Sur le « sommet mondial du trail », l’Américain Doug Mayer, journaliste, ultra traileur, et fondateur de l’association Run the Alps, en connait un bout. Pour l’avoir couru deux fois, mais aussi pour avoir enquêté sur ses coulisses afin d’écrire son dernier ouvrage « Le trail devenu légende », paru en juin chez Helvetiq à l’occasion des 20 ans de l’événement. Avec lui, retour sur les moments clefs – fruits du hasard ou de la détermination – sans lesquels l’UTMB ne serait pas devenu en deux décennies l’un des acteurs les plus influents de la planète trail.
10 000 coureurs, 100 000 spectateurs, 8 courses phares, 10 millions d’euros de chiffre d’affaires (voire 14 millions selon certaines sources )… en 20 ans d’existence, l’UTMB est devenu une grosse machine qui s’exporte désormais à l’étranger. Véritable moteur économique pour toute la vallée de Chamonix, cette grand-messe du trail, se déroulant chaque année, fin août, à Chamonix, est parvenu à s’imposer comme LE rendez-vous incontournable d’un sport et d’une industrie en pleine expansion. Admiré, convoité, souvent critiqué aussi pour de bonnes ou moins bonnes raisons, son aura est incontestable aujourd’hui. Reste que cette évolution fulgurante n’avait rien d’évident quand on jette un regard sur son passé. Car, explique l’Américain Doug Mayer, auteur de « Le trail devenu légende. Dans les coulisses de l’UTMB », paru en juin chez Helvetiq : « la première année, en 2003, Il fallait vraiment y croire et parvenir avec peu de moyens et d’expérience à réunir des volontaires, sans compter que cette année-là les conditions météo étaient épouvantables. Sur les 722 coureurs au départ, seuls 67 parviendront à terminer cette épreuve dantesque. Il fallait des gens très déterminés et ambitieux pour y arriver ».
1. La détermination d’un ancien militaire, René Bachelard
Sans cet ancien militaire, passionné de trail, l’UTMB n’existerait pas. C’est cet homme discret, aujourd’hui âgé de 91 ans, fondateur en 1997 d’une course relais à sept autour du Mont-Blanc, qui va donner l’idée à Michel Poletti, coureur lui aussi, et son épouse Catherine, d’imaginer en 2003 une course autour du Mont-Blanc, mais non plus en relais, mais en continu cette fois. « Un homme très important dans l’histoire de l’événement que beaucoup de gens croisent dans la rue à Chamonix sans savoir qui il est », explique Doug Mayer. « Très déterminé, pour lui 'non', n’a jamais été une réponse. Un type formidable, tout commence avec lui ! ».
2. Du parapente… au trail
En 1986, les Poletti découvrent par hasard le parapente. Ils se passionnent tous deux pour ce nouveau sport et l’année suivante, en 1987, ils organisent avec quatre amis une compétition internationale de parapente. Une deuxième édition viendra, mais autour d’eux trop d’accidents mortels les font réfléchir. Ils aiment les sports extrêmes, mais c’est sur l’endurance qu’ils se focaliseront rapidement, via le trail. Cette première expérience d’un événement sportif sera un marqueur important dans leur chemin vers l’UTMB.
3. La Vasaloppet, l’exemple suédois
En 1993, les Poletti se rendent pour la première fois à la Vasaloppet, en Suède. « A l’époque », explique Doug Mayer, « il n’y avait qu’une course. Dix ans plus tard, « elle avait donné naissance à huit événements, impliquant une dizaine de milliers de skieurs et skieuses et supporters. La Vasaloppet se déroulait alors sur toute une semaine ». Les Chamoniards s’en souviendront. Dès 2006, l’éventail de courses de l’UTMB s’étoffe. Il en compte aujourd’hui… huit lui aussi.
4. Un Américain à Chamonix
Dès sa première édition, en 2003, l’UTMB a un sponsor, et pas des moindres : The North Face. Un soutien que l’on doit à Karla Valladares, alors directrice marketing de The North Face pour l’Europe de l’Ouest qui rencontre pour la première fois les Poletti à Chamonix pour le Marathon du Mont-Blanc. Elle saisit rapidement le potentiel de leur projet. Cet heureux hasard permettra aux Poletti de se lier d’amitié avec Topher Gaylord. Ultra runner et directeur général EMEA (Europe, Moyen-Orient, Afrique) de The North Face, il connait tous les arcanes du business de l’outdoor et de la course à pied en particulier. « Topher et les Poletti, c’est 21 ans d’amitié, son rôle a été absolument crucial pour le succès de l’UTMB », insiste Doug Mayer. Mais après douze ans de partenariat, le géant américain change de stratégie marketing. Topher Gaylord n’a pourtant pas dit son dernier mot. À ce moment-là, il passe chez Columbia, autre entreprise outdoor américaine, enchaînant sur 7 ans de collaboration, jusqu’en 2020.
5. L’effet Kilian
En 1988 un Catalan de 20 ans Kilian Jornet remporte l’UTMB 100 en explosant le record. Dans la foulée il bouscule aussi les codes en arborant un équipement ultra light qui suscitera la polémique (et fera plus tard des émules) qui conduira l’UTMB à revoir son règlement en matériel de course. « C’est le début de l’ascension de Kilian sur la scène internationale », explique Doug Mayer. « « mais aussi celle de l’UTMB. A un moment où le trail change au niveau mondial, il y a comme une synergie entre celui qui va devenir « le boss » et un événement qui va s’imposer comme le « sommet mondial du trail. L’UTMB va propulser Kilian et vice versa, les deux surfant sur la vague du trail. » Cette année-là, on note aussi que dans la course se trouve un certain Nicolas Mermout qui quelques années plus tard créera avec Jean-Luc Diard Hoka… la marque qui a pris le relais en tant que sponsor aujourd’hui.
6. Le trail, sport mondial, grâce à la couverture live
« Quoi qu’on pense de l’UTMB et de son évolution, force est de constater que si le trail est devenu un sport visible à l’échelle mondiale, c'est largement grâce à cet événement », précise l’expert. Le live de Chamonix a exposé des millions de gens à l’ultra, discipline longtemps restée confidentielle ». Là, les chiffres parlent tout seuls : en 2022, 460 médias accrédités venant de 34 pays ; 18 millions de vues sur les différents réseaux sociaux d’UTMB Group ; 100 millions de minutes de vidéos visionnées.
7. Presque aussi difficile que l’épreuve… y être sélectionné !
En 2009, c’est la fin du tirage au sort et l’arrivée des conditions d’entrée. Victime de son succès, l’UTMB se voit obligé de durcir son mode de sélection. Logique, mais c’est le début d’un système complexe, aujourd’hui de plus en plus coûteux pour le coureur, regrettent certains.
8. La concurrence sérieuse arrive
2012 voit se créer l’International Sky Running (ISF) et son réseau de courses internationales. Une réelle concurrence s’inquiètent les Poletti qui vont réagir en mettant en place l’ITRA et leur propre réseau. De quoi confirmer leur intuition qui, dès les premières années leur disait que l’UTMB aurait une envergure internationale.
9. Rémi Duchemin, l’homme providentiel
Après, René Bachelard et Topher Gaylord, s’il fallait retenir un autre homme que les Poletti ont été bien inspirés de rencontrer, c’est Remi Duchemin. En 2017 c’est grâce au PDG d’OC Sport que sera créé le circuit mondial sous licence UTMB. « Que ça plaise ou non, c’est un fait, et c’est très important «, selon Doug Mayer. Un an plus tard, en septembre 2018, tous les actifs de l’UTMB sont placés dans une nouvelle entreprise appelée UTMB Group, intégrant UTMB International, LiveTrail, une société de services informatiques pour les courses de trail qui propose également ses services à d’autres événements dans le monde entier, Ultra-Trail World Tour, et, bien sûr, l’UTMB Mont-Blanc des origines. Plus tard, c’est aussi Rémi Duchemin qui se tournera vers Télégramme, groupe de presse français, déjà détenteur d’une partie d’OC Sport qui fera l’acquisition de 40 % de l’UTMB par l’intermédiaire d’une augmentation de capital, dont le produit fut directement versé à la société. Un autre marqueur dans l’histoire de l’UTMB.
10. Le Covid et le mariage de raison avec Ironman
En 2020, l’avenir semble pour le moins incertain pour l’UTMB. L’événement est annulé cette année-là, cependant que, pas très loin, le géant Ironman s’intéresse au trail et menace de devenir un concurrent direct. Pragmatiques, les Poletti vont accepter de s’associer avec Ironman. Le groupe Télégramme cède donc ses parts à Ironman (40%), et la famille fondatrice en vend 5% supplémentaire. La famille Poletti reste donc majoritaire. Lorsque l’accord est annoncé, le 6 mai 2021, il fait grand bruit dans la communauté du trail qui ne voit pas d’un bon œil l’arrivée de sportifs qui leur ressemblent si peu.
11. La barre des 20 heures sautent à l’UTMB… what’s next ?
19:49:30 (Kilian Jornet), 19:54:50 (Mathieu Blanchard) , deux records la même année en 2022 sur l’UTMB 100. Au-delà des chiffres, une interrogation : quel sera donc le prochain challenge sur la course reine. Certes les temps peuvent encore chuter, mais le défi le plus excitant est-il vraiment là ? Pas vraiment, pense Doug Mayer. Pour lui, la prochaine petite bombe, "c’est la victoire (au général) d’une femme. Courtney Dauwalter bien sûr, mais aussi pourquoi pas Mimi Kotka. On va chaque année vers plus d’égalité hommes femmes, sur les temps comme sur les récompenses ( point sur lequel l’UTMB a eu une influence importante sur l’insistance de la championne Rory Bosio, il faut le rappeler). La science est là pour rappeler que les femmes peuvent, sur certaines distances, rivaliser, voire surpasser les hommes. Alors il me tarde de voir ça, une femme tout en haut du podium au scratch ! Ce serait génial, « awesome » comme disent les Américains !"
12. « Dacia UTMB Mont-Blanc » : un pas de trop pour les coureurs ?
Mercredi 16 août Kilian Jornet relayait sur Instagram un post de l’athlète pro américaine Hillary Girardi. La championne de skyrunning aujourd’hui installée en France (connue notamment pour le record féminin de l’ascension du Mont-Blanc) commentait une pétition en ligne lancée par les « Green runners Chamonix Mont-Blanc », organisation demandant à ce que l’UTMB renonce au mariage trop voyant et surtout bien mal assorti entre le forum mondial du trail et le constructeur automobile Dacia. Le post et les propres commentaires de la star du trail vont faire beaucoup de bruits chez les traileurs qui vont s’interroger sérieusement sur l’évolution de leur sport et de ses valeurs. « On doit admettre que l’UTMB est aussi un business », commente Doug Mayer, " et que nous avons tous encore besoin de voitures. Cela dit, nous sommes à un moment d’extrême urgence au niveau climatique et il est certain que les constructeurs automobiles font tout pour reverdir leur image en s’associant à des activités « nature », ce qu’on appelle le « halo effect » en anglais. Mais on doit se demander vers quel futur nous voulons aller. Que dire de cette alliance bien trop affichée ? « It is unfortunate », c’est malheureux », laisse tomber Doug. « C’est d’autant plus désolant que par ailleurs l’UTMB fait aussi beaucoup de choses au niveau environnemental, mais ils communiquent peu ou encore assez mal là-dessus. Cela dit, pour résumer ma pensée, je citerais Spiderman : "With great power comes great responsibility". Autrement dit : quand on beaucoup d’influence, comme c’est le cas de l’UTMB, on a aussi beaucoup de responsabilités... ».
Article publié initialement le 23 août, mis à jour le 29 août 2023.
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