Kristin Harila, détentrice du record de vitesse des 14x8000, tentera ce printemps la fameuse « Triple Couronne de l’Everest » comme un adieu personnel à la montagne. Enchaîner Everest, Lhotse et Nuptse en une seule saison n’a encore jamais été réalisé par une femme. Notre journaliste l’a retrouvé à Katmandou, loin de l’agitation qui entourait autrefois chacune de ses apparitions.
J’ai récemment rencontré l’alpiniste norvégienne Kristin Harila dans le restaurant désert de l’Aloft Hotel, épicentre des alpinistes Himalayens de passage à Katmandou. En 2022, je l’avais vue entrer dans le hall de l’hôtel sous les acclamations, lors de sa première tentative sur les 14x8000 — un record qu’elle fera tomber en 2023. Au fil des années, j’ai souvent vu des admirateurs l’aborder dans cet hôtel, au sommet de sa popularité, pour un selfie ou un autographe. Mais cette année, l’hôtel était étrangement calme et les fans avaient disparu.
« J’aimerais que les gens ne me reconnaissent pas », m’a confié Harila, aujourd’hui âgée de 40 ans. « La plupart sont très gentils. Mais je pense qu’avec tout ce qui s’est passé dans les médias et sur les réseaux sociaux, ça a eu un impact négatif sur ma vie. »
Harila compte aujourd’hui parmi les figures de l’alpinisme moderne, depuis son enchaînement des 14 sommets de plus de 8 000 mètres en 92 jours. Mais cette notoriété lui a aussi valu de nombreuses critiques. On lui a reproché l’usage d’oxygène supplémentaire, d’alimenter une culture de la performance chronométrée en haute altitude, ou encore d’avoir poursuivi vers le sommet du K2 alors qu’un porteur était en train de mourir.
Un autre drame fait aussi parti de son histoire. Son partenaire de cordée, Tenjin Lama Sherpa, est mort quelques mois après leur record, emporté par une avalanche sur le Shishapangma, au Tibet. Depuis, Harila espère retrouver sa dépouille et s’est impliquée activement dans l’éducation de ses enfants. Lorsque je l’ai rencontrée à l’Aloft en 2025, elle se préparait à repartir une seconde fois au Shishapangma pour tenter de retrouver Lama.
Cette année, Harila est de retour au Népal pour une expédition qui doit marquer ses adieux au plus haut sommet du monde. Après cette saison, elle ne prévoit pas d’y revenir. « Je continuerai à être active en montagne », m’explique-t-elle. « Mais d’une manière différente. »
La Triple Couronne de l’Everest
Kristin Harila vise la fameuse Triple Couronne de l’Everest. Enchaîner l’ascension de l’Everest, du Lhotse (8 516 m) et du Nuptse (7 861 m) au cours d’une seule saison. Seules quatre personnes dans l’histoire ont réussi cet exploit — et aucune femme.
Elle espère également gravir les trois sommets sans oxygène supplémentaire. Ses détracteurs soulignent que, malgré son record sur les 8000, elle possède peu d’expérience en très haute altitude sans assistance. Pourtant, son approche rapide et légère l’a souvent conduite à grimper sans oxygène.
« Les médias continuent d’écrire que j’ai utilisé de l’oxygène sur toutes les montagnes », dit-elle. « Mais nous avons gravi le Gasherbrum I sans. Et sur plusieurs autres 8000, nous n’avions qu’une seule bouteille chacun. »
Le sommet le plus difficile de cette Triple Couronne est aussi le plus bas. Le Nuptse impose une progression sur des arêtes exposées et instables. La plupart des alpinistes s’arrêtent à l’antécime, car atteindre le point culminant implique de progresser à califourchon sur une corniche, en avançant centimètre par centimètre.
Selon la base de données Himalayan Database, qui recense les ascensions au Népal, seuls 48 alpinistes ont atteint le véritable sommet du Nuptse, contre près de 850 pour l’Everest l’an dernier. Et seules deux femmes y sont parvenues.
Faute de visa chinois pour poursuivre ses recherches au Shishapangma, Harila a passé le printemps 2025 sur l’Everest pour préparer ce projet. Sans atteindre le sommet, elle a néanmoins enchaîné de longues périodes en altitude, sans oxygène — de quoi mesurer à quel point la montagne reste imprévisible. « Aller sur l’Everest, c’est une tout autre dimension, dit-elle. Il faut avoir de la chance sur beaucoup de paramètres. »
Passer à autre chose
Cette expédition sur l’Everest marque sa sixième saison dans l’Himalaya. Un rythme qu’elle a longtemps tenu, mais qui commence à l’user. « J’adore grimper, mais cette fois, en quittant la maison, je me suis demandé si j’avais vraiment envie de repartir pour deux mois », dit-elle.
Elle pense désormais à autre chose. Passer plus de temps en Norvège, fonder une famille, peut-être changer de voie. « Partir deux ou trois fois par an pour des expéditions aussi longues, je ne me vois pas continuer comme ça indéfiniment. »
Harila dirige également une fondation à but non lucratif au nom de Tenjin Lama Sherpa. Elle soutient financièrement ses fils, aujourd’hui adolescents, qui espèrent étudier en Norvège. C’est après sa mort qu’elle a commencé à envisager de raccrocher. « Je crois que tout a changé à ce moment-là, dit-elle. Je me suis rendu compte qu’on allait tous mourir un jour, sans savoir combien de temps il nous reste. J’ai encore des objectifs, pour cette expédition et pour la suite. Mais après tout ça, j’ai surtout envie de profiter des journées, d’un bon café, des choses simples. »
Dire adieu à l’Everest
Au fil de l’échange, on comprend que son rapport à la montagne a changé. Le résultat de cette saison compte moins qu’avant. Elle a désormais gravi des 8000 à 29 reprises. « Ce n’est pas grave si c’est la dernière fois », dit-elle.
Reste toutefois une part d’inachevé dans la perception publique de son parcours. En 2025, elle a publié en Norvège son premier livre, coécrit avec la journaliste Ingerid Stenvold, intitulé Le dernier triomphe. Un film, A Savage Mountain, consacré à sa carrière, doit être diffusé en septembre sur la chaîne Sky Universe, au Royaume-Uni. Harila espère qu’il permettra d’apaiser les controverses liées à son ascension du K2.
Vers la fin de notre entretien, elle évoque une scène du film qui la bouleverse encore. « C’est une image filmée par drone sur le Dhaulagiri, raconte-t-elle. C’est étrange, mais ça me rend très triste. Lama et moi, on descend la montagne en dansant, en sautant. Il n’y a que nous deux. C’est beau de le voir comme ça, heureux. Mais c’est aussi très dur, parce qu’il n’est plus là. »
Quelques personnes commencent à revenir dans le hall. Nous nous levons, prenons rapidement quelques selfies. Personne ne semble la reconnaître. Un jeune couple entame une partie de billard à côté, et le claquement de la boule blanche couvre nos derniers échanges. On se prend dans les bras, on se promet de se retrouver au camp de base. Elle veut remonter une dernière fois à l’Everest pour lui dire adieu, mais sa dernière phrase me reste en tête. « Je lui ai déjà dit au revoir plusieurs fois. »
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