25 km, 3000 m de D+, le Hardergrat suisse est considéré comme l’une des randos des plus engagées d’Europe. Brendan Leonard, notre journaliste, s’y est risqué.
« Septembre, 20h30, Interlaken, Suisse, chez mon pote Dan. Je suis en train de me faire une bonne tartine de beurre de cacahouètes / Nutella, lorsque Dan entre dans la pièce, incrédule : "Quoi, tu manges encore ? " dit-il, en riant un peu, mais sans vraiment plaisanter. Il est vrai que nous venons de terminer le dîner quelques heures plus tôt. Mais à ma défense, nous devons nous lever à deux heures du matin pour commencer une randonnée à trois heures. Notre objectif : 25 km, 30000 m de dénivelé positif, à boucler dans la journée. Je n'allais pas commencer en déficit de calories !
Je connais Dan et sa femme, Janine, depuis quelques années. On ne compte plus les randos faites ensemble. Sentiers, glaciers, nuits en refuge dans les montagnes suisses, lui prend les photos, moi j’écris les articles. On adore travailler ensemble, mais c’est ce jour-là je crois que j'ai réalisé que Dan et moi avions des philosophies assez opposées en matière d'alimentation et de sport. Pour lui, la nourriture n'est qu'un carburant qui permet de faire de l'exercice. Pour moi, l'exercice permet de manger sans remords. Je ne déteste pas bouger, et Dan ne dirait pas qu'il déteste manger, mais disons que l'un d’entre nous est beaucoup plus excité que l'autre à la perspective d’un bon burritos chile relleno. Dan est un athlète qui grimpe du 6C+, easy, court (vite) en montée, court (vite ) en descente, skie (vite) en montée, et adore écraser les montées sur un vélo de route. Quant à moi, j’avoue réussir à engloutir cinq parts de pizza sur un marathon.
La menace ? 1600 m de D-
Cinq heures plus tard, je suis en train de pédaler sur l'un des vieux vélos de course de Dan et Janine dans les rues tranquilles d'Interlaken. Ma petite amie de l'époque, Hilary, est à l’arrière, sur le porte-bagage. Nous suivons Dan et Janine, elle aussi en amazone. Nous nous dirigeons tout droit vers le sentier qui monte au Harder Kulm pour accéder à l'extrémité ouest du Hardergrat, une crête abrupte s'élevant au-dessus d’un lac bleu profond, le Brienzersee, situé à plusieurs centaines mètres plus bas.
Dan m'avait envoyé une photo de la crête quelques mois auparavant, en me disant quelque chose du genre "regarde ce truc incroyable, là, tout près de chez nous ». À l'époque, en 2014, on ne trouvait pratiquement aucune information en ligne sur le Hardergrat, mais je voyais déjà le topo. Il allait une fois de plus m’entrainer dans une aventure incroyable dont il avait le secret. Lui (loin) devant, et moi, dans son sillage, essayant, le souffle coupé, trempé de sueur, de profiter des paysages sublimes. Mais je n’aurais raté ça pour hier au monde.
Les infos de base reçues alors se résumaient à :
- 25 km
- 30000 m de dénivelé positif
- Pas de point d'eau une fois sur la crête
- On devra avoir bouclé à 18h30 max pour prendre le train du Rothorn qui descend de la crête côté est, ou bien se lancer dans une descente punitive de plus de 1600 m vers la civilisation, une randonnée que tu devras probablement faire tout seul, parce que Dan et Janine sont gentils mais pas nécessairement enthousiastes à l'idée de sacrifier leurs genoux dans une descente de plusieurs heures parce que tu es trop lent.
- Bien sûr, on pourrait prendre un train jusqu'au sommet de la crête pour commencer la randonnée, mais le train ne démarre que plus tard dans la matinée, et puis toute la lumière du matin serait partie, et les photos seraient nulles, sans compter qu’on n’aurait pas le temps de traverser la crête à temps pour attraper le train qui nous attend à l'autre bout, donc on va marcher jusqu'à la crête dans l’obscurité.

Au fait ... le parcours peut être dangereux
Ainsi, à trois heures du matin, après un petit déjeuner copieux et un café dans ce qui, objectivement, est encore "le milieu de la nuit" pour la majeure partie de l'humanité, nous avons commencé à marteler le sentier dans l'air frais du matin. D'emblée, j'ai enlevé ma chemise, car je transpire par presque toutes les températures, et quel serait l'intérêt d'arriver au sommet de l'arête avec une chemise trempée ? Après avoir grimpé 730 m en 3380 mètres. - une mise en jambe que beaucoup de gens (moi y compris) qualifierait de "bonne journée" - nous avons atteint le sommet. Là nous attendait une vue panoramique sur les cimes enneigées de l'Eiger, du Mönch et de la Jungfrau. Mais il faisait encore nuit et les nuages couvraient la plus grande partie du ciel, si bien que de vue, rien ! Pas de café ni de tartes non plus pour nous réconforter, le gite n’étant pas encore ouvert. Trop tôt.
Nous avons donc poursuivi notre marche à travers les arbres le long d'un étroit sentier, en espérant arriver à temps pour voir le lever du soleil. Pas de chance, la Suisse connaissait cette année-là son été le plus pluvieux depuis quarante ans. Des nuages bas nous entouraient des deux côtés de la crête, occultant les étoiles. La marche était plutôt agréable, mais impossible de distinguer quoi que ce soit depuis la crête, d’autant qu’il s’est mis à pleuvoir. C’est alors que Dan et Janine ont rappelé qu’il fallait être prudent quand même … le parcours pouvant être un peu dangereux.

Comment freiner une chute de 1500 m ?
Enfin arrivés au sommet du premier des vrais sommets du parcours, l'Augstmatthorn, une heure après le lever du soleil, nous nous sommes retrouvés au-dessus des nuages. A l’horizon, des sommets de 4000 mètres déchiquetés et glacés : le Finsteraarhorn, le Schreckhorn, l'Eiger, le Mönch et la Jungfrau. Nous avions alors déjà gravi 1524 m en 13 km, et la crête ondulait entre 1860 m et 2255 m, ce qui nous a permis de gagner encore 1524 m de dénivelé sur les 12 km restants. Dans la descente, nous nous sommes retrouvés dans les nuages. A ce stade, que faire ? Continuer et espérer que la visibilité s'améliore, ou bien emprunter la piste du côté nord de l'Augstmatthorn et prendre un bus.

Une pause s’imposait avant de foncer. Nous nous sommes donc posés un moment sur un endroit plat, sans jamais voir personne. Ce jour-là, nous ne croiserons d’ailleurs pas un seul randonneur. Mais suite à la parution du reportage photos de Dan et Janine, tout changea dans les années suivantes. Sur Instagram, le site devint rapidement un must. L'itinéraire qui monte de l'arrêt de bus en dessous de l'Augstmatthorn, rend en effet la randonnée nettement plus accessible, le dénivelé se résumant à 550 m. Le site s’est révélé un excellent spot pour une séance photos, aux yeux des randonneurs chaque année plus nombreux. En 2019, certains commencèrent à surnommer le Hardergrat "le Hipstergrat" car il devenait très populaire. Mais ce sont les Youtubeurs qui en ont fait un spot incontournable, n’hésitant pas qualifier de tous les superlatifs : "le plus beau sentier d'Europe", « le plus hardcore des Alpes suisses", voire "sans doute la randonnée la plus dangereuse du monde". Carrément !
Je ne suis certainement pas le plus qualifié pour dire s’il s’agit de la randonnée la plus dangereuse du monde, mais pendant la deuxième moitié du parcours, j'ai commencé à me demander si je n’aurais pas dû prendre un piolet. Le sentier s'est rétréci par endroits guère plus de 30 cm de large, surplombant de part et d’autre une pente herbeuse et raide descendant vers le Brienzersee. Et rien pour arrêter une chute. Le sol était un peu humide à cause des pluies récentes, et j'ai regardé mes bâtons de trekking en essayant d'évaluer comment je pourrais bien me freiner pour éviter de dévaler sur 1500 m jusqu’au lac.

Oui, un piolet n'aurait pas été de trop
Quelques jours plus tôt, Dan, Hilary et moi avions été pris de crampes lors de l'ascension de la crête sud-est du Mönch, et la veille, Dan nous avait raconté avoir vu un alpiniste tomber de cette même crête. Il avait trouvé la mort dans une crevasse à plusieurs centaines de mètres de profondeur. En regardant les côtés herbeux de l'arête du Hardergrat, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce grimpeur disparu sur le Mönch, concluant que oui, un piolet n'aurait pas été de trop pour le Hardergrat, surtout après la pluie. Comme aujourd'hui, en fait ...
Je devais découvrir plus tard que le Hardergrat était classé T5 dans le système de notation du Club alpin suisse, une note qu'ils utilisent habituellement pour les sites d'alpinisme où le piolet est obligatoire. Or, bien sûr, nous n'avions pas de piolets. Ausssi la prudence s’imposait.
Les nuages ont fini par s’effacer, et Dan et Janine ont pris un peu d'avance sur Hilary et moi. Une fois la bonne lumière disparue, pour eux, la séance photo était terminée. Nous avons donc pris notre temps, en suivant le sentier qui monte et descend le long de la crête, découvrant une vue changeante tous les 50 mètres. Quand vous marchez dans un endroit pareil, vous avez le sentiment que vous vivez un moment très spécial bien sûr, mais il faudra que passent quelques années pour comprendre que peut être vous n’avez pas sû l'apprécier à sa juste mesure, et vous dire que vous auriez dû prendre le temps de le savourer plus encore.
Nous avons finalement rattrapé Dan et Janine au bout de la crête alors que nous approchions de la gare du Brienzer Rothorn. Avant l'arrivée du train, j'ai pris une dernière photo de Dan regardant les montagnes. Il n'avait pas son boitier, c'était la fin d'une longue et belle journée en montagnes, il était immobile et pour une fois, je n’essayais pas désespérément de le suivre. Il était juste là, à regarder ces montagnes qu'il aime tant, à scruter l'horizon accidenté, rêvant à de nouvelles aventures.

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