Aux US, pour fêter Halloween, dans la plupart des familles, on mange de la soupe à la citrouille. Chez les Dauwalter, on fait un ultra mère-fille. Une tradition que toutes deux entretiennent depuis des années maintenant.
On se demandait ce que faisait Courtney Dauwalter depuis son triplé historique Western States 100 - Hardrock 100 UTMB 2023. Nous voilà fixés : elle court avec sa mère. Pas un jogging de 10k, non, un ultra. C’est dans le désert Sonoran, près de la frontière mexicaine, entre cactus et figuiers de Barbarie, que fin octobre se sont élancées les deux femmes pour un parcours de 100 km. Pas une première pour Dauwalter mère, 66 ans, et pourtant au bout de 13 heures de course, alors qu’elle commençait à flancher en pleine nuit, il a fallu tout le soutien de Courtney pour lui permettre de continuer. "Les pensée négatives ne te sont d’aucun secours", lui rappela sa fille, interviewée par Trail runner magazine ( groupe Outside)," alors autant les évacuer tout de suite". Et la plus grande traileuse de tous les temps de lui conseiller d’appliquer la bonne vieille méthode qui lui a réussi si souvent à elle : se construire une caverne mentale dans laquelle stocker tous ses doutes et ses peurs. « Tu as 60 secondes pour me les dire et les y enfermer. Après tu ne pourras plus te plaindre à voix haute. Car ça, ça ne sert pas à atteindre la ligne d’arrivée », expliqua Courtney. Alors, Tracy a craché toutes ses pensées négatives, raconté comment son estomac lui faisait souffrir le martyr, presqu’autant que tous les muscles de son corps, et puis elle s’est rappelée qu’après tout, si elle était là, en train de courir en pleine désert en attendant l’aube, c’est qu’elle l’avait choisi. Personne ne l’y avait obligée. Et, ensemble, elles ont bouclé la Javelina Jundred 100K, un ultra organisé chaque année le dernier week-end d'octobre dans le parc régional de McDowell Mountain, à une heure au nord-est de Phoenix, en Arizona. Un paysage somptueux, mais où les températures peuvent grimper jusqu'à 32°C en milieu de matinée et descendre jusqu'à 10°C lorsque tombe le soleil derrière la chaîne de montagnes McDowell.
A mi-parcours, sa mère est prête à lâcher
Cette course, Courtney y avait déjà participé une fois, en 2016. Elle l’avait d’ailleurs remportée, établissant au passage un nouveau record, l'une des nombreuses performances qui avaient alors attiré l'attention sur son endurance et ses qualités athlétiques étonnantes. Pour sa mère, Tracy, il en allait autrement. Elle avait déjà fait des ultras lors d'épreuves de 12 et 24 heures, mais jamais sur une telle distance en trail. Aussi Courtney avait-elle choisi les 100 km roulants de Javelina, n’offrant que 1200 mètres de dénivelé positif. Mais à mi-parcours, après avoir grimpé péniblement la dernière côte, Tracy était quasiment prête à jeter l’éponge. Heureusement, Courtney était là pour remplir ses bouteilles d'eau et lui rappeler qu’un ravito fabuleux l’attendait à l’arrivée. De quoi la rebooster et lui permettre d’accomplir son rêve : courir avec Courtney et constater, une fois de plus, combien elle était aimée par le public. "Courtney pratique un sport extraordinaire, mais ce qui est encore plus extraordinaire, c'est la personne qu'elle est devenue. J'adore voir combien on l’aime et comment elle répond à tout cet amour. C'était vraiment spécial de me retrouver plongée dans son univers avec elle", raconte Tracy à Trail runner magazine. "Sans parler qu’elle a vraiment été adorable avec moi, même quand je tombais, elle m'aidait à me relever". "Mais maman, tu n'es tombée qu'une fois !" , s’exclame Courtney en riant. "Je sais, mais c'était embarrassant", dit sa mère.
Enfant, elle pouvait tout essayer, mais il fallait qu'elle se donne à fond
C’est la première fois que la mère et la fille arrivaient ensemble sur un ultra trail, mais ce n’est pas la première fois qu’elles couraient ensemble. Le duo avait déjà terminé ensemble un marathon en rollers lorsque Courtney était au lycée, à St. Paul dans le Minnesota. C’est là que Tracy a rencontré son mari, Dick et élevé leurs trois enfants : Courtney, seule fille entre deux frères. Une famille plutôt sportive. Softball, badminton, cross, athlétisme, Tracy a touché un peu à tout. Plus animé par l’esprit d’équipe que par le goût pour la performance. Très tôt ses enfants sont incités à pratiquer une activité sportive. "Ils pouvaient essayer n'importe laquelle. Mais une fois qu'ils s'engageaient, ils devaient aller jusqu'au bout de la saison - que cela leur plaise ou non. Nous ne manquions ni les entraînements ni les matchs. C’était prioritaire pour eux, comme pour nous. C'est ce qui a rythmé notre vie pendant de nombreuses années, avec beaucoup de moments agréables, mais cet emploi du temps était complètement dingue - nous devions dîner à 16 heures pour que tout le monde puisse se rendre à l'entraînement", se souvient Tracy.
Une rigueur qui va structurer Courtney et se révéler capitale à la fac comme sur les sentiers, considère sa mère. "Lorsque les choses deviennent difficiles, dans vos études par exemple, vous savez que vous n'avez pas le choix d'abandonner. Vous vous accrochez, vous demandez de l'aide et vous y arrivez. C’est la même chose pour n'importe quel sport. » conclut-elle. D’autant plus efficace, on l’a vu, que dans la famille Dauwalter, on n’oublie pas pour autant de s’amuser. Comme le rappelle souvent Courtney : "Dans notre famille, on a toujours travaillé dur, mais on se marre bien aussi. C’est profondément ancré en moi et ça m'aide dans la vie de tous les jours, mais aussi, bien sûr, dans l'ultrarunning.
L'utra, toute la famille Dauwalter s'y met
Très tôt Tracy va remarquer combien Courtney sait faire preuve de détermination, à défaut d’être la meilleure au départ. Enfant, elle va toucher à tout au lycée, au football, au cross, à l'athlétisme et au basket-ball aussi, mais c’est le ski nordique qui va la révéler à l’issue d’un long et douloureux apprentissage, car elle n’est guère douée au début et passe plus temps à compter ses chutes que ses descentes. Mais lorsqu’elle sort de la fac, son diplôme en poche, elle est déjà trois fois championne des Etats-Unis en ski nordique. En 2003, Courtney s'installe dans l'ouest du Colorado, où elle rejoint l'équipe de l'université de Denver qui, trois ans plus tard remportera 11 compétitions et le championnat NCAA 2005.
"Courtney devenait vraiment bonne dans tout ce qu'elle faisait », se souvient sa mère, alors qu’elle n’était pas forcément très douée au départ, mais elle s'accrochait pour développer ses compétences. Ce qui, avec le temps, devenait un vrai talent. Elle était vraiment déterminée». Des années plus tard, en 2015, c’est un vrai don – toujours doublé de cette fameuse détermination – qui va éclater lorsque Courtney remportera son premier ultra, le Prickly Pear 50K 2011 à San Antonio, au Texas. Mais l'année suivante, elle sera contrainte d’abandonner au 60e km de la Colorado's Run Rabbit Run 100 Mile. Pour l’athlète, c’est une remise en question. Mais pas pour très longtemps, car frustrée de ne pas avoir atteint son objectif, elle va s'inscrire à sa première course de 24 heures, la FANS Ultra Races 2013, un format plus facile à gérer qu'un ultra sur singletrack. Sa famille, y compris Tracy, se joint alors à elle, et participe à l’épreuve. Ce soutien lui sera précieux d’autant qu’à l’époque personne chez les Dauwalter n’avait beaucoup d'expérience en matière d'ultras, et aucune idée de la stratégie à adopter. Mais cette fois-là Courtney bouclera l’épreuve, regagnant ainsi une certaine confiance. Deux mois plus tard, elle franchira la ligne d'arrivée du Superior Fall Trail Race 100 Miler à Lutsen, Minnesota, sa première distance de 100 miles sur sentier, et montera sur le podium pour la première fois.
"Avec qui j'aimerais courir un ultra ? Ma mère "
Par la suite, les ultras sont devenues une tradition familiale chez les Dauwalter. Et Tracy s’y est mise aussi, considérant que tant qu’à y passer la journée voire la nuit aussi, autant se faire plaisir. En 2015, Courtney court un 109,2 miles tandis que sa mère, alors âgée de 57 ans, fait un 66,8. Ce rituel mère-fille s’est perpétré alors que la carrière de Courtney explosait dans l'ultrarunning. En 2016, elle remporte la course Run Rabbit Run 100 Mile avec 75 minutes d'avance et empoche en même temps la plus grosse prime d'ultrarunning au monde : 12 000 dollars ! À l'été 2017, elle quitte la Girls Athletic Leadership School de Denver, où elle enseignait les sciences et entraînait l’équipe de cross-country. On connait la suite.
"Lors d'un entretien il y a quelques années", raconte Courtney, "on m'a demandé avec qui j’aimerais le plus courir un ultramarathon. J'ai répondu : 'Ma mère'. Je me suis dit que ce serait vraiment génial de partager cette passion avec elle, que j'aime tant. Et je savais qu'elle pouvait le faire. » Tracy a entendu cette interview et, bien qu'elle n'ait jamais fait de trail, elle a immédiatement appelé sa fille pour lui proposer de s’inscrire à une course. Leur premier essai, un 50 miles, n'est pas concluant. Mais dès l'ouverture des inscriptions en janvier, le duo s' inscrit au Javelina Jundred 100K 2023 et se prépare plus sérieusement.
Cet hiver-là, Tracy enchaîne les séances sur un tapis. À partir d'avril, elle cout à l'extérieur quatre ou cinq jours par semaine, des sorties de 10 à 20 miles. Courtney veillant à se que sa mètre travaille sa foulée sur sentier afin d’éviter les chutes. "Les gens m'ont demandé si j’avais entraîné ma mètre. Absolument pas", raconte Courtney.. "J'ai essayé de l'aider - en lui faisant tester ses rations, en lui faisant porter un sac à dos pour que son corps s'y habitue et en lui faisant faire du dénivelé positif pour que le jour de la course tout se passe bien. C'est elle qui a travaillé et qui a trouvé des parcours où elle pouvait travailler les montées. Moi, je me suis contentée de l’admirer de loin. »
"Courtney m'a aidée en me rappelant que cette course, c’était notre course à toutes les deux et que c’était à nous d’en faire ce que nous voulions » commente Tracy. « Si j’en venais à finir en rampant, il n’y aurait rien de déshonorant à ça ». « Il n'y a jamais aucun doute sur le fait que nous allions arriver au bout », conclut de son côté Courtney. Aux côtés de sa fille, Tracy a donc franchi la ligne d'arrivée du Javelina Jundred 100K en 17 heures et 38 minutes, le sourire aux lèvres, après avoir passé la nuit à courir, manger et partager la souffrance - mais surtout des fous-rires - avec sa fille. Elles ont bouclé la boucle ensemble, à la fois sur le circuit qu'elles ont parcouru dans le désert… et dans la vie.
"Je crois que tu m'as battue d'une demi-seconde, maman", remarquera Courtney à l'arrivée. "Je sais", répondit Tracy. « Je crois que je voulais vraiment en finir, alors j’ai fait un sprint d'une demi-seconde ! ".
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
