C’est après y avoir mûrement réfléchi que le jeune alpiniste allemand a décidé de quitter l’Everest pour Katmandou et, dans la foulée, Chamonix, sa base, a-t-il annoncé ce week-end. Son premier objectif atteint – passer en hiver la barre des 7 500 m sur le Toit du monde par une voie différente de la voie normale, en solo et en style alpin – il ne compte pas en rester là, nous a-t-il confié dans une longue interview qui en dit long sur un personnage parfois controversé, mais dont la détermination force le respect.
Jost Kobusch aura vécu d’intenses émotions depuis que le 28 décembre dernier il est parvenu à 7 537 mètres sur le plus haut sommet du monde. Non-content de battre son précédent record d’altitude sur l’arête ouest de l’Everest en solitaire, sans oxygène supplémentaire et en hivernale. Il égalait ce jour-là la performance des Français Vincent Fine et Benoît Chamoux qui, dans les mêmes conditions, s’étaient attaqués à l’Everest le 16 janvier 1986. Dès lors, il restait trois mois à l’alpiniste allemand pour poursuivre son objectif ultime, le sommet via l’arête ouest. Un défi après lequel il court depuis cinq ans.
C’était sans compter sur le tremblement de terre de magnitude 6,8 qui a frappé le Tibet le 7 janvier. A l’origine de plus de 126 morts dans la zone de Dingri, le séisme a été ressenti jusque sur l’Everest, à 75 km de là, où seul se trouvait alors l’alpiniste allemand de 32 ans, au camp 1, à 5 700 mètres d’altitude. « Des avalanches ont dévalé les pentes avec des morceaux de glace et des rochers, à droite et à gauche. La pression de l’explosion d’un sérac qui s’effondrait a touché de plein fouet ma tente, alors que j’étais appuyé contre elle. J’étais un peu confus, je me demandais si c’était la terre qui tremblait à cause d’une énorme masse de glace dévalant la montagne, ou l’inverse. Ma tente a été percée à plusieurs endroits et une fenêtre a été arrachée »,devait-il raconter le lendemain. Suivant son intuition, Jost, un peu secoué, a attendu que les choses se calment pour redescendre au camp de base avant de regagner, à deux heures de marche de là, le Centre scientifique italien, où il est hébergé. « Je ne voulais absolument pas subir de répliques là-haut. », dit-il.
Se posait dès lors la question de la suite à donner sa tentative, la troisième depuis 2019, voire la quatrième si l’on inclut l’expédition annulée en 2023 pour cause de blessure. Il ne lui aura pas fallu longtemps pour y répondre, en quatre points, sur Instagram, dont nous publions ici l’intégralité du post.

Je vais mettre un terme à cette saison sur l’Everest pour les raisons suivantes :
1.) Je n'ai jamais été secouru en raison d'une urgence dans ma carrière, mais en ce moment, il y a des manifestations dans le Khumbu qui rendent les sauvetages par hélicoptère impossibles (il est de toute façon très improbable de me secourir là-haut, mais cela fait partie de ma réflexion)
(Je veux dire qu'il est de toute façon très improbable de me secourir là-haut mais cela fait partie de ma réflexion)
2.) Le tremblement de terre et ses répliques rendent plus risqué mon itinéraire qui est déjà sujet à des chutes de pierres et de glace.
3.) En raison de ma blessure au dos, j'ai manqué beaucoup d'heures d'entraînement aérobique de base pendant la préparation. Je ne suis pas là où je veux être en tant qu'athlète pour pousser vers le sommet.
4.) J'ai déjà atteint mon objectif pour cette expédition en allant plus loin que quiconque avant moi sur l'arête ouest en hiver.
Pour que ce projet se réalise, tout doit s'aligner et en ce moment il y a beaucoup de choses qui vont à l'encontre des indicateurs. Je préfère me concentrer sur l'entraînement, le développement des compétences et devenir un meilleur alpiniste afin de revenir plus fort. Mon objectif est de gravir l'Everest en hiver, seul, par l'arête ouest, et non pas d'aller un peu plus haut qu'avant.
J'ai déjà appris tellement de choses pendant mon séjour ici que je suis prêt à apporter les changements nécessaires à mon entraînement pour atteindre le niveau suivant. Je crois aussi qu'en mettant fin à l'expédition maintenant, je peux commencer à m'entraîner plus rapidement et avoir de meilleures chances la prochaine fois.
Dans la foulée de cette publication, samedi dernier, il se trouve que nous avions un rendez-vous par téléphone. L’alpiniste qui sait se montrer aussi précis que laconique était très en verve ce jour-là. Son rapport au risque ; ses débuts en montagne ; la paresse érigée vertu ; ses recherches en matière de matériel ; les critiques de Messner et de Goettler ; l’intuition comme outil ; ses projets… il se livre tous azimuts, sans langue de bois.
Le risque, la mort, l’alpinisme : « Rien n’égale l’intensité ressentie en montagne »
Dans mon métier, l’alpinisme, la mort est omniprésente. Je perds un ami par an. C’est un fait. Aussi, j’essaye d’être aussi prudent que possible, de prendre autant de précautions que possible dans la préparation de mes expéditions, comme sur le terrain. Car il y a toujours ces moments où vous faites des erreurs. Ma relation au risque est évidente, je vais en montagne pour ressentir ce risque sans lequel je ne serais pas confronté à ma mortalité. Faire face à sa propre mortalité crée de l’intensité dans la vie. L’alpinisme n’est pas la seule façon de parvenir à cette intensité. Je l’éprouve aussi lorsque je fais l’apprentissage d'une nouvelle compétence. Comme le kitesurf, par exemple, qui vient aussi avec un certain sentiment de peur. Mais rien n’égale l’intensité ressentie en montagne. Maîtriser une compétence à ce niveau-là est très gratifiant, que ce soit au niveau des techniques en jeu, ou de la forme physique et mentale. ».

La découverte de la grimpe, ses premières ascensions : « très vite, c’est devenu addictif »
Je ne viens pas d’une région de montagne. J’ai grandi à Borgholzhausen, une ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en Allemagne. A 17 ans, j’ai pris un téléphérique pour la première fois, mais tout a commencé, vraiment, quand j’ai commencé à faire des trucs stupides. Comme l’ascension du mont Kenya. Mon premier sommet. J’avais 19 ans et franchement pas le niveau, mais j’ai ressenti cette intensité que je continue de rechercher aujourd’hui. D'autres sommets ont suivi. Dont le mont Blanc, en 2012. En solo et en hiver. Je n’avais pas un rond, j’ai fait l’aller-retour Allemagne-Chamonix en stop. Au total, je n’ai pas dû dépenser plus de 20 euros. Cette fois-là, comme souvent, je n’avais pas trouvé de compagnon de cordée. Pas facile dans mon village, où on a des forêts, mais pas de montagnes. Sans parler du budget qu’il faut trouver pour faire de l’alpinisme. Une passion que j’ai découverte grâce à l’école. A 12 ans, dans mon cursus, on devait choisir parmi des options, des apprentissages pour 6 mois. J’ai choisi l’escalade. C’est là que j’ai appris toutes les techniques. Et découvert la hauteur, mes peurs. C’était fascinant. Très vite c’est devenu addictif.
[ D'autres sommets suivront : en 2014, à 21 ans seulement, il gravit l’Ama Dablam en solitaire. Deux ans plus tard, en 2016, c’est l’Annapurna sans oxygène. Et l’année suivante, en 2017, il réalise en solitaire et toujours sans oxygène, la première ascension du Nangpai Gosum I (7 321 mètres, Népal). La même année, il avait réalisé l’ascension de l’Elbrouz, en hivernale et en solitaire ].
Pendant l’ascension de l’Everest : « Je ne ressens rien, me concentre sur les faits »
Quand je grimpe, je me concentre. Je ne ressens rien, et me concentre sur ce qui se passe, sur les faits. Je vois le monde décomposé en faits. J’observe, analyse et vois ce que je peux faire pour anticiper ou régler les problèmes. Je suis très rationnel. Devant les difficultés, je ne suis ni en colère ni triste, j’observe. Et que quelque chose de bien arrive ou pas, j’essaie de rester zen, et de ne pas m’attacher au succès ou à l’échec de ce que j’entreprends. Je suis « focus ». C’est d'ailleurs ce qu’aborde le livre que je lis en ce moment : « Zen in climbing”.

Des vertus de la paresse : « j’ai décidé d'être paresseux, pour devenir plus efficace »
Je ne veux pas être limitée par mes peurs. Dans aucun domaine. Tu vois, je suis un très mauvais danseur. Mais je vais quand même sur la piste, alors que beaucoup de mes amis restent accrochés au bar. Pareil dans mes études. A l’école primaire, j’étais un mauvais élève, mais mes parents ont insisté pour que je suive une bonne formation secondaire. C’est là aussi que j’ai découvert la grimpe. Je ne sais pas si ça a un lien, je ne me suis jamais posé la question, mais comme le système scolaire m’ennuyait terriblement j’ai décidé d'être paresseux. A ma façon : travailler moins, mais plus efficacement, tant qu’à m’y mettre.
Je suis devenu le meilleur de ma promo au lycée. Je suis resté paresseux. Car si tu veux t’économiser, mieux vaut se focaliser sur ce que tu dois faire de toutes façons. Je suis devenu quelqu’un de très efficace. Si quelque chose ne fait pas sens, j’essaie de l’éliminer, ou tout au moins d'y consacrer le moins d'énergie possible, si je ne peux pas l’éviter. Au fond, nous sommes tous paresseux. C’est pour cela que l’être humain a inventé la roue : pour porter plus, plus loin, en faisant moins d'efforts. En fait, se rendre la vie plus facile. C’est ce que je fais quand je travaille sur mon équipement d'alpinisme : tenter de le rendre plus efficace et plus confortable.
Son matériel : « Aucune intention de devenir un fabricant de tente »
Mon but, ce n’est pas de travailler plus dur, mais maîtriser des compétences. Car après, tu deviens meilleur, et plus efficace. L’Everest, c’est comme courir en Formule 1. Tu as besoin d'une très très bonne voiture ! Et là, tu as besoin de te montrer créatif, d'inventer. C’est là-dessus que je travaille avec l’un de mes partenaires. Notamment sur le textile. Je suis parti cette année avec des prototypes de baselayers, très innovants, j’en portais jusqu’à cinq en altitude, sans compter mon boxer.
De même, j’ai développé ma propre tente, solide, légère, et surtout occupant peu d'espace au sol. Elle convient parfaitement à mes besoins et je l’ai utilisée cette année. Mais je ne suis pas dans ce business. Je ne me vois pas en train de la commercialiser. Je pourrais peut-être, plus tard, collaborer avec un fabricant, on verra.



L’intuition : « Une affaire de gestion de data »
Comme un ordinateur, notre cerveau engrange quantité de data. Souvent, c’est trop, cette énorme masse d'info. C’est là que l’intuition joue. Comme une IA qui fait le tri et te permet de synthétiser tout ça pour prendre une décision. En montagne, au fur et à mesure des courses, tu collectes aussi des informations, tu construis ton expérience. Au début, ton intuition n’est pas très fiable. Puis, avec le temps, tu fais de moins en moins d'erreur. Mais ça n'avait rien d'évident pour moi tout ça. J’ai dû travailler là-dessus. Et au final, tu obtiens des résultats. Aujourd’hui, dans les Alpes où je m’entraîne (je vis à Chamonix ) mon intuition s’est développée. Et j’y suis très confortable.
Sa prochaine saison sur l’Everest : « Améliorer mes capacités d'acclimatation »
Pour réussir l’ascension de l’Everest dans les conditions dans lesquelles je veux le faire ( en solo, sans oxygène et par la West ridge ) l’acclimatation est capitale. Surtout en hiver, comme le prouvent les études. Je vais donc travailler beaucoup là-dessus dans la perspective de ma prochaine tentative. Après avoir commencé des études en sport à la fac, vite abandonnées car je n’y apprenais rien, j’ai la chance d'être un alpiniste professionnel, je me plains pas. J’ai une équipe de gens auxquels je fais appel, un physio, des photographes, un coach auquel je fais appel, mais je cherche actuellement des partenaires pour financer un coach à temps plein. Je peux en général compter sur un manager pour gérer le sponsoring et je pense embaucher quelqu’un pour gérer les médias et me focaliser plus encore sur mon entraînement.




La quête des records, la réussite, les critiques : « Je suis la personne la plus résiliente du monde »
“A mes yeux, cette troisième tentative est un gros succès. J’ai atteint l’objectif ([d'altitude] que je m’étais fixé pour cette saison. Et oui, je suis quelqu’un de très positif. La personne la plus résiliente du monde. Cette année, j’ai grimpé tellement plus vite que lors de mon expédition précédente. J’ai beaucoup travaillé, et ça a payé. Je suis sur la bonne voie, surtout quand tu sais qu’en 2024 je me suis blessé au dos et que j’ai raté beaucoup d'entraînement. Et malgré tout, j’y suis arrivé cette année. Alors je suis super heureux.
Alors, tu vois, les autres, leurs critiques… moi je grimpe pour moi. Par pour les autres. Je me souviens de ma première tentative… Je ne veux pas mentionner de noms mais… David Goettler - l'un des quatre alpinistes à avoir gravi l'Everest sans oxygène au printemps 2022 - interviewé à la télévision, il disait qu’il y avait 0,1 de chances que je parvienne à 6 000 mètres sur l’Everest en solo, en style alpin en hiver. Forcément, j’ai eu des doutes : est-ce que je n’étais pas complètement fou de me lancer là-dedans. Et puis il y a eu Messner – dont je suis un secret fan, c’est un formidable conteur, il m’a beaucoup inspiré ! - qui m’accusait de courir après la gloire et les médias. Puis j’ai fait ma première tentative. Et j’ai commencé à penser que ce projet allait marcher. J’ai passé les 6 000 m, j’avance vite et mes doutes se sont estompés. Si je fais ça, c’est parce que je vois les choses à long terme.
La suite ? « Un plan sur 10 ans peut-être »
Là, je vais me concentrer sur la récupération. Mon idée ? Revenir sur l’Everest en 2025 ou 2026. Mais cette fois je vais mettre la barre plus haut, à un autre level. Et arriver mieux préparé encore. Atteindre mon objectif sur l’Everest me pendra du temp. Peut-être dix ans. Si j’aurais la peur du vide une fois atteint ce but ? La seule solution…. Viser un but très très difficile ( il rit !).
La trentaine, c’est une bonne période. La meilleure pour un alpiniste. Mais dans les Alpes, on n’a jamais vu de très jeunes performer au plus haut niveau. Il faut du temps. Et de l’expérience. Après, on verra. J’ouvrirai peut-être un nouveau chapitre. Je suis constamment en quête d'apprentissage, fondamentalement curieux.
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