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Kilian Jornet a signé en mai 2018 un partenariat avec la société des eaux d’Auvergne.
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  • Trail Running

Le trail risque t-il de noyer son âme dans le business ?

  • 12 juin 2019
  • 8 minutes

Camille Belsoeur Camille Belsoeur

Nouveau système d’inscription sur l’UTMB, sponsors éloignés des valeurs prônées par le trail, circuit international mis sur pied par un équipementier : plusieurs évolutions bousculent l’esprit originel de la discipline. Loin du minimalisme et de la confidentialité des débuts, il est même aujourd’hui littéralement possible de manger et boire trail.

Se saisir d'une petite bouteille d’eau Volvic pour s’hydrater après un entraînement et découvrir sur le contenant en plastique la silhouette de Kilian Jornet accompagnée de ces mots : “hésiter”, “se lancer”. Le coureur catalan, légende de la course en montagne, a signé en mai 2018 un partenariat avec la société des eaux d’Auvergne, qui appartient au groupe Danone. Pas très friand des bains de foule, Kilian Jornet était pourtant présent au départ et à l’arrivée Volvic Volcanic Experience, les 30 et 31 mai 2019, pour rencontrer les participants et ses fans.

De son côté, le numéro un mondial sur les très longues distances, François d’Haene, triple vainqueur de l’UTMB, est sponsorisé depuis plusieurs années par Daunat, l’entreprise spécialisée dans la confection de sandwichs industriels. Viticulteur installé dans le Beaujolais, Français d’Haene doit souvent effectuer le grand saut entre les passions qu’il défend, la nature, les grands espaces, l’effort en montagne, et une gamme d’aliments transformés. On se souvient de l’humour déployé par ses amis et accompagnateurs à propos de ces sandwichs dans le documentaire sur le record de la traversée du John Muir Trail aux Etats-Unis réalisé par François d’Haene. Devant la livraison d’une caisse pleine de produits Daunat pour les ravitaillements, l’un de ses proches s’exclamait mi-sérieux mi-rigolard devant la caméra : "Ohlala comme ils ont l’air bon".

Vers un circuit fermé de courses UTMB

"Ces marques n’appartiennent pas au monde sportif, mais viennent sponsoriser des traileurs. Cela signifie qu’elles voient un potentiel économique considérable dans le trail, qui bénéficie d’une image de bien-être, de nature et qui est devenu un sport populaire", analyse Olivier Bessy, sociologue à l’université de Pau et des Pays de l’Adour et auteur en 2012 d’un livre sur l’Ultra-trail du Mont-Blanc (UTMB) intitulé : “Un mythe, un territoire, des hommes”.  

Le trail est donc devenu un sport de masse qui attire les marques. Lors de la première édition de l’UTMB en 2003, seuls 67 finishers terminaient la célèbre boucle autour du Mont-Blanc. Ils étaient 1 778 à atteindre l’arrivée en 2018. Pour faire face à l’afflux de candidats, l’organisation a même mis en place depuis plusieurs années un système de qualification par points. Un coureur devait jusqu'à présent avoir terminé trois ultra-trails dans les deux dernières années pour accéder au tirage au sort d’inscription de l’UTMB. Des règles qui seront modifiées pour l’édition 2020. La direction de l’UTMB a en effet annoncé que désormais seules deux courses de montagne d’une distance supérieure à environ 100 km seraient nécessaires pour obtenir les points prérequis. Surtout, un raccourci sera offert aux participants à l’une des courses labellisées UTMB à travers le monde.

Oman by UTMB 2018
Oman by UTMB 2018 (Antony Jones)

Face au succès mondial de leur ultra-trail dans la vallée de Chamonix, Catherine et Michel Poletti, les fondateurs de la course, ont commencé à partir de 2018 à exporter leur évènement à travers la planète en créant le Gaoligong by UTMB, un ultra dessiné dans le paysage de forêts et de montagnes de la province chinoise du Yunnan, autour de la ville historique de Heshun. Le concept s’est depuis étendu à Oman et à la Patagonie. Les finishers de l’une de ces courses en 2018 ou 2019 bénéficieront d’une inscription garantie à l’UTMB 2020. Un circuit fermé qui permet à la société commerciale de l’UTMB d’attirer de nombreux coureurs sur ces nouvelles épreuves qu’elles souhaitent développer à l’étranger. Mais pour les Français, Suisses ou Italiens qui rêvent de la boucle autour du Mont-Blanc, le coût financier est élevé. Le prix de la seule inscription au format 170 km Oman by UTMB s’élève à 250 euros, une somme à laquelle il faut ajouter le vol en avion, l’hébergement et le transport sur place...

"L’UTMB, sans le vouloir, ne va pas dans le sens d’une ouverture sociale en s’exportant à Oman ou en Chine", note Olivier Bessy, auteur de nombreuses études sur la composition sociologique des pelotons de participants aux ultra-trails. " Les plus aisés vont participer à ces courses, alors qu’un ouvrier va plutôt participer à des événements à proximité de chez lui, en France. Le trail longue distance a une composante sociologique déjà davantage tournée vers les CSP+, que les courses sur route ou les épreuves en nature plus courtes. Plus les distances s’allongent et plus la part de CSP+ est importante. Car il faut du temps, donc de l’argent, pour les préparer et récolter les points en participant à des courses préparatoires",

Tout l’inverse du Grand raid de l’île de la Réunion, toujours chapeauté par une association (la marque déposée UTMB est détenue par la SARL Autour du Mont-Blanc), et qui maintient année après année un fort quota de places réservées aux coureurs réunionnais, ainsi que des barrières horaires très larges qui permettent à des sportifs de le boucler avec moins d’entraînement que d’autres épreuves similaires - même si cela reste un exploit d’arriver à La Redoute après 160 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé.

Oman by UTMB 2018
Oman by UTMB 2018 (Antony Jones)

Rémi Duchemin, le directeur général d’UTMB International, défend cependant le développement de la célèbre course chamoniarde à l’étranger. "Si vous considérez que les gens qui participent à ces courses UTMB à l’étranger sont des Suisses ou des Français, cela présente un sacré budget. Mais si on considère que l’UTMB s’exporte vers le continent en question, c’est une autre approche. Nous sommes tournés vers les locaux. En Chine, sur le trail longue distance, on avait environ 25% d’étrangers et 75% de Chinois", dit-il.

Parmi les pionniers de l’ultra-trail en France, Vincent Delebarre, vainqueur de l’édition 2004 de l’UTMB et du Grand Raid de la Réunion en 2006, ne juge pas ce tournant forcément néfaste pour la discipline. "C’est sûr qu’une course UTMB à Oman, tout le monde ne va pas y aller. Ce n'est pas ceux qui font des courses près de chez eux, dans les Alpes ou les Pyrénées, qui vont à l'étranger participer à des ultras. Après, concernant le tirage au sort, les gens qui font un ultra à Oman, ils sont prêts pour l’UTMB. Et puis c’est bien de ne pas avoir à faire dix ultras pour avoir le droit de participer à l’UTMB. On revient à l’idée de départ du trail : “j’ai envie de faire un ultra maintenant car je me sens prêt, donc je peux le faire tout de suite en passant par Oman”".

Quand le trail devient un produit touristique

Transformés en vrai business - c’est par exemple la société OC Sport qui aide l’UTMB à se développer sur le plan international - les gros évènements de trail sont également devenus un outil politique. Quand le sultanat d’Oman veut accueillir un évènement labellisé UTMB sur son territoire semi-désertique, c’est aussi pour vendre une certaine image du pays à l’étranger. Oman, comme les autres nations pétrolières du Moyen-Orient, cherche à diversifier ses revenus économiques pour anticiper la fin de ses ressources en or noir. C’est le sultanat qui a démarché directement UTMB International via l’entreprise locale Oman Sail, spécialiste des sports nautiques dans le pays, pour “produire” une version omanaise de la course.

Rémi Duchemin assume cette part de politique dans le trail. "Il y a beaucoup d’événements qui sont organisés par des collectivités à travers le monde. En trail, on estime le nombre d’épreuves entre 10 000 à 11 000 au total. Pour beaucoup de collectivités publiques, le trail est un bon sujet de communication, et ce n’est pas incompatible avec l'esprit d'origine de la discipline. Et puis vu le nombre de courses, les coureurs qui refusent la montée en puissance du trail avec la multiplication des gros évènements ont toute la liberté d’aller sur d’autres épreuves où ils retrouvent l’esprit du trail d’il y a 20 ans", glisse le directeur général d’UTMB international.

Lors de ses travaux sur le terrain, le sociologue Olivier Bessy a longuement observé la stratégie déployée par les collectivités françaises pour promouvoir leur territoire à travers l’organisation de courses. Il juge positive cette imbrication du sport et de la communication locale. "C’est un produit touristique avec des retombées économiques pour la région. Cela permet de mettre les atouts géographiques du territoire en valeur, de s’inscrire dans une identité. Beaucoup de courses le font très bien. On peut citer le Trail des Citadelles dans l’Ariège, Les Templiers, l’UTMB aussi, qui met en valeur les communes des vallées voisines au Mont-Blanc", argumente le chercheur.

Les limites du marketing

Il existe cependant des dérives et des slogans que les puristes avalent de travers. Vincent Delebarre juge sévèrement la dilution du terme “trail” dans des courses qui n’en n'ont pas vraiment l’âme. "Un trail urbain, ça ne devrait pas exister, dit-il. C’est une appellation détournée. Je pense qu’il y a des dérives là-dessus. C’est comme la petite course de 12 kilomètres qui va prendre le nom de trail. C’est une course en nature en fait. Dans le trail, il n’y a pas que le fait de courir en nature. Il y a aussi la question d'autonomie ou de semi-autonomie sur des courses. Être autonome, c’est savoir se gérer soi-même en montagne ou dans un lieu reculé. S’alimenter, boire, avoir l’équipement et les réflexes pour faire face à un coup dur… Sur un trail, il y a des périodes où pendant deux heures vous êtes seuls dans la montagne entre deux ravitaillements". Une critique à peine voilée de formats urbains ou semi-urbains, comme les épreuves de l’Ecotrail Paris.

Gaoligong By UTMB 2018
Gaoligong By UTMB 2018 (Alexis Berg)

Une autre limite du marketing apparaît quand un circuit de courses qui se veut de référence sur le plan international, comme les Golden trail series mis sur pied par le géant du secteur Salomon, devient l’outil de communication d’une marque en particulier et est donc couru en priorité par les athlètes sponsorisés par cet équipementier. Reste que les champions d’autres marques participeront ponctuellement à des courses du circuit des Golden trail séries, car le calendrier comporte des épreuves mythiques (Zegama, marathon du Mont-Blanc, Pikes Peak), mais sans faire du classement général sur ce circuit la clé de voûte de leur saison. À l’issue de la saison 2018, les trois premiers hommes des Golden trail series étaient trois coureurs Salomon : Stian Angermund-Vik, Marc Lauenstein et Kilian Jornet.

Pour autant, les marques affirment que les coureurs conservent leur libre arbitre. Lee Cox, vice-président chargé du marketing et des ventes internationales de l'équipementier Hoka One One, nouveau géant du secteur du trail, affirme que les coureurs sponsorisés par sa marque sont totalement libres de s’aligner sur les épreuves de leur choix. "Même la participation à notre Project Carbon X (une tentative de record du monde du 100 kilomètres montée par Hoka) était optionnelle pour les athlètes que nous avons invités. Notre rôle est d’aider nos coureurs à atteindre leur but qu’ils se fixent eux-même. C’est un énorme bénéfice pour Hoka quand un de nos athlètes sort de sa zone de confort et participe à des courses qui ne sont pas sa spécialité. Quand des traileurs comme Jim Walmsley ou Sage Canaday tentent leur chance sur un semi-marathon ou un marathon, cela montre la polyvalence des produits Hoka", se félicite t-il.

L’UTMB lorgne les grands espaces américains

Du côté de la direction d’UTMB International, on regarde pour l’avenir vers les grands espaces américains. Terre d'origine du trail, avec des courses légendaires comme la Western States ou la Hardrock, les États-Unis ont développé, en grande partie dans un contexte d’une très stricte protection de l’environnement dans les parcs nationaux, un autre modèle que le trail européen, avec des formats plus confidentiels. Pour participer à la Hardrock, qui traverse les montagnes du Colorado sur 160 kilomètres et s’élève plusieurs fois au-dessus de 4 000 mètres d’altitude, il faut participer à un tirage au sort intégral, auquel même les athlètes élites sont contraints. Il n’y a pas d’ultra-trail de masse avec des milliers de personnes au départ au pays de Jim Walmsley.

"C’est le berceau du trail mais il y manque une course populaire massive. Certains aux USA défendent ce côté confidentiel du trail. Mais il y a aussi toute une partie de la communauté, athlètes, sponsors, médias, qui encouragent l'organisation d’un tel évènement. Une très grande marque du marché du trail nous soutient avant même la création de cette épreuve", révèle Rémi Duchemin. Un dossier USA by UTMB qui symbolise à lui seul les mutations qui secouent le trail depuis quelques années et les courants de pensée qui s’y opposent.

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