Disparu depuis novembre 2023 alors qu’il était parti marcher près de chez lui, en Lombardie, Mario Conti a été retrouvé mort le 27 mai dans un ravin, à deux kilomètres de son domicile. L’alpiniste italien, membre historique des Ragni di Lecco, restera surtout comme l’un des quatre hommes de la première ascension du Cerro Torre, en janvier 1974, aux côtés de Casimiro Ferrari, Daniele Chiappa et Pino Negri.
Sa disparition avait fait la une de nombreux journaux. Mario Conti était porté disparu depuis le 14 novembre 2023, date à laquelle il avait disparu lors d'une randonnée près de son domicile, vers le hameau de Mossomi, au dessus de Sondrio, dans les Alpes lombardes. Il avait alors 79 ans.
Pendant des mois, les secours alpins, les pompiers, la Guardia di Finanza, des bénévoles et de nombreux membres des Ragni di Lecco avaient fouillé les pentes en amont du hameau de Mossini où il vivait. Conti, qui souffrait depuis quelques temps de pertes de mémoire, était parti sans téléphone portable, comme il en avait l’habitude. Sa disparition avait profondément marqué la communauté alpine italienne, d’autant qu’elle survenait à l’approche du cinquantième anniversaire de l’ascension qui avait fait entrer son nom dans l’histoire de l’alpinisme.
Le 27 mai, un randonneur a finalement découvert des restes humains dans un ravin situé à environ deux kilomètres de son domicile. L’identification a confirmé ce que beaucoup redoutaient depuis longtemps. Les Ragni di Lecco, le groupe auquel Mario Conti avait consacré une grande partie de sa vie et dont il fut également président, ont annoncé la nouvelle dans un hommage partagé sur les réseaux. « Il est difficile d’exprimer ce que cette nouvelle suscite en chacun de nous. Elle ravive évidemment la douleur et le sentiment d’absence, une absence qui ne pourra jamais être comblée. Mais d’une certaine manière, elle referme aussi un cercle, mettant fin à une longue période suspendue entre l’angoisse, les doutes et les questions restées sans réponse. » Le groupe ajoutait également : « Mario a toujours été parmi nous, et il l’est encore. Son amitié, son lien indéfectible avec les Ragni et ce qu’il a transmis aux jeunes générations demeurent vivants. »

Cerro Torre, l’ascension qui a fait entrer Mario Conti dans l’histoire
Mario Conti naît à Lecco le 15 mars 1944, dans une famille où le sport occupe une place centrale. Son frère Luigi deviendra l’un des meilleurs coureurs italiens de fond, champion national du 5 000 et du 10 000 mètres et participant aux Jeux olympiques de Rome en 1960. Mais c’est surtout son frère aîné Alfredo qui transmet à Mario le goût de la montagne.
Alfredo appartient déjà aux premiers Ragni di Lecco (Les Araignées de Lecco), groupe d’alpinistes fondé au lendemain de la seconde guerre mondiale, et devenu l’une des écoles les plus respectées de l’alpinisme européen. À Lecco, donner un surnom à son partenaire d’escalade fait partie de la culture locale. Alfredo, un excellent skieur, sera ainsi surnommé « Zeno » en référence au champion italien Zeno Colò. Lorsque Mario commence à grimper à son tour, plus petit de taille mais doté d’une même endurance, il héritera naturellement du surnom de « Zenin », le « petit Zeno ».
Très tôt, Mario Conti se distingue par son tempérament réservé. Dans le livre consacré à l'expédition sur la face ouest du Cerro Torre (Cerro Torre. Une histoire d’ascensions brutales, de Kelly Cordes) Casimiro Ferrari écrira plus tard à son sujet : « Ce n’était certainement pas un garçon ambitieux, mais il est assurément fier, peut-être un peu introverti par une certaine timidité, ou plutôt une certaine réticence à toute forme d'exhibitionnisme. »
Cette retenue n'empêche pourtant pas une progression fulgurante. Dès l’adolescence, Mario Conti s’attaque aux grandes voies du massif du Mont-Blanc, des Dolomites et des Alpes centrales. À seulement 19 ans, il intègre les Ragni di Lecco, section d’élite du Club alpin italien, qui incarne alors une génération d’alpinistes tournée vers l’exploration engagée et les grandes expéditions. Leur emblématique pull rouge frappé d’une araignée s'impose déjà comme un symbole dans l’ensemble du monde alpin. C’est dans cet environnement exigeant que Mario Conti affine son style, jusqu’à être naturellement intégré quelques années plus tard à l’expédition qui allait marquer sa vie.
La controverse autour de la première ascension du Cerro Torre
En 1974, l’ascension du Cerro Torre par les Ragni di Lecco est rapidement reconnue par une large partie de la communauté alpine comme la première ascension complète et légitime de la montagne. Ce succès, qui consacre Mario Conti comme l’une des figures de proue de sa génération, met fin à des années d’incertitudes et de tentatives avortées sur l’un des sommets les plus redoutés de la planète.
Dressée au cœur de la Patagonie argentine, cette aiguille de granite coiffée d’un immense champignon de glace fascine les alpinistes depuis les années 1950. Longtemps considérée comme « la montagne impossible », elle est surtout devenue le théâtre d’une controverse majeure autour de sa première ascension.
La première tentative est menée par Walter Bonatti et Carlo Mauri sur la face ouest en 1958. Les deux hommes sont pourtant contraints à faire demi-tour à 400 mètres du sommet, faute de matériel adapté et face aux difficultés techniques de la paroi. Un an plus tard, l'italien Cesare Maestri affirme avoir atteint le sommet par la face nord avec l’Autrichien Toni Egger. Mais Egger disparaît dans une avalanche lors de la descente, emportant avec lui l’appareil photo censé prouver l’ascension. Très vite, de nombreux alpinistes remettent en cause le récit de Maestri. Les difficultés décrites ne correspondent pas au terrain réel, les temps annoncés semblent irréalistes et plusieurs passages clés paraissent impossibles avec le matériel de l’époque.
En 1970, Maestri revient au Cerro Torre avec une approche radicalement différente. Équipé d’un compresseur à essence fixé à la paroi, il équipe l’arête est de centaines de pitons dans ce qui deviendra la célèbre « voie du Compresseur », l’une des plus controversées de l’histoire de l’alpinisme. Mais, une nouvelle fois, il s’arrête sous le champignon sommital sans gravir le véritable sommet. La même année, Carlo Mauri revint à la tête d'une expédition partie de Lecco et composée de huit alpinistes, dont Casimiro Ferrari. L’équipe progresse plus haut que les précédentes tentatives mais doit une nouvelle fois abandonner à environ 250 mètres du sommet, a cause des conditions météorologiques.

L'expédition des Ragni au Cerro Torre en 1974
Quatre ans plus tard, les Ragni di Lecco décident de revenir à l’assaut du Cerro Torre à l’occasion du centenaire du Club alpin italien de Lecco. Casimiro Ferrari en prend la direction et constitue une équipe de douze alpinistes, parmi lesquels figurent notamment Mario Conti, Pino Negri et Daniele Chiappa. Lorsque l’expédition atteint enfin le pied de la face ouest, fin décembre 1973, les conditions sont déjà éprouvantes. Le Cerro Torre est constamment balayé par des vents violents, et la progression dans la glace et la neige instable s’avère lente et exigeante. Mario Conti « Zenin » se révèle particulièrement à l’aise dans les passages extrêmement techniques et Ferrari lui laissera prendre la tête de cordée dans les sections les plus délicates. Au niveau du « Casque », vaste formation de glace suspendue au-dessus de la paroi, l’équipe est bloquée par une violente tempête. Les jours passent, les vivres diminuent, et la marge d’erreur se réduit considérablement. Lorsque la météo permet enfin de poursuivre, seuls quatre alpinistes restent en mesure de continuer : Ferrari, Conti, Chiappa et Negri.
Une première tentative sommitale échoue sous le gigantesque champignon. L’équipe redescend au bivouac avec une seule journée de nourriture restante, et l’échec semble de nouveau inévitable. Mais le 13 janvier 1974, une brève fenêtre météorologique s’ouvre. Les quatre hommes remontent rapidement leurs cordes fixes et s’engagent sur le champignon sommital. À 17 h 45, ils atteignent enfin le sommet du Cerro Torre. Ils prennent quelques photographies, construisent un petit bonhomme de neige décoré aux couleurs des Ragni de Lecco et signe ce qui est aujourd’hui reconnue comme la première ascension complète et incontestable du Cerro Torre. La voie de la face ouest, la Via dei Ragni, porte désormais leur nom.
Après le Cerro Torre, l'Himalaya et les Andes
Si le succès du Cerro Torre fait entrer Mario Conti parmi les grands noms de l’alpinisme italien, il ne marque en rien un aboutissement. Au contraire. Dès 1975, l’alpiniste de Lecco participe à la grande expédition nationale italienne sur la face sud du Lhotse. L’entreprise, ambitieuse et engagée sur l’une des parois les plus redoutables du massif, se heurte à des conditions extrêmes et à un risque permanent d’avalanches, contraignant l’équipe à renoncer.
Parallèlement, Mario Conti s’investit dans plusieurs expéditions majeures dans les Andes péruviennes. En 1975, il réalise la première ascension de l’arête nord du Nevado Rakuntay. L’année suivante, il signe une nouvelle première en ouvrant la voie du Taulliraju Chico, avant de poursuivre en 1977 avec l’ouverture d’une voie sur le Nevado Trapecio. En 1987, il prend la direction d’une expédition des Ragni di Lecco vers le Cho Oyu. Là encore, les conditions météorologiques rendent impossible la réalisation de l’objectif initial par l’arête ouest. L’équipe parvient néanmoins à atteindre le sommet par la voie normale.
Au milieu des années 1990, Mario Conti retourne encore une fois en Patagonie, cette fois aux côtés de Casimiro Ferrari et de Giuseppe « Det » Alippi. Ensemble, ils ouvrent une ligne directe sur la face nord-ouest du Cerro Piergiorgio, l’un des derniers grands projets patagoniens imaginés par Ferrari.
Au-delà de ses propres ascensions, Conti consacre une grande partie de sa vie à transmettre ce que les Ragni lui ont appris. Guide de haute montagne, il accompagne des cordées sur plusieurs continents et devient instructeur national pour les guides italiens, participe aux travaux techniques du secours alpin et contribue aux réflexions sur l’évolution du matériel au sein du Club alpin italien.
Avec le temps, Mario Conti s’éloigne progressivement de la vie publique et mène une existence de plus en plus discrète. Son parcours reste pourtant indissociable de celui des Ragni di Lecco et de cette génération d’alpinistes qui a profondément transformé l’approche des grandes faces patagoniennes. La découverte de sa dépouille met ainsi un terme à une longue période d’incertitude autour de sa disparition. Figure discrète de l’âge d’or de l’alpinisme italien, son nom restera à jamais lié à ce soir du 13 janvier 1974, et au sommet du Cerro Torre.
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