Avec le ski-alpinisme, le hockey 3x3 ou le VTT sur glace, l’escalade sur glace pourrait être ajoutée au programme des Jeux olympiques des Alpes 2030, envisage le futur Comité d’organisation. L’objectif ? Rajeunir l’événement. Sans même parler des considérations environnementales que soulèvent ces Jeux, l’arrivée de cette nouvelle discipline a de quoi interroger ses pratiquants. Explications, non sans nuances, de Jean-François (Jeff) Mercier sans doute la référence en France de l’ice climbing.
« L’objectif est de capter un nouveau public, plus jeune, mais aussi de mobiliser de nouvelles communautés d’athlètes en marge des grosses fédérations, comme c’était le cas pour le basket 3x3 ou le skate aux Jeux d’été », indiquait hier à Libération André-Pierre Goubert, directeur du pôle olympique au Comité national olympique et sportif français (CNOSF). En visite avec des membres du futur Comité d’organisation des JO des Alpes 2030, à La Plagne, à l’occasion de la Coupe du monde d’escalade sur glace – il laissait entendre qu’aux côtés des épreuves hivernales traditionnelles - ski alpin, hockey sur glace ou patinage artistique – on pourrait voir arriver, notamment, l’escalade sur glace. Chose possible depuis les Jeux de Tokyo 2021. « On veut montrer qu’on est une discipline spectaculaire, qui sort des activités classiques des sports d’hiver, et qu’on a déjà une structure installée à Champagny-en-Vanoise, proche du futur village olympique. Ça rentre dans la candidature de 'transition' des Alpes 2030. (…) Ça nous donnerait une visibilité énorme ! On compte à peine 10 000 glaciéristes actuellement et très peu font des compétitions d’escalade sur glace, ça permettrait de développer des structures pour s’entraîner ». Un enthousiasme qui demande à être quelque peu nuancé, nous explique Jean-François (Jeff) Mercier, guide de haute montagne, membre du PGHM de Chamonix et spécialiste du dry tooling, une autorité dans ce sport de niche.
Que penses-tu de l’intégration éventuelle de l’escalade de glace aux Jeux d'hiver de 2030 ?
L’escalade de glace en compétition, c’est un sport qui existe depuis au moins 25 ans. La forme sous laquelle on le verrait aux JO ne serait pas forcément une nouveauté. C’est juste ça qui pourrait interpeller. En ce moment, on entend le mécontentement des compétiteurs en ski alpinisme, et pour l’escalade de glace on est un peu dans le même concept. A savoir un sport qui, en compétition, n’a rien à voir avec la pratique amateur. C’est aussi le parallèle avec l’escalade tout court où aux JO on voit les athlètes grimper sur des murs en résine, ce qui n’a rien à voir avec l’escalade de roche, telle qu’elle est pratiquée par bon nombre de gens. Mais si on s’oppose à ça, c’est vrai que dans de grandes salles parisiennes il y a plein de gens qui ne grimpent plus sur du rocher, mais uniquement sur des structures artificielles. Donc, finalement, la forme de la compétition n’est pas si décalée de la pratique des gens. Cela dit, en escalade sur glace, le nombre de structures artificielles n’atteindra jamais le volume des grandes salles d'escalade.
Au début, j’avoue que ça peut choquer, appeler ça de l’escalade sur glace, mais ça n’est jamais qu’un palliatif. Si tu regardes certaines compétitions, dont des coupes du monde, parfois il n’y a quasiment que des structures artificielles, des prises en plastique ou en mental. On est à des années-lumière de l’escalade sur glace de François Damilano, ça c’est sûr ! En plus j’imagine que, pour le public, ça peut être compliqué à comprendre, car les spectateurs voient des grimpeurs évoluer avec des crampons et des piolets, là où habituellement ils les voient grimper à mains nues et avec des chaussons d'escalade. Ce n’est pas simple à comprendre…

Après, si on se remet sur les perspectives des JO de 2030, il y a de grandes chances que ça se fasse sur la tour de Champagny-en-Vanoise. Et c’est vrai qu’on a la chance, en France, d'avoir la seule tour du circuit de tour du monde où il y a un petit peu de glace. L’effet glace est présent sur les jambes latérales. Visuellement, ça semble proche de l’activité.
Si cette option est retenue, ce sera bon pour le sport. Déjà si, à La Plagne, il n’y avait pas eu l’espoir des JO et l’éventualité d'une visite du COJO, on n’aurait peut-être pas eu les 100 000 euros pour refaire le mur dans un délai aussi rapide. L’équipe de France et ceux qui sont dans le circuit coupe du monde ont donc déjà bénéficié de cet effet JO.

On évoque 10 000 pratiquants en France, ce chiffre te semble-t-il réaliste ?
Alors là, je ne vois pas comment on peut dire qu’il y a 10 000 personnes qui font de l’escalade sur glace. Ca me paraît être une estimation à la grosse louche, car il n’y a pas de fédé spécifique, les gens sont à la FFCAM ou la FFME. Je ne vois pas d'où vient ce chiffre.
Après, il y a l’escalade sur glace et celle qui serait pratiquée aux JO et là, on n’est plus dans les 10 0000 mais, au niveau national, plutôt dans les 50 maximum. On parle de gens qui grimperaient sur une structure artificielle avec un matériel spécifique. Car pour grimper sur ces tours, il faut des chaussures adaptées : budget, 500 balles. Des piolets avec des lames adaptées, c’est hyper difficile à trouver dans le commerce. On est dans une activité de super niche.
Ce qui semble pousser notamment le COJO à inscrire cette discipline aux Jeux de 2030, c’est que les Français ne seraient pas mal placés avec des grimpeurs tels que Louna Ladevant, meilleur mondial et tenant du titre qui domine la discipline, aux côtés de son frère Tristan…
Ah, ah ! Exactement ! On est loin de l’esprit de Coubertin, « l’essentiel, c’est de participer ». Au niveau du COJO, c’est « combien je vais récupérer de médailles, si ce sport est retenu ». C’est le côté un peu triste. Moi, je pensais que les sports qui étaient présentés aux JO, c’était plus par rapport au nombre de pays capables de les pratiquer, et par rapport au nombre de licenciés. Et là, on se rend compte que, pas du tout !
Reste que je pense que si l’escalade sur glace est retenue aux JO, ça ne peut être que bénéfique pour nos jeunes qui s’entraînent pour les coupes du monde. Ca peut dynamiser cette pratique. Mais ça restera toujours un sport de niche. Loin d'une pratique de masse qu’on verrait pratiquée sur les cinq continents. Je regrette que ça s’appelle escalade sur glace, car beaucoup de compétiteurs n’ont jamais mis de crampons ni de piolet en véritable escalade sur glace, même si on a cette chance, dans l’arc alpin, notamment en France, que tous nos compétiteurs aient au moins une connaissance de ce sport-là. Mais c’est sûr que le matériel qu’ils emploient n’a rien à voir. Si on tentait de grimper avec en extérieur, en cascade naturelle, ça ne fonctionnerait pas du tout.
Le côté « show », semble aussi être un argument majeur pour le COJO
Dans le cadre de Champagny, dans un cadre enneigé, avec une partie de la tour englacée, c’est vraiment adapté à la retransmission. En revanche, la semaine dernière il y a avait une coupe du monde en Suisse qui s’est déroulée dans un parking sous-terrain… Dans ces conditions-là, ça resterait illisible pour le public. Mais, en France, on a la tour la plus légitime au niveau visuel.

Lors de notre dernière interview, il y a deux ans, tu parlais de deux mois de saison pour l’escalade sur glace. Qu’en est-il aujourd’hui ?
On est plus proche d'un mois. Car les conditions se sont détériorées en France. Cette année, on avait de bonnes conditions autour de Chamonix, mais ça devient avalancheux, donc c’est difficile d'y aller. Ca ne veut pas dire que la saison est terminée. En Italie par exemple, on va encore avoir de bonnes conditions. Mais chez nous, c’est vrai, c’est un peu compliqué.
Que penses-tu de la réaction de William Bon-Mardion, qui a refusé de courir en individuel, lors des championnats du monde de ski alpinisme ?
Quand on s’inscrit en compétition, on sait comment ça va se passer. On est quand même dans des activités de haute montagne, en ski alpinisme comme en cascade de glace. Par définition, ça s’oppose totalement avec une pratique de compétition. On le voit aussi dans le trail par exemple, où on fait courir des gens comme à Samoëns [1 mort et 2 blessés graves en juin 2024, ndlr], dès lors que les gens ont un dossard, leur cerveau est débranché. Mais en alpinisme, il faut comprendre son environnement. Ce n’est pas parce qu’on est fort dans la discipline qu’on va forcément comprendre l’environnement dans lequel on évolue. Tu peux être très fort dans ton déplacement en cascade de glace, mais si tu ne sais pas lire un bulletin de risque avalanche ou lire une cascade, tu vas prendre des risques incroyables. Donc pour amener ces sports à la compétition, il y a des choses qu’on a dû squeezer. Donc, on n’est plus dans un milieu de montagne. Car si on accepte le principe de la compétition, cela veut dire aussi public, ce n’est pas possible à quelques exceptions près. Donc, moi, ça ne me choque pas qu’à des moments, on soit à des années-lumière de la structure de référence, la montagne. Quand on est compétiteur et qu’on connaît les règles, on doit s’y plier. Sinon, on n’y va pas.
Car, sinon, il faudrait voir comment organiser ces événements autrement. Notamment au niveau de la sécurité. Ca voudrait peut-être dire des épreuves qui seraient souvent annulées, car toutes les conditions ne seraient pas remplies en haute montagne. Ce qui veut dire, qu’à court terme, qu’elles seraient condamnées et disparaîtraient. Alors c’est vrai, on n’est pas en haute montagne, mais il faut penser que, derrière, tous les euros qui vont être réinvestis dans la fédé vont permettre à des jeunes de mettre un pied dans la discipline, même si ce n’est pas l’idée géniale que je m’en fais. Je me dis que ça va permettre à un certain nombre de jeunes de toucher à l’escalade sur glace. Peut-être que sur les 1000 qui vont s’y lancer, il y en aura peut-être 20 qui, un jour, feront de la vraie escalade sur glace, et parmi eux, 5 ou 10 qui deviendront guides des haute montagne. Cela ne pourrait qu’ouvrir des portes. On ne peut pas vivre dans un monde où l’escalade sur glace serait uniquement sur de belles cascades bleues, au soleil. J’en ai fait des compétitions dans ces conditions et c’était un véritable casse-tête. Le premier faisait des trous dans la glace. Le deuxième les agrandissait. Les 3e et 4e prenaient un trou sur deux, et ils faisaient le podium. Pour le 5e… la glace avait cassé ! Donc c’était retour à zéro.
As-tu bon espoir au final que l’escalade sur glace soit inscrite aux JO ?
C’est pas mal engagé. On est sur un sport qui ne coûte pas grand-chose au niveau des installations. On a une structure qui fonctionne et qui a fait ses preuves. Elle est facile d'accès. J’espère que ça se fera, et même si je n’adhère pas forcément au mode de pratique, je serai super heureux d'encourager les jeunes Français. Maintenant que je suis rentré sur le Continent [il était installé en Corse, ces dernières années, ndrl], j’ai un grand plaisir à m’entraîner avec eux. Ils m’apprennent des trucs qui me serviront dans l’escalade mixte, en rocher. On arrive à retrouver certains parallèles. Je trouve ça intéressant et j’espère de tout cœur que cela se fera. D'autant que les jeunes que je vois en finale d'escalade sur glace sont tous dans le 8e, voire le 9e degré. C’est sûr qu’on est dans un vrai haut niveau de pratique, maintenant !
Article publié le 30 janvier 2025, mis à jour le 31 janvier 2025.
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