Après une brève météo favorable la semaine dernière, voilà qu'on doit composer avec un hiver plus instable que jamais en escalade sur glace. Jean-François Mercier, aka Jeff, guide de haute montagne, secouriste au PGHM de Chamonix et référence française en dry tooling, revient d’Islande, comblé, mais réaliste : la cascade doit désormais être saisie dans une fenêtre. Les glaciers restent une option… mais pas une solution magique, nous explique-t-il.
Cet hiver, les glaciers seront-ils l’alternative à la cascade ? La question, Jean-François Mercier la formulait il y a deux semaines comme une boutade sur Instagram. Mais elle résume un virage que beaucoup de grimpeurs sur glace sentent déjà : la cascade se forme, se transforme… et se dégrade parfois en quelques jours. Toujours trop vite. Les glaciers, eux, offriraient une sorte de « plan B » plus fiable, à condition d’en accepter les règles, les risques. Et les limites.
Guide de haute montagne, secouriste au PGHM de Chamonix, spécialiste du dry tooling, «Jeff » Mercier constate : « Aujourd’hui, on a du froid pendant cinq, sept jours, et après ça remonte. Tu as l’impression que tu n’arrives plus à avoir quinze jours de froid stable. » Une instabilité qui ne se traduit pas seulement en températures, mais aussi en sécurité. Le scénario est connu : des attaches fragilisées, de l'humidité, des écoulements d’eau… et des avalanches. De quoi déstabiliser une pratique qui, paradoxalement, ne s’est jamais aussi bien portée, au point qu’on parle de l’intégrer aux Jeux Olympiques.
À l’origine, l’escalade de glace, c’est la cascade, pratique dérivée de l’alpinisme et de l’escalade : grimper des formations gelées à l’aide de piolets et crampons, en protégeant la progression par des broches. Sport de niche apparu dans les années 1970, il s’est ensuite structuré. Et le haut niveau français se porte bien : la saison UIAA 2025-2026 s’est ouverte du 9 au 11 janvier à Cheongsong (Corée du Sud), avec une razzia tricolore.

En Islande, « jouer » avec les icebergs
Bien loin de là, alors qu’en France on profitait aussi la semaine dernière d'une petite fenêtre météo, Jeff était aller chercher la glace en Islande. Il vient tout juste d'en rentrer, euphorique, mais aussi lucide. Sur Instagram, il remercie « les dieux de la météo et des glaciers » : six jours de soleil, « le truc inespéré », et cette sensation d’avoir « tout donné jusqu’au dernier mètre » « Tu crées un peu l’itinéraire, tu regardes la ligne… c’est super intéressant au niveau de la création, de l’imagination. » , nous raconte-t-il. « En plein cœur de l’hiver, avec des journées courtes, la lumière offre un spectacle permanent, presque sans transition entre lever et coucher ».
Les images sont sublimes, mais l’envers du décor, c’est qu’en Islande aussi, il faut être flexible. Son plan A - de la glace dans le nord - n’a pas pris faute de gel suffisant. Il a donc dû se rabattre sur un plan B à l’exact opposé. Quant à son prochain trip prévu aux États-Unis, dans l'Utah, il vient aussi de tomber, la faute aux conditions. « C’est difficile de planifier des trips à cause de ces températures pas très rectilignes vers le bas. ». Vrai pour les expéditions lointaines, mais aussi pour un week-end dans les Alpes.
Chamonix : quand ça « coule » à 2 000 m
En Haute-Savoie, la fenêtre a été belle la semaine dernière… puis elle s’est refermée. Jeff cite Nuit Blanche, au pied du glacier d’Argentière : face nord, au-delà de 2 000 m, et pourtant « ça coule vraiment, il y a vraiment de la flotte… la cascade est hyper humide.» Son diagnostic n’est pas catastrophiste, mais il pointe un glissement vers moins de grands hivers continus, plus de bonnes périodes qui s’arrêtent avant l’heure. La cascade existe encore, mais elle tend à se résumer à un créneau à saisir, et vite.
Même prudence à l’approche de l’Ice Climbing Ecrins 2026 (L’Argentière-la-Bessée), annoncé du 22 au 25 janvier : Il est un peu tôt pour prédire les conditions, dit-il, mais si une vague de froid revient, ça peut le faire. « Tu as toujours des endroits comme Servière qui restent longtemps en condition. Tu peux avoir quelque chose à La Grave. Mais pour les secteurs d’ampleur qui font la réputation de l’Ice, le Fournel et Freissinières, c’est plus compliqué. On a vu la semaine dernière que des gars avaient ouvert une ligne de mixte, mais quand tu regardes la photo, tu vois quand même un petit bout de glaçon et beaucoup, beaucoup de rochers autour. C’est compliqué. Moi, je suis venu faire mes premiers Ices en 1990, quand j’avais 20 ans. Tu y allais les yeux fermés. Des fois tu te disais : non, on ne va pas à l’Ice, parce qu’il y a trop de monde, tellement les conditions sont bonnes. Et là, maintenant, si les conditions sont bonnes, on va y aller. Cette année, ce ne sera pas un gros hiver, la tendance n’est pas à repartir vers le froid, et ça restera une semaine, donc ce ne sera pas le meilleur hiver. », craint-il.

Le vrai sujet : la sécurité globale
Du coup, la question des risques vient forcément sur la table. Jeff insiste sur ce que beaucoup de pratiquants sous-estiment : en cascade, on ne lit pas seulement la glace, on lit la montagne, et ça, « ça s’apprend ». Or, qui dit redoux, dit des attaches plus fragiles. Et là où l’eau s’écoule, l’avalanche aussi, fatalement. À Argentière, certaines classiques peuvent être exposées à des départs très hauts, explique-t-il : « Tu vas regarder à 100 m au-dessus, c’est bon. Mais ça peut partir 500 m plus haut. » D’où son message : il faut évaluer le support et tout l’environnement (les plaques pendant l’approche, les coulées de fonte, la purge).
Alors, forcément, on ne peut s’empêcher de regarder du côté des glaciers, comme le démontrait récemment la compagnie des guides de Chamonix, en séance d'initiation sur la mer de Glace. Une vraie alternative. Un terrain plus régulier, parfois à 100 % quand la météo s’aligne. Mais, insiste Jeff, les glaciers ne remplacent pas la cascade, ils imposent une autre lecture. Après une chute de neige, certaines surfaces ne sont plus grimpables. Les zones se concentrent… et la fréquentation augmente. Et, avec elle le danger de chutes de glace déclenchées par d’autres cordées.
À l’heure où les saisons d'escalade sur glace sont plus courtes et surtout plus imprévisibles que jamais, l’avenir ne se résume certainement pas à glaciers contre cascades, mais elle appartient certainement à ceux qui sauront saisir les opportunités. Ceux-là qui, s'ils le peuvent, fileront au Canada, au Québec, en Alberta, l’un des derniers endroits sûrs. Mais pas en Islande, où l’altitude est basse, ni en Écosse ou en Norvège : trop aléatoires. Il faut être hyper flexible !, insiste-t-il.
Quant aux débutants, ils seront bien inspirés de partir avec un guide. « Il faut une vraie expertise pour prendre en compte tout l’environnement, pas juste la cascade. Comme en ski ou en mer : quand on ne connaît pas, il faut rester hyper humble. En montagne, il n’y a pas de plan B. », conclut-il.
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