Loin, très loin de Paris et des ministères, dans les Hautes-Alpes, certains prennent la question de l'avenir de nos montagnes à bras le corps. C'est le cas de Pierre Leroy, un homme de terrain. Militant écologiste avant d’être élu maire de Puy-Saint-André, commune de Serre-Chevalier (Hautes-Alpes), pendant douze ans, de 2008 à 2020, il préside aujourd’hui le Pays du Grand Briançonnais regroupant 36 municipalités. Dans un long entretien il nous explique comment il met en place la transition écologique sur son territoire, de la création de la SEVE (Soleil, Eau, Vent, Énergie), une société citoyenne de production d’énergies renouvelables, à la rénovation du réseau de canaux locaux en passant par l’interdiction des pesticides.
Avant d’être élu, vous étiez militant écologiste. Pourquoi avoir choisi la politique comme moyen d’action ?
Quand on est militant, on se retrouve souvent, et malheureusement, à être en lutte contre des projets que l’on considère inutiles ou dangereux. On le voit en ce moment, quand on regarde les grands combats en France contre les projets inutiles, c’est très impressionnant. Il y a entre 150 à 200 luttes locales à propos de nouvelles autoroutes, de mines, etc. […] En tant que militants, on avait sur ce territoire [dans le Briançonnais, ndlr] un certain nombre de projets délétères. J’ai fait partie des gens qui se sont mobilisés ici pour éviter qu’ils ne voient le jour [exemple : une voie rapide Barcelone-Prague traversant la vallée de la Clarée, ndlr]. Sauf que psychologiquement et humainement, lutter ‘contre’, ça a ses limites. Ça demande beaucoup d’énergie. Et au bout d’un moment, on s’épuise. Ce n’est pas très positif, parce qu’on fait contre. Empêcher de faire ce n’est pas génial comme démarche. Et je pense que tous les humains ont envie de faire plutôt que d’empêcher de faire. Et donc, au bout de quelques temps, j’ai eu envie de faire ‘pour’, et non plus ‘contre’.
Alors très vite, en parallèle de notre militantisme, on a fait beaucoup de propositions à nos élus locaux. Sauf que l’on n’a jamais été écoutés. Pourtant, on essayait plusieurs types de stratégies constructives pour essayer de se faire entendre sauf qu’à l’époque, dans les années 80, les élus locaux portaient très peu d’attention à ce que l’on disait. Si bien qu’au bout d’un moment, je me suis dit que la seule solution allait être de prendre le pouvoir. […] J’ai été élu en 2008, comme maire [de Puy-Saint-André, village des Hautes-Alpes de 459 habitants dans la banlieue de Briançon, ndlr] puis comme vice-président de communauté de communes puis comme président du Pays du Grand Briançonnais. Et ensuite j’ai eu des responsabilités sur des structures nationales. Pour le coup, ça m’a permis de déployer des projets positifs sur les territoires, qui vont dans le sens de la transition écologique.
« Nouvellement élu, je me trouve comme un enfant devant un superbe plateau de jeu : un de ces nouveaux jeux coopératifs où vous devez construire votre territoire, en tenant compte de ses ressources, de ses atouts, et trouver un équilibre. Comment subvenir aux besoins primaires de mes concitoyens tout en préservant l’avenir ? Sans dogmatisme ni préjugés, comment agir, quelles décisions prendre, que faut-il privilégier, ou abandonner, pour répondre aux enjeux de demain ? Par quel bout prendre l’affaire ? La transition écologique ne peut se faire que si elle est démocratique. Elle ne se décrète pas mais se co-construit. Les citoyens sont experts de leurs besoins et de leur territoire ».
Extrait de « Passage Délicat », livre dans lequel Pierre Leroy raconte la mise en œuvre des projets de transition écologique dans le Briançonnais.
Quels projets avez-vous mis en œuvre sur votre territoire ?
On a travaillé de façon transversale sur tous les sujets de la transition. Parce que la particularité de la transition écologique, c’est qu’elle est transversale. Vous tirez sur un fil, tout vient. Parce que tout est lié. Et dans une société cartésienne où l’on travaille en silos, la transition écologique a finalement peu sa place. On a abordé tous ces sujets avec une méthodologie un petit peu différente. Car pour moi, le rôle de l’élu, c’est avant tout d’être un soignant, un animateur de territoires. […] Un élu doit donner les moyens à sa population de s’exprimer, de prendre la mesure de ce qui est bon pour les citoyens et pour la collectivité et de mettre en œuvre les projets qui répondent aux besoins primaires des populations qui sont respectueux de la nature dont on fait partie.
5 exemples de projets mis en oeuvre par Pierre Leroy sur le territoire du Briançonnais
– Interdire les pesticides sur sa commune : « En 2008, trois mois après avoir été élu, je trouve sur mon bureau les conclusions de la visite médicale du personnel technique communal. Ce document précise que les employés doivent impérativement avoir recours à des masques de protection en cas d’usage de produits phytosanitaires. Je découvre à cet instant que notre collectivité pollue son environnement et sa population en utilisant des pesticides dans les espaces verts et dans le cimetière. Aussitôt, nous proscrivons l’usage de tels produits sur le domaine communal. Nous demandons aux agriculteurs qui sont installés à Puy-Saint-André de passer en bio. [..] Avec l’accord unanime du conseil municipal, j’ai pris, le 10 septembre 2019, le seul arrêté municipal en France interdisant les pesticides sur l’ensemble du territoire communal ». (« Passage Délicat », Pierre Leroy)
– Mettre en œuvre des mesures de sobriété énergétique : « Comme nous étions sensibilisés au scénario néga Watt, la préoccupation de la sobriété énergétique était une priorité. Les services communaux se devaient d’être exemplaires pour tracer la voie des concitoyens. De façon empirique, nous avons tenté d’analyser les consommations d’énergie des services et bâtiments communaux puis, progressivement, nous avons fait de menus travaux et mis en œuvre des changements de pratiques ». (« Passage Délicat », Pierre Leroy)
– Créer la SEVE (Soleil, Eau, Vent, Énergie), société citoyenne de production d’énergies renouvelables : « Parallèlement à ces travaux d’efficacité et de sobriété, qui, je le rappelle, sont la priorité, nous avons créé la première société d’économie mixte de France de production d’énergies renouvelables, associant citoyens, entreprises et collectivités, sur le modèle autrichien. […] En effet, nous considérons que, comme l’eau, l’énergie est un besoin primaire de la population et qu’à ce titre, sa production doit être décentralisée et sous maîtrise publique et citoyenne. [..] En 2010, nous avons créé la SEVE (Soleil, Eau, Vent, Énergie), avec un capital social de 100 000 euros et en réunissant une cinquantaine de familles, quelques entreprises et la commune pour produire une énergie publique, renouvelable et locale. Très vite, les premières installations photovoltaïques ont vu le jour […] Dix années plus tard, le capital social est de 870 000 euros, vingt centrales photovoltaïques sont reliées au réseau et produisent plus que la consommation des foyers de la commune. Les communes environnantes, la communauté des communes, d’autres entreprises et citoyens nous ont rejoint lors de l’ouverture à capital ». (« Passage Délicat », Pierre Leroy)
– Réhabiliter le réseau de canaux de la commune : « Puy-Saint-André, comme de nombreuses communes du Briançonnais, bénéficie d’un réseau parfait de canaux porteurs qui ont été créés par nos ancêtres. […] Certaines communes ont vu ce patrimoine disparaître par défaut administratif. Depuis l’origine, ces canaux sont entretenus par les citoyens lors de la corvée annuelle. À 7h, le samedi matin, les habitants se retrouvent avec leurs pelles, pioches, sécateurs… et casse-croûte pour passer quelques heures ensemble afin d’entretenir des canaux porteurs, qui alimentent l’ensemble du réseau d’arrosage. […] Après des périodes de moindre affluence (moins d’une dizaine de personnes en 2008), la corvée permet aujourd’hui de réunir soixante-quinze bénévoles pour leur entretien. La préoccupation du manque futur d’eau a incité les citoyens, à travers leur association syndicale autorisée, à s’organiser pour rouvrir ou créer à partir des canaux porteurs de nouveaux réseaux pour éviter d’utiliser de l’eau potable pour l’arrosage des jardins. […] Développer une activité physique ensemble pour un bien commun n’a pas d’équivalent en termes de transformation individuelle, collective et de territoire ». (« Passage Délicat », Pierre Leroy)
– Favoriser la mobilité autour de Briançon : « Nous avons donc mis en œuvre l’extension du périmètre urbain de la ville de Briançon, ce qui a permis aux habitants du bas de la commune d’avoir une liaison directe avec le transport urbain existant mais nécessite des financements. Enfin, à la demande des citoyens et grâce aux dividendes de production d’énergie de la SEVE reversés à la commune ainsi qu’aux locations annuelles de toiture pour les centrales photovoltaïques, le conseil municipal a proposé de financer une navette hebdomadaire pour rejoindre le marché du mercredi à Briançon […] Très récemment, les citoyens se sont mobilisés pour mettre en oreuve une application sur smartphone qui relie les transporteurs et les transportés. Cette application est d’ores et déjà un succès et permet de réduire le nombre de transports quotidiens tout en facilitant le lien social. […] Personnellement, je me suis séparé de mon véhicule personnel depuis deux ans. Le vélo électrique, avec 2500 kilomètres annuels et les différents services déployés me permettent une autonomie presque totale. Ce qui n’est aujourd’hui pas envisageable pour quelqu’un de chargé de famille. En zone rurale et de montagne, ce sera une combinaison d’outils divers qui pourra répondre aux enjeux, transports en commun, covoiturage, autopartage, pistes cyclables ». (« Passage Délicat », Pierre Leroy)
Pensez-vous que ce que vous êtes en train de mettre en œuvre dans le Briançonnais soit duplicable sur d’autres territoires ?
C’est transposable partout. La difficulté, c’est que l’on est devant un paradoxe. À la fois, le temps nous est compté, et à la fois, on travaille sur du temps long. Parce qu’apprivoiser une nouvelle démocratie, faire de l’éducation populaire pour rendre les citoyens acteurs de leur avenir, ça ne se fait pas en un claquement de doigts. On a expérimenté beaucoup de choses ici. Tout est évidemment duplicable. Mais pas forcément sous la même forme – parce qu’aucun territoire n’est similaire à un autre. Par contre, sur la méthodologie, faire confiance à sa population et donner les moyens de la concertation, c’est duplicable. Sachant que c’est quelque chose de complexe qui nécessite des compétences, une méthodologie, des gens formés, etc. Donc si on a tous ces éléments en main, il n’y a pas de problème.
En ce moment, par exemple, on va lancer, avec le CNRS, une opération sur la politique énergétique territoriale tenant compte des paysages et de la biodiversité. Ce travail, réalisé avec sept scientifiques va durer deux ans et demi. L’idée ? Travailler avec tous les acteurs du territoire pour essayer d’imaginer l’autonomie énergétique de notre territoire, en tenant compte des paysages et de la biodiversité. Quels vont être les choix stratégiques ? Quels sont les compromis que nous allons, ensemble, accepter de faire pour aller vers l’autonomie énergétique et satisfaire nos besoins ? Tout en travaillant sur la sobriété, l’efficacité énergétique puis sur la production d’énergies renouvelables. […]. Ça prend du temps, ça coûte de l’argent. Mais à l’issue de cela, vous avez une population informée, responsable, qui fait les choix de son avenir, de façon collaborative et coopérative.
Lors de votre parcours, le modèle de Vorarlberg, station autrichienne, vous a beaucoup inspiré…
Aller voir ailleurs, c’est toujours bien. Parce que ça permet de prendre du recul sur ce que l’on vit au quotidien, de partager avec d’autres un certain nombre de choses. Et puis, tout à coup, on se rend compte que des choses qui nous semblaient totalement impossibles et inimaginables se font ailleurs. Alors on se dit que c’est possible, que l’on peut mettre en place des choses originales sur nos territoires qui n’ont pas été testées à ce jour et qui fonctionnent. À Vorarlberg en Autriche, tout n’est pas parfait. Mais il y a quand-même une volonté locale territoriale des acteurs très impressionnante. En fait, ils se retrouvent avec 30 ans d’avance en termes de politique publique. Sur certains sujets, je me suis inspiré de ce que j’ai vu en Autriche. Ça m’a donné confiance pour imaginer des projets locaux.
Encore une fois, je suis persuadé que les territoires sont vraiment l’avenir quant à la résorption des crises qui nous entourent. Maintenant, il faudrait leur faire confiance aux territoires. Ce qui n’est pas tout à fait le cas. Et puis surtout, il y a des décisions globales [à l’échelle nationale et européenne notamment, ndlr] qui ne sont pas prises, qui nous empêchent de faire. Et d’ailleurs, la chose la plus importante, c’est que le citoyen français reprenne sa place. Il n’y a pas oublié qu’il avait des droits. Mais quelque part, il a oublié qu’il avait des devoirs. De s’informer, de participer, d’investir la politique publique. Et là, je pense que les élus doivent ouvrir les portes, et faire preuve "d’empowerment", c’est-à-dire redonner le pouvoir au citoyen. Et de leur côté les citoyens doivent en effet revenir à la table de façon positive et constructive pour pouvoir mettre en œuvre les projets qui doivent se déployer pour justement répondre aux besoins des territoires en tenant compte de ce qui nous entoure et des ressources.
Avez-vous songé à quitter la politique locale pour le national ?
J’y ai pensé. On s’interroge tous, à un moment donné de nos vies, de savoir où est notre place. Où l’on peut être le meilleur. Je me suis dit que peut-être, ma place n’était plus au niveau local. Donc je me suis interrogé, pas seul, avec des collègues. On avait envisagé une candidature à l’assemblée nationale. Mais le contexte ne s’y prêtait pas. Ça ne semblait pas possible. Parce que le système politique français est inadapté aux enjeux de demain, en particulier au niveau national. Aujourd’hui, c’est un système centralisé, avec l’homme providentiel qui va tout sauver. Ce qui est totalement absurde et déconnecté de la réalité. Il faut plutôt envisager l’empowerment, redonner le pouvoir aux citoyens, retravailler localement sur les besoins primaires. On est à l’encontre de ça au niveau national, et on le voit dans toutes les décisions qui sont prises. Cette semaine, on nous a expliqué que la science allait nous sauver. Et tout à coup, il y a une planification écologique venant d’en haut qui va résoudre le problème. Mais évidemment que non.
Si on a une vision objective de la situation, si on écoute les scientifiques, si vraiment, on regarde objectivement ce qu’il se passe, c’est totalement catastrophique. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y pas de solution. Localement, on a toutes les solutions. J’en avais parlé à l’ancien premier ministre, Édouard Philippe, en lui disant qu’en zone rurale on a les solutions, que l’on sait faire. Et on en a donné les preuves. Que ce soit en termes de déchets, d’énergie, de mobilité, de logement, d’alimentation, etc, on a montré que l’on savait faire et que l’on était en capacité de bouleverser les territoires pour répondre aux enjeux des crises climatique et de biodiversité. D’un côté, c’est très positif parce que l’on sait faire au niveau local. Et d’un autre côté, on (les décisionnaires au niveau national, ndlr) ne se donne pas les moyens d’aller vers ce chemin-là. Parce qu’il y a des intérêts économiques, parce que l’on ne veut pas remettre en cause un modèle totalement délétère de croissance dans un monde qui est fini. Donc, à partir du moment où toutes les politiques publiques sont construites autour de la croissance du PIB, c’est réglé. Le jour où il y aura d’autres indicateurs, où l’on tiendra compte d’autres éléments, on pourra discuter. Sauf que le temps nous est compté.
Aujourd’hui, il y a un choix de société qui est totalement délétère. […] Je continue de bosser avec des chercheurs en sciences sociales. Ce qu’ils me disent, c’est que la peur est nécessaire. Mais elle n’est pas suffisante. La peur doit être accompagnée du pouvoir d’agir. Quand je suis allé, au mois de mai, dans les classes de 4e (de sa région, ndlr), j’ai trouvé qu’ils avaient une vraie connaissance des enjeux. Avec quelques petites bricoles pas adaptées, certes. Mais par contre, sur la deuxième partie, sur le pouvoir d’agir, il y a un vrai travail à faire. Dans le sens où en tant que citoyen, élève de 4e, on a le pouvoir d’agir, à titre individuel et à titre collectif. Et donc après avoir brossé la situation locale et internationale, il faut travailler sur ce pouvoir d’agir. N’importe quel citoyen a le pouvoir d’agir. Et il faut le lui révéler. De là, en avant. Faisons !
Pour en savoir plus sur l'avenir des territoires de montagne, voir aussi notre dossier dressant plusieurs pistes de réflexions répondant à la question : "Comment habiter la montagne demain ?". Un véritable choix de société auquel ont tenté de répondre trois personnalités qui font bouger les choses, des scientifiques ou hommes de terrain, comme Pierre Leroy. Ou encore Loïc Giaccone, chercheur associé à l’Institut de géographie et de durabilité à Sion (Université de Lausanne) et Guillaume Desmurs, auteur d’« Une histoire des stations de sports d’hiver » paru chez Glénat, en 2022.
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