Contributeur régulier pour Outside, David Roche n’est pas totalement un inconnu. Fin spécialiste des entraînements en trail-running, il anime avec sa femme le podcast très populaire outre-Atlantique « Some Work, All Play ». C’est aussi un coach reconnu qui entraîne un groupe d’athlètes élites. Mais, le 18 août 2024, c’est en tant que coureur qu’il a défrayé les chroniques en reportant l’emblématique ultramarathon Leadville 100, sans jamais avoir couru une telle distance auparavant et en se payant le luxe de battre, de plus de 16 minutes, un record vieux de 19 ans. Un exploit invraisemblable dont il nous explique les contours.
David Roche avait déjà obtenu des résultats impressionnants sur quelques courses de l’Ouest américain. Pour 2024, il s’était fixé une série d'objectifs qui, à l'époque, semblaient totalement farfelus. Il voulait faire son premier 100 miles à Leadville, le terminer et battre le record du parcours établi en 2005 en 15:42:59 par la légende Matt Carpenter. Dimanche dernier, David a franchi la ligne d'arrivée dans le centre-ville de Leadville avec le compteur plein : la victoire avec un nouveau temps de référence de 15:26:34. Nous lui avons posé cinq questions pour comprendre son incroyable performance.
Avant Leadville, vous n'aviez jamais couru de 100 miles. Quel avantage cela vous a-t-il donné ?
L’avantage de n’avoir jamais couru une telle distance est de n’avoir accumulé aucune mauvaise expérience. Une mauvaise course, ça peut arriver - si j'avais couru une centaine de 100 miles, j'aurais probablement abandonné ou explosé en plein vol. Mais une ardoise vierge vous permet de passer outre les mauvaises pensées. Rester optimiste est plus simple quand on n’a pas d’expérience que quand on a déjà vécu des revers. Cela dit, j'avais absorbé énormément d’informations, de retours d’expérience et de connaissances en entraînant plusieurs athlètes élites pour la Leadville 100. J'avais un net avantage, presque anticoncurrentiel ! J’étais sûr de pouvoir terminer la course. On dit souvent qu’il faut « respecter la distance », certains ont probablement dû me penser stupide pour partir sur un tel rythme. Mais je savais ce que je faisais. Je savais aussi que quand vous êtes dans la forme de votre vie, vous n'êtes vraiment limité que par la quantité de glycogène disponible dans votre corps. Si vous gérez votre effort efficacement, vous pouvez courir vite à un rythme cardiaque relativement contrôlé, de sorte que votre taux de combustion du glycogène ne soit pas trop élevé. Accumulez à ça une consommation élevée d'hydrates de carbone, et tout devient possible.
Et en quoi ça vous a-t-il pénalisé ?
Je savais que j'allais probablement faiblir vers la fin, j'aurais peut-être pu mieux gérer si j'avais eu un peu plus d'expérience. Mais honnêtement, je ne pense pas que ça ait joué en ma défaveur. L'idée qu'il faille avoir de l’expérience pour obtenir un résultat limite totalement votre capacité à croire en vous et à réussir. Oui, j'avais un plan de course, mais j’étais désireux d’apprendre et de m’adapter tout au long du parcours. Oui, j'ai souffert, mais c'est aussi ce qui était cool. J'attendais même ça avec impatience. La veille de la course, j'annonçais dans un post que j'avais vraiment hâte de découvrir la fameuse « pain cave » (grotte de la douleur) décrite par Courtney Dauwalter. J’étais prêt à avancer dans la douleur, la souffrance et les différentes phases que vous pouvez traverser en ultra. Je ne me souciais pas de savoir si cela se produirait au 20e ou au 90e mile. Je voulais juste en faire l'expérience.
À quel moment êtes-vous entré dans la « pain cave » ?
Au 80e mile. Dans la montée de Powerline, qui est assez raide et qui monte à haute altitude, beaucoup d'athlètes ont des nausées. C’est à ce moment-là que je me suis rappelé mon mantra, celui que je m’étais fixé à l’entraînement : « tu as choisi d’être ici, continue d’avancer quoi qu’il arrive ». La pente est de 22 %. Je courais, mais j'avais des nausées, des rots et j’avais un peu froid. Au sommet, j'ai croisé des gens qui m'encourageaient et je me suis arrêtée brièvement pour serrer quelqu'un dans mes bras, j’ai failli perdre connaissance. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que je devais me concentrer davantage sur mes sensations. Teddy, mon pacer, m'a expliqué que la seule façon d’aller mieux était de descendre en altitude. Nous sommes descendus et je me suis senti mieux. Après, j’ai juste eu à gérer les nausées jusqu'à l'arrivée.
Au printemps dernier, vous avez été renversé par un automobiliste alors que vous rouliez à vélo. Quel impact cela a-t-il eu sur votre état d’esprit ?
Ça m’a permis d’accepter la « pain cave ». L’accident était un coup de malchance et terriblement traumatisant. J'ai perdu toutes mes facultés. J’ai eu un important traumatisme crânien. Les séquelles m’ont totalement déstabilisé. Avec ma famille, nous avons également traversé d'autres épreuves cette année, notamment une campagne de harcèlement en ligne. Ça faisait beaucoup et je n'avais aucun contrôle sur tout ça. J’ai reçu énormément de soutien, d’amour et de bienveillance dans ces épreuves. En participant à l’ultramarathon de Leadville, je voulais vraiment reprendre la main sur le cours de ma vie, ne plus subir et m’infliger mes propres souffrances. C'est pourquoi, après l'accident, j’ai beaucoup travaillé sur l’acceptation des douleurs infligées par la course à pied.
En tant qu'entraîneur, encourageriez-vous un athlète à se fixer des objectifs aussi ambitieux lorsqu'il s’essaie à une distance pour la première fois ?
Je souhaite avant tout que mes athlètes se focalisent sur la routine des entraînements quotidiens, du repos et de la récupération - plutôt que sur les résultats. Le fait de se fixer des objectifs très élevés peut donner un but et une ligne de conduite. Lorsque que je me suis fixé mes objectifs 2024, Leadville m'a surtout attiré par son histoire, j'étais fasciné. C’est dans le livre Born to Run. Lorsque j’ai débuté le trail-running, après une carrière dans le football, j’ai commencé par lire les articles de blog d'Anton Krupicka sur la course. Et lorsque le moment est venu de passer à la distance supérieure, je me suis dit qu'il n'y avait pas de meilleur objectif que de s'attaquer à ce record historique. Au début, j’étais persuadé que ce n'était pas possible. Mais plus la course approchait, plus j’étais convaincu du contraire. Et même si je n’étais pas au même volume d’entraînement que d'autres athlètes, je restais convaincu que l’objectif était réalisable. C'est pourquoi je dis toujours aux athlètes de « tenter leur chance ». Ça ne marche pas toujours. Pour prendre La bonne photo, il faut parfois en prendre 100.
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