Leadville, Colorado. Perchée à 3 000 mètres d’altitude, au cœur des Rocheuses, cette ancienne cité minière s’accroche depuis plus de quarante ans à sa prestigieuse « Race Across the Sky ». Né en 1983 pour relever une ville frappée de plein fouet par l’effondrement de son industrie, ce 100 miles – dans la plus pure tradition américaine – s’est imposé comme l’une des épreuves phares du circuit ultra-trail mondial. À la veille du départ de l’édition 2025, retour sur l’histoire d’un pari insensé devenu légende.
Les villes se dressent et s’effondrent au rythme des ruées et des crises, des fortunes fulgurantes et des déchéances brutales. Leadville, perchée à 3 000 mètres d’altitude, n’a pas échappé à la règle. Fondée à la fin des années 1870, la petite bourgade d’à peine 2 500 âmes a vu son destin se lier à celui des mines. Ici, chaque prospérité se paie tôt ou tard d’un revers. Quel rapport avec l’ultra-trail ? Absolument tout.
Leadville porte le minerai dans dans ses veines. En 1877, ses fondateurs l’appellent ainsi tant les gisements de plomb (« lead » en anglais) semblent inépuisables. Aujourd’hui, la « ville du plomb » ne compte plus que quelques milliers d’habitants, mais dans les années 1880, elle en rassemblait entre 20 000 et 40 000, portés par la promesse du rêve américain. Après le plomb vinrent l’or, l’argent, le zinc et le manganèse… L’argent, surtout, propulsa l’activité minière et fit la fortune de Leadville.

Une course créée par un mineur
La ville du Colorado est en plein essor. Une église s’élève, bientôt suivie d’habitations, de réseaux électriques et de voies ferrées. La ruée vers l’or – ou plutôt vers l’argent – bat son plein. Leadville vit au rythme effréné de l’urbanisation et de l’exploitation des ressources. Puis, brutalement, tout s’écroule. En 1893, le gouvernement américain abroge le Sherman Silver Purchase Act. Concrètement : l’État cesse d’acheter de l’argent, les cours s’effondrent et, dans la foulée, les mines ferment les unes après les autres. En quelques mois, 90 % de la main-d’œuvre se retrouve au chômage.
À la fin du XIXᵉ siècle et au début du suivant, la bourgade vivote. Elle tente de se diversifier pour rester attractive, sans grand succès. Il faut attendre 1916 et la création de Climax Mine pour qu’une véritable nouvelle ère commence. Cette fois, on extrait du molybdène, un alliage destiné à renforcer l’acier. Leadville – et surtout Climax – devient l’un des plus grands sites mondiaux dans ce domaine. Mais l’histoire est cyclique. Au début des années 1980, les prix du molybdène s’effondrent, les emplois miniers disparaissent. Que faire ? La question obsède Ken Chlouber, ancien mineur, politicien local et cow-boy autoproclamé. L’homme imagine un défi hors norme : un 100 miles en haute altitude pour ramener visiteurs et activité. Ainsi naît, en 1983, le Leadville Trail 100 Run.

« Ceux aux pieds légers » débarquent dans les années 1990
Ken Chlouber et son amie Merilee Maupin sont convaincus d’une chose : pour que le tourisme ait un impact sur l’activité économique, il faut que les visiteurs passent au moins une nuit sur place. Alors quoi de mieux qu’un 100 miles pour que les participants et leurs proches restent au moins une nuit à Leadville ?! La course rencontre très vite un grand succès, portée par d’autres événements devenus aujourd’hui incontournables comme la Western States Endurance Run, un autre 100 miles créé en 1977 et qui se déroule en Californie.
Dès le départ, Chlouber et Merilee Maupin, façonnent l’épreuve autour d’une philosophie simple : Never quit. Dig deep. (« N’abandonne jamais. Creuse au fond de toi. »). Plus qu’un slogan, c’est l’ADN de la course, un héritage direct de l’endurance et de la résilience qui ont permis à Leadville de survivre à ses crises. Depuis 1983, chaque finisher est accueilli à l’arrivée par l’accolade légendaire de Maupin, un geste devenu aussi iconique que la course elle-même.
N’abandonne jamais. Creuse au fond de toi.
Contrairement à d’autres ultras mythiques, le Leadville 100 ne fixe ni temps de qualification, ni loterie : seule la détermination – et les frais d’inscription – sont nécessaires pour prendre le départ. Une ouverture assumée par Chlouber comme une réponse à l’élitisme d’autres courses, qui a contribué à forger sa réputation d’« everyman’s ultra », où novices ambitieux et légendes du trail partagent la même ligne de départ.
Le Leadville 100 gagne rapidement en renommée, jusqu’à devenir une référence pour les meilleurs ultratraileurs de la planète. Dans les années 1990, un coup de projecteur inattendu renforce encore son aura : la venue des Tarahumaras, célèbres coureurs du nord du Mexique. Leur nom amérindien signifie « ceux aux pieds légers », et leur réputation d’endurance hors norme dépasse déjà les frontières de la Sierra Madre.
En 1992, leur première participation tourne court : les codes de la course américaine leur échappent. Mais dès l’année suivante, tout change. En 1993, Victoriano Churro et Cerrildo Chacarito s’offrent les deux premières places. En 1994, Juan Herrera domine la superstar américaine Ann Trason, qu’il devance de 36 minutes. L’exploit entre dans la légende.

Une boucle sauvage et intransigeante
Aujourd’hui, le Leadville 100 est un rendez-vous incontournable de la saison trail. En 2024, l’Américain David Roche crée la surprise en s’imposant en 15 h 26 min 34 s, un nouveau record pour avaler les 160 kilomètres et 4 000 mètres de dénivelé positif. Surnommée « Race Across the Sky », l’épreuve se déroule intégralement en altitude, entre 2 800 et 3 850 mètres. Sauvage et intransigeante, elle élimine chaque année près de la moitié des inscrits avant la barrière fatidique des 30 heures. Avec ses six grandes ascensions et sa barrière horaire signalée par un coup de fusil à 10 heures le dimanche matin, l’épreuve ne laisse aucune marge. « Ce qui ne vieillit jamais, c’est la magie des deux dernières heures », confiait le vétéran Garett Graubins. « On pourrait mettre en bouteille ces émotions et s’en nourrir toute l’année. » À l’arrivée, les finishers découvrent le sourire devenu légendaire de Merilee Maupin.

En 2010, Chlouber et Maupin ont vendu la course, ainsi que toutes les épreuves du "Leadville Race Series", à Life Time Fitness, un géant américain du fitness. Si les fondateurs sont restés impliqués, certains vétérans regrettent que l’événement ait perdu une partie de son atmosphère "petit comité". Nick Clark, deuxième en 2013, confiait : « On avait l’impression que les festivités d’avant et d’après course avaient perdu beaucoup de ce qui faisait l’âme de Leadville. C’était plus… stérile. » D’autres estiment pourtant que l’esprit famille perdure, même à l’ère du marketing et des grosses structures.
La question des tarifs a aussi alimenté les débats : avec un dossard à 285 $ en 2013, l’organisation générait près d’un tiers de million de dollars rien qu’en inscriptions, sans compter sponsors et ventes en boutique. Une commercialisation jugée excessive par certains, mais qui, selon d’autres, n’est pas fondamentalement différente de l’ancien Leadville – l’important étant que la course continue d’attirer, de faire rêver et de rassembler.
Au-delà de son week-end phare d’août, Leadville vit désormais modestement, portée par le tourisme que la course a contribué à installer. Autour du 100 miles, la ville a développé toute une série d’événements : un 50 miles en juillet, sobrement baptisé « La ruée vers l’argent », des formats VTT de 50 et 100 miles, et plusieurs compétitions de trail au fil des saisons. Pour les visiteurs, le National Mining Hall of Fame and Museum offre un voyage dans l’histoire locale. Ici, l’extraction minière et le sport en pleine nature – deux univers a priori opposés – se sont rencontrés sur un pari fou, donnant naissance à l’un des événements les plus durables et prestigieux du monde outdoor.
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