouvoir « se faire » en une petite semaine grâce au xénon, gaz classé comme dopant depuis 2014, permettant de stimuler chimiquement son acclimatation et ses performances. De quoi économiser de précieuses semaines aux plus fortunés. Car, on l’imagine, cette nouvelle méthode n’est pas donnée, ni sans conséquences. Mais déjà les candidats s’y pressent. Prochain départ : ce printemps 2025.
Il s’appelle Garth Miller, c’est un ancien officier des Gurkhas, actuellement pilote d'avion, et il s’est lancé un challenge : établir le temps le plus rapide entre Londres et le sommet de l'Everest, a-t-il expliqué au Financial Times. « Je suis très excité à l'idée de voir si on peut partir de chez soi le lundi matin, être au sommet de l'Everest le jeudi soir, et rentrer à la maison pour le déjeuner du dimanche ». Le Britannique est à la tête d'un premier groupe de quatre personnes qui va à essayer ce printemps le gaz xénon dans le cadre d'une nouvelle et très exclusive prestation de Lukas Furternbach, patron de l’agence Furtenbach Adventures.
L’Autrichien dit développer cette méthode depuis 2006 et l’avoir testée à titre personnel sur l’Acongagua, l’Everest et le Lhotse. « Je n’ai eu aucun problème au sommet », confie-t-il au quotidien britannique. « J’étais là-haut et me disais : « Eh bien, ça marche !’ Ca m’a totalement convaincu ». Lukas Furtenbach s’appuie sur les propriétés du xénon. Ce gaz inerte, parfois utilisé comme anesthésique, aurait pour effet secondaire d'augmenter radicalement la production d'EPO (érythropoïétine, une hormone qui régule le taux de globules rouges) dans l’organisme. Il favoriserait la multiplication des globules rouges sans qu’il soit nécessaire de s’acclimater ou d'injecter une version synthétique de l’hormone.
Avec des agences comme l’Américaine Alpenglow Expeditions, Furtenbach Adventures est déjà connue pour avoir mis au point des « expéditions flash » de trois semaines reposant sur un entraînement hypoxique avant le voyage et sur une technologie de pointe pendant l’ascension. Une formule de plus en plus prisée, selon Alan Arnette, notre expert en Everest.
« L’idée est qu’en réduisant la durée de l’expédition, on économise de l’énergie et on réduit le risque de maladie en minimisant le temps passé en montagne », dit-il . « En utilisant une tente d'altitude hypoxique 30 à 60 jours avant le départ, vous pouvez arriver au camp de base acclimaté à au moins 5 000 mètres et même jusqu’à 7 000 mètres. De cette façon, vous pouvez éliminer une ou toutes les rotations d'acclimatation et augmenter vos chances d'atteindre le sommet. Ensuite, vous pouvez vous dépêcher de rentrer chez vous et de reprendre le travail le plus rapidement possible. Le forfait comprend généralement une pré-acclimatation dans une tente d'altitude hypoxique un mois ou deux avant le départ, un guide de l’IFMGA, de l’oxygène en quantité pratiquement illimitée (jusqu’à 8 litres par minute dans certains cas) et un soutien important de la part des Sherpas. »
150 000 euros l'expédition
Avec le recours au xénon, Lukas Furtenbach monte aujourd’hui un cran plus haut. Son objectif ? Rendre les ascensions plus rapides, mais aussi plus sûres, dit-il. « Nous faisons cela pour prévenir l’HAPE et l’HACE [œdème pulmonaire et cérébral], comme toute autre méthode d'acclimatation, et non pour améliorer les performances », explique l’alpiniste à Explorersweb. « En fin de compte, il s’agit d'améliorer la sécurité. Une meilleure acclimatation équivaut à une meilleure prévention du mal d'altitude, et moins de temps d'exposition en montagne équivaut à une expédition plus sûre. Si les gens sont contre, ils sont contre l’amélioration de la sécurité en montagne. »
Une prestation qui a un prix : l’expédition d'une semaine coûterait environ 150 000 euros par alpiniste. Dont 5 000 euros pour le gaz lui-même. Un détail pour les candidats fortunés aux emplois du temps très chargés, peu enclins à sacrifier les six à huit semaines généralement allouées à ce type d'ascension. Time is money et la formule de Furtenbach est alléchante. Une fois déterminée une fenêtre météo favorable, vous prenez le premier avion pour Katmandou où une clinique privée vous attend. Là, on vous fait inhaler du xénon pendant une demi-heure avant de vous mettre dans un hélicoptère qui vous déposera directement au camp de base de l’Everest. Aucune acclimatation ne serait nécessaire, ces trente minutes équivaudraient à une acclimatation de plusieurs semaines en haute altitude. Deux heures plus tard, vous commencez l’ascension. Trois jours sont prévus pour accéder au sommet avec de l’oxygène et l’aide d'un Sherpa. Un pour en redescendre. Retour express à Katmandou. Vol direction Londres ou Paris. Vous être à l’heure pour le déjeuner dominical, avec cette fois, pas mal de choses à raconter ! Franchement, ça n’a pas de prix, une expérience pareille !
Substance dopante interdite ? Où est le problème ?
Reste un « détail » : l’Agence mondiale antidopage (AMA) a inclus le xénon dans sa liste des substances interdites dans le sport professionnel. Pas de quoi ébranler Furtenbach qui explique : « Ce n'est pas un sport organisé, donc il n'y a techniquement pas de dopage en alpinisme ». Certes, mais sur ce point nous rejoindrons Alan Arnette, notre expert ex Everest, qui n’a pas manqué de se prononcer sur ce sujet sensible : « Je suis un peu troublé par ce phénomène. Le vieil adage « ce n'est pas parce qu'on peut le faire qu'on doit le faire » s'applique ici. Je ne suis pas un fan. Selon moi, l'ascension ne devrait pas être précipitée. Elle nous met à l'épreuve et nous pousse à endurer les difficultés, à célébrer le voyage, pas seulement le résultat, et à rentrer chez nous en étant une meilleure version de nous-mêmes en embrassant l'esprit de l'expédition. »
D'autant que l’efficacité mais aussi l’innocuité du xénon utilisé lors d'une expédition en très haute altitude, sont loin d'être prouvées. A l’annonce de ce énième projet aberrant, les scientifiques n’ont pas manqué d'aller fouiller dans les études pour vérifier ce qu’il en était. Et leurs conclusions ne sont pas aussi encourageantes que Furtenbach le laisse entendre. « Nous n'avons aucune donnée pour étayer l'affirmation selon laquelle le xénon est utile pour augmenter l'EPO et les performances sportives (…), concluait en 2023 l’équipe de chercheurs dirigée par le Russe Eduard Bezuglov, de l’Université de Sechenov. « À l'heure actuelle, il n'existe que deux publications chez des sujets humains sains évaluant les effets de l'inhalation de xénon sur l'érythropoïèse qui n'ont trouvé aucune preuve concluante d'un effet positif sur l'érythropoïèse. Cette recherche a été publiée après l'inclusion de ce gaz sur la liste des substances interdites de l'AMA [ agence anti-dopage ] en 2014 et présentait un risque de biais élevé. (…) De plus, aucune étude n'a été trouvée sur l'effet de l'inhalation de xénon sur la stéroïdogénèse chez des sujets sains sur le site Web de l'AMA » .
Autrement dit, sans même parler de l'inévitable débat éthique que soulève une ascension réalisée dans de telles conditions, voilà que des candidats à l’Everest sont désormais prêts à jouer les cobayes à 8 849 mètres d'altitude… Question de responsabilité individuelle, certes, mais espérons que, ce faisant, ils ne mettront pas en péril la vie des Sherpas qui seraient amenés à les secourir.
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