Le richissime américain Victor Vescovo est bien décidé à vivre la dernière grande épopée de notre planète : atteindre les plus grandes profondeurs de chacun des cinq océans. Au programme, un submersible Triton, petit bijou technologique à 27 millions d’euros, une équipe d’ingénieurs et de scientifiques d’excellence et un explorateur hors-catégorie.
Royaume des Tonga, un dimanche matin d'avril 2019. Les commerces sont fermés, c’est le calme plat. La scène est banale. Enfin presque. Il y a quand même ce bateau de 68 mètres, là, à quai. Sur son pont, plusieurs bras mécaniques. Dans ses entrailles, un concentré de high-tech et une mystérieuse cargaison à 27 millions d’euros.
"La croisière s’amuse sur le Pressure Drop", lance Rob McCallum, posté sur le pont, en bermuda kaki et chaussures de pêche. À 54 ans, le chef de l'expédition a un impressionnant palmarès. Il est spécialisé dans le voyage sur-mesure aux confins du monde, parfois sous l’eau, comme avec l’épave du Titanic. Dans le genre extrême, le projet Five Deeps n'est pas en reste. Il s’agit d’une mission à l’échelle planétaire : faire plonger un submersible, homme à bord, vers les abysses les plus profonds des océans Atlantique, Pacifique, Indien, Arctique et Austral. Cela n’a jamais été fait – et c’est précisément pour cette raison que son client, le businessman Victor Vescovo, s’est mis en tête de le réaliser.
Ce Texan de 53 ans a un CV hors du commun et long comme le bras. Il est diplômé de Stanford (en sciences politiques et économie), du MIT (en défense et armement/désarmement) et de Harvard (un MBA). Il est à la tête de sa propre société d’investissement et, accessoirement, le 12e Américain à avoir réalisé le Grand Chelem des explorateurs, à savoir atteindre les pôles nord et sud à ski et gravir les Seven Summits - sur l’Everest, il a survécu à ce qu’il appelle une "petite avalanche" dans la cascade de glace du Khumbu.

Il a gagné des millions en réinventant des procédés industriels, il pilote son jet privé, un Embraer Phenom, aussi bien que son hélicoptère Eurocopter 120. Il peut tenir une conversation dans sept langues et sa maîtrise de l’arabe lui a été très utile durant ses 20 ans en tant qu’officier de réserve du renseignement de l'US Navy. Il manipulait alors des informations classées secret défense, notamment au lendemain du 11-septembre.
Pour se divertir, Victor étudie l’histoire militaire, avale des livres de science-fiction, transporte à bord de son avion des chiens abandonnés pour les conduire dans leurs nouvelles familles ou se retire dans son atelier de garage à Dallas, où il fabrique des stylos à plume et bichonne ses voitures de collection. En d’autres termes, Victor Vescovo ne fait pas dans la demi-mesure.
Sa philosophie de vie, qu’on pourrait sous-titrer "Fais les choses en grand sinon rien", remonte à loin : à trois ans, il se glisse en cachette dans la grosse berline familiale, desserre le frein à main et c’est parti pour une petite descente qui se termine contre un arbre. Triple fracture du crâne, mâchoire brisée, main et quelques côtes cassées. L’enfant vient de goûter à sa mortalité. "J’ai réalisé que chaque jour est un cadeau et que c’est peut-être le dernier que la vie vous fasse – mieux vaut en tirer le maximum."
L'ultime frontière
L’ambition qu’il s’est fixé avec Five Deeps reste complètement insensée, même selon ses propres termes, à mi-chemin entre une mise en orbite basse (limite fastoche) et un petit tour direction Mars (plus coton). S’ils sont douze humains à avoir foulé la surface lunaire, ils ne sont que trois à avoir plongé dans l'abysse le plus profond de notre monde, Challenger Deep. Ce qui se comprend quand on sait qu’il se trouve au fond absolu de la fosse des Mariannes, longue de 2 500 km et large de 70 km, dans le nord-ouest du Pacifique, près de l’île de Guam, et qu’il faut pour l’atteindre s’enfoncer dans les ténèbres océaniques sur 10 928 m (soit 2,1 km de plus que l’Everest). Rappelons que la pression y est 1 100 fois supérieure à celle de l’atmosphère terrestre.

Notre connaissance des océans a pendant longtemps été cantonnée à leur "surface", ces 250 premiers mètres de profondeur qu’on appelle zone épipélagique. C’est ici que vivent les animaux marins que nous observons et sommes capables de nommer. Elle ne représente pourtant que 5% du volume total des océans. Elle en est tout juste le plafond : le plus intéressant se passe en-dessous, lorsqu’on pénètre dans la zone crépusculaire (de 250 à 1 000 m), la zone nocturne (de 1 000 à 4 000 m), la zone abyssale (4 000 à 6 000 m) puis enfin dans la zone hadale. Celle qui doit son nom à Hadès, dieu des Enfers, correspond aux fosses océaniques, majoritairement situées dans l’océan Pacifique. Des empreintes en creux des plus hauts sommets du monde, en somme. La zone hadale est l’ultime frontière, celle d’un royaume si difficile à conquérir qu’on a, le plus souvent, préféré y envoyer des robots que des humains. Mais difficile ne veut pas dire impossible.
En 1960, la Marine américaine a envoyé le lieutenant Don Walsh et l’océanographe suisse Jacques Piccard dans le Challenger Deep à bord du bathyscaphe Trieste, sorte de dirigeable subaquatique lesté de palets en fer et d’un plein de 129 000 litres d’essence. Après cinq heures de descente, le Trieste a atterri dans un bruit sourd et des nuages de sable. À cause d’eux, la visibilité était nulle tout au fond de la fosse. Ironie du sort que de parvenir à atteindre une telle profondeur sans rien pouvoir y distinguer. Mais l’instant d’avant, les deux aventuriers ont aperçu une chose longue et plate ondoyer avant de s’évaporer dans l’immensité qui les entourait. Hadès aurait-il donc de la compagnie ici, au fond de l’océan ?
Durant les 50 années qui suivirent, la fosse des Mariannes ne reçut plus aucune visite humaine. Puis un beau jour de mars 2012, le réalisateur canadien James Cameron est monté à bord du Deepsea Challenger — un vaisseau vert fluo en forme de torpille conçu pour n’accueillir qu’une personne à son bord – et fut le premier homme à descendre en solitaire jusqu’au Challenger Deep. "En l’espace d’une même journée, j’ai fait un aller-retour sur une autre planète", a-t-il déclaré à l’époque. (Ce fut malheureusement le dernier voyage de son submersible : il en avait fait don à la Woods Hole Oceanographic Institution, mais l’engin a subi des dommages pendant le transport et patiente depuis en cale sèche).
Pour mener à bien le projet des Five Deeps, il fallait un submersible qui soit capable de résister à un risque d’implosion dans la zone hadale et suffisamment mobile pour être manipulé sur un terrain accidenté ; et léger, aussi, pour pouvoir être mis à l’eau depuis un bateau. Son habitacle devait être assez grand pour qu’un un pilote et un scientifique puissent y tenir. Un engin fiable et à toute épreuve : des hommes et femmes allaient lui confier leur vie. Le moindre fil électrique ou boulon devait pouvoir résister à l’action corrosive du sel marin comme à la pression (une tonne par centimètre carré), et de façon répétée. Un cahier des charges si lourd (et un coût si élevé qu’une collection de Ferrari ferait pâle figure à côté) qu’un tel engin n’avait jamais été construit. Jusqu’à ce que le millionnaire texan en commande un.

Il l’a baptisé Limiting Factor, d’après une intelligence artificielle dans un roman de science-fiction de Iain Banks. Puis il est parti tester la bête. La fosse de Porto Rico dans l’Atlantique ? Check. La fosse de Java dans l’océan Indien ? Check. La fosse des Sandwich du Sud dans l’océan Austral ? Risqué, mais check aussi. En mai 2019, Victor Vescovo devient le quatrième homme à atteindre le plancher du Challenger Deep, à 10 925 m de profondeur. Après cinq autres petites sorties récréatives dans la fosse des Mariannes en 10 jours, le submersible est le premier engin à être certifié par l’organisme norvégien DNV GL, jugé à même de réaliser des "explorations illimitées dans les plus grandes profondeurs des océans". Le directeur scientifique des opérations, Alan Jamieson, de l’université de Newcastle, est le premier expert de la zone hadale à s’y rendre en personne.
L’équipage part ensuite pour sa nouvelle quête au cœur du Pacifique : la première descente humaine au fond de l’Horizon Deep, deuxième abysse de la planète, dans la fosse des Tonga. En 2013, une agence gouvernementale japonaise avait estimé sa profondeur à 10 850 m – à peine 80 m de moins que le Challenger Deep. Mais les fosses océaniques ont leur vie propre. Elles naissent de la collision de plaques tectoniques, l’une entraînant l’autre par le fond jusque dans le manteau terrestre. Cette plongée spectaculaire porte le nom de subduction et provoque de véritables cataclysmes géologiques : séismes, paroxysmes volcaniques, glissements de terrain sous-marins, qui débouchent à leur tour sur des tsunamis géants, à l’image de ceux qui ont ravagé l’Indonésie en 2004 (issu de la fosse de Java) et fait trembler le Japon (et la centrale nucléaire de Fukushima) en 2011.
De tels soubresauts géologiques peuvent modifier la topographie des fonds marins et la fosse des Tonga est la plus active au monde. Sa plaque inférieure se déplace d’environ 23 cm par an. Un chiffre qui donne le tournis et provoque des tremblements de terre en séries. Peut-être l'aventurier allait-il découvrir une nouvelle faille ? "Sait-on jamais ?" lance Rob McCallum avant de préciser que nous partons dès le lendemain pour le site de mise à l’eau tant que la météo le permet. "D’ailleurs, ça risque de gigoter un peu."
Quelques grosses frayeurs
Il vient de passer deux ans à préparer le projet, à se faire des cheveux blancs, à jongler avec les priorités, à embaucher des grosses pointures, à planifier les événements en détail et à faire les yeux doux à des administrations aux quatre coins de la planète pour obtenir les autorisations nécessaires. "Telle que vous me voyez, je suis actuellement en contact avec 57 pays au total."
La fosse des Tonga est à 286 km au sud-est de Nukualofa, la capitale de l’archipel, soit 18 heures de navigation. Il est prévu que de passer quatre jours sur le site de plongée. Au total donc, un périple d’une semaine avec 43 personnes à bord. Pour l’heure, tout le monde s’active sur le Pressure Drop. Victor Vescovo a fait l’acquisition de ce gros navire de patrouille maritime datant de la Guerre froide – il servait à l’espionnage des sous-marins Soviétiques – et l’a fait entièrement équiper pour son expédition. À l’intérieur, plusieurs bureaux, des laboratoires (un au sec et un autre résistant à l’eau), un atelier mécanique, une salle de gym, une petite salle de cinéma, une infirmerie. L’Internet par satellite permet au businessman de gérer le tout-venant au milieu de nulle part.

Depuis cinq ans, l’équipe de Five Deeps se donne à mille pour cent. L’Horizon Deep va être la 26e plongée du Limiting Factor. Encore une (à l’abysse de Molloy dans l’océan Arctique – avec au passage quelques descentes autour de l’épave du Titanic pour Victor Vescovo, pourquoi se priver ?) et l’expédition touchera à sa fin. Si tout le monde semble détendu, l’aventure a donné de belles frayeurs à l’équipe. Comme la fois où, dans l’océan Austral, le système de communication de Victor Vescovo a déraillé alors que le temps se gâtait à la surface et que le bateau patientait entre deux icebergs. La fois suivante, la mer était houleuse et le submersible s’est retrouvé balloté comme une boule de flipper dans l’eau et a fini par heurter la poupe du bateau. Il y a aussi eu l’alerte batterie au fond du Challenger Deep et l’instant où le bras hydraulique du Pressure Drop (à 318 000 euros) a basculé par-dessus bord et s’est enfoncé dans l’abysse de Porto Rico (et a donc dû être remplacé).
Un multi-millionnaire aventurier inépuisable
Victor Vescovo déboule dans le bureau de son chef d’expédition le lendemain matin. C’est un homme svelte au corps de sportif – 1,82 m, yeux bleu glacier, cheveux blonds noués en queue de cheval, barbe grisonnante impeccablement taillée. À 50 ans passés, c’est un générateur électrique à lui tout seul. "Écoutez, je suis là-bas, tout au fond de l’abysse, seul dans mon sous-marin, commence-t-il tout sourire quand on lui demande si tout se passe comme il l’espérait. Je suis libre de faire ce que je veux. Je regarde autour de moi, je vois des créatures marines – ça se passement carrément mieux que ça, même !"
Il part faire un tour dans le labo, centre de pilotage de la mission. L’équipe de cartographes, les ingénieurs et techniciens de chez Triton (l'entreprise est un genre d'Apple des sous-marins) ainsi que les scientifiques sont au travail. Aux murs, des écrans affichent les cartes bathymétriques de la fosse des Tonga. Elles sont réalisées à l’aide du sonar de pointe embarqué sur le bateau au moment de la traversée entre l’île de Guam et les Tonga. La fosse est une pente raide entre deux paroi rocheuses, hérissée d’une crête en son milieu. "Ça va être l’abysse le plus impressionnant qu’on ait vu jusqu’ici", annonce Victor Vescovo, visiblement ravi. Sur les cartes, l’Horizon Deep apparaît sous la forme d’un point jaune.
Les mesures sont confirmées : Challenger Deep est bien la zone la plus profonde des abysses. Impossible de dire si la nouvelle déçoit le riche Américain. S’il était motivé par l’idée de battre des records – il savait que l’expédition Five Deeps serait perçue comme un ego trip – l’approche scientifique l’a peu à peu séduit : en découvrir le plus possible sur ces fonds marins jamais sondés et partager les données avec d’autres.
Une aubaine pour la recherche
Le nombre de scientifiques ayant pris part à l’aventure est impressionnant. Parmi eux, Alan Jamieson, pointure mondiale en géologie hadale, la géologue Patricia Fryer, une référence en matière de subduction et la géologue marine Heather Stewart, de la British Geological Survey. La fosse des Tonga est un paradis pour qui s’intéresse aux formations rocheuses, aux processus terrestres, à la circulation des fluides – un regard posé sur le temps planétaire lointain. Victor Vescovo envisage d’ailleurs d’emmener Heather Stewart avec lui lors de sa deuxième descente, afin qu’elle puisse étudier la paroi rocheuse d’un kilomètre qu’il a longée en arrivant au fond de la fosse. "Ce serait super de pouvoir dater cette couche de la croûte terrestre, confirme la scientifique. Personne n’a jamais réalisé de plan en coupe de ces parois."

À chaque plongée, le grand investisseur américain a invité d’éminents explorateurs marins à bord du bateau. Le capitaine Don Walsh, 88 ans, a accompagné l’équipe à la fosse des Mariannes. Joe MacInnis l’a suivi dans les Tonga. Sa spécialité : la physiologie et la psychologie de la plongée en conditions extrêmes. Ou comment le corps et l’esprit gèrent (ou pas) l’exposition aux grandes profondeurs. Il a mené 10 expéditions sous les glaces arctiques et a conseillé James Cameron. Le Français Paul-Henri Nargeolet, pilote de sous-marins (il était à la tête du Nautile, capable de plonger à 6 000 m) et ancien officier de marine, intervient en tant que consultant technique.
La recherche sur les grands fonds marins est compliquée et coûteuse. La discipline n’est que très faiblement financée. Le moindre cratère lunaire a été baptisé, mais moins de 18% des océans ont été cartographiés avec précision. Les mesures sont particulièrement hasardeuses à ces profondeurs. Celles des distances ne peuvent se faire que par écho, à l’aide d’ondes dont la vitesse varie au gré de la température de l’eau, de sa densité et de sa salinité. Parvenir à déterminer précisément des profondeurs de plusieurs milliers de mètres est une gageure technique. Hormis à quelques rares endroits, personne ne s’est jusque-là risqué à le faire.
Avant de déployer l’arsenal au-dessus des plus grands abysses de l’océan Indien et l’océan, il a bien fallu les localiser. Victor Vescovo a choisi le sonar civil le plus puissant au monde et a embauché un cartographe marin prometteur pour en prendre les commandes. (Les cartes produites par Five Deeps seront remises à la General Bathymetric Chart of the Oceans, organe des Nations Unies dont l’ambition et de modéliser le plancher océanique en haute définition d’ici 2030). Triton a également construit trois atterrisseurs dédiés. Il s’agit de plateformes autonomes de la taille d’une Smart, équipées d’instruments scientifiques et de navigation, de caméras, de pièges et d’appâts pour les animaux marins, conçues d’après le même cahier des charges que le submersible. Durant l’expédition, ils ont notamment permis de prélever des échantillons d’eau, donc des spécimens qu’Alan Jamieson a ensuite pu étudier. Un trésor inestimable.
Mise à l'eau à haut risque
Le matin de la première descente, le vent souffle à 20 nœuds. La mer est agitée avec des vagues venant de tous les côtés. Le soleil qui s’est levé est pourpre, sombre. Mais les conditions sont bonnes, le Limiting Factor peut être mis à l’eau. Sur son déroulé de la mission, Rob McCallum a noté les dangers du jour : "Profondeur extrême. Soleil tropical. Retour de nuit." Tout en bas, surligné en rouge, le terme "Autosatisfaction". "On vient de remonter des entrailles du Challenger Deep. Si on n’est pas prudents maintenant, on pourrait se prendre sévère retour de bâton", prévient-il.
Les spécialistes de chez Triton s’activent pour la mise à l’eau de leur bijou, le Limiting Factor. La manœuvre n’est pas sans danger. Les treuils grincent tandis que s’ouvre la porte du hangar. Le submersible est glissé le long de rails puis sorti de sa coque de protection. Fixé à un bouclier à l’arrière du bateau, il attend Tim Macdonald, l’Australien. Ce mécanicien de 30 ans grimpe dessus, vêtu d’une combinaison et de bottillons de plongée. Il a aussi enfilé un casque et un gilet jaune. C’est le "nageur" de l’équipe, un job à haut risque qui demande de jongler avec les sangles, les crochets et les cordes de l’appareil lors de la mise à l’eau et de la remontée à bord.

Le Limiting Factor est suspendu au-dessus de l’eau. Victor Vescoco entre par l’écoutille et disparaît. Lentement, l’appareil est descendu et écarté des flancs du bateau. Tim Macdonald est toujours sur le submersible, assis à califourchon, cowboy de l’océan. Il décroche les sangles une à une puis saute à l’eau. Rob McCallum vient le récupérer en Zodiac. Point blanc balloté sur le Pacifique, l’appareil est prêt à plonger. Il disparaît bientôt.
Juste avant 13 heures, après une descente de 4 heures, Victor Vescovo atterrit au fond de l’abysse Horizon. Sa voix ondule le long du modem : "Respirateur artificiel OK. Touché le fond, je répète, touché le fond." Un cri de joie résonne sur le bateau, suivi de soupirs de soulagement. Mais c'est loin d’être gagné. Tout peut encore arriver. La preuve 15 minutes plus tard.
Après avoir atterri, l’Américain se met en route pour recueillir des échantillons de roche et les déposer dans l’un des atterrisseurs. Il remarque soudain que les batteries du submersible sont en train de se décharger à vitesse grand V. Il ferme plusieurs applications système et tente de comprendre d’où vient la surconsommation. Il ne trouve rien. L’appareil arrive au pied d’un escarpement d’où dardent des pointes rocheuses. Il tente d’activer le bras mécanique mais n’y parvient pas faute de batterie suffisante. Sur les 3 heures prévues en bas, 2 viennent de s’écouler. Il décide de remonter.
Chaque fosse a sa personnalité
L’équipe découvrira plus tard que de l’eau s’était infiltrée dans une boîte de raccordement électrique à l’extérieur de la carlingue, provoquant un phénomène de surtension. En d’autres termes, départ d’incendie pour raison électriques – sans flamme à une telle profondeur. Le boîtier est abimé, presque fondu.
Le Limiting Factor est conçu de manière à isoler les éventuels incidents. Les équipements sont redondants, triplés, tout comme le système de sécurité. Victor Vescovo ne courrait pas de réel danger. La réparation va en revanche prendre 48 heures. Une seconde descente est donc exclue. Les bulletins météo annoncent des creux de 9 m. La fenêtre de tir vient de se refermer.
Que ressent-on quand on est au fond de l’océan ? L'aventurier évoque un calme absolu. "Une fois qu’on a passé la barre des 500 mètres, on est dans un autre monde. Tout est paisible. C’est le règne des ténèbres et du silence. Un ouragan pourrait passer par là que vous n’en sauriez rien. On se sent comme enveloppé." Il explique que chaque fosse a une identité, une personnalité. Celle de Porto Rico est ample et plate, couche de sédiments et de sargasses. Elle paraît déserte à première vue. L’océan Austral offre un visage moins lisse : de la roche, des traces d’éruption volcanique. La fosse des Mariannes semble quant à elle posséder une âme. Il y a vu des dunes ondoyer à perte de vue, des fissures dans le sol que le soufre a fait jaunir. Dans le Challenger Deep, il a été accueilli par un concombre de mer qui passait par là. La fosse de Java l’a captivé, avec ses longues parois rocheuses habillées d’ocre jaune, de bleu cobalt et d’orange, ses manifestations évidentes de glissements de terrain passés. Et celle des Tonga ? Pas sa préférée. "C’est le lieu le plus étrange et le plus hostile qu’il m’ait été donné de voir."

À l'annonce de l'exploit, un petit vent de controverse souffle. James Cameron, soutien sans faille, correspondant et conseiller de Victor Vescovo tout au long de l’expédition, s’est exprimé depuis la Nouvelle-Zélande (où il se trouvait pour la suite d’Avatar). Il n’adhère pas entièrement à la version officielle qui veut que l’Américain vienne de réaliser "la descente en sous-marin la plus profonde de l’histoire" – à savoir 17 m plus loin que lui. "À mes yeux, l’aspect scientifique de la mission prime sur le reste. Et je ne pense pas qu’il soit allé plus loin que moi. Je crois que l’on ne peut tout simplement pas aller plus loin." Les bosses n’ont pas une telle ampleur au fond de l’abysse, affirme-t-il. "Lui et moi sommes allés au même endroit, me semble-t-il. Et là-bas, c’est plat à perte de vue." Le reste n’est, selon lui, que de la marge d’erreur.
Mais Victor Vescovo ne lâche pas un millimètre de terrain. "Nous avons entrepris cet assaut dans la fosse des Mariannes avec un tel niveau de technologie à bord – le sonar, les trois atterrisseurs, les plongées successives du sous-marin – que nous avons une confiance aveugle dans les données recueillies sur place", a-t-il assuré à son audience lors d’une prise de parole à la Royal Geographical Society de Londres. "Ses mesures sont certainement plus exactes que celles de l’époque, a concédé James Cameron avant de rire de bon cœur. Ma réponse ? C’est cool, ça veut dire que je suis allé plus loin que ce que je pensais."
Quoi qu’il en soit, ces aventures du fond des mers sont de bon augure pour la connaissance des océans. Et il n’était pas question de podium quoi qu’il en soit. Il s’agit plutôt d’un début, ou plutôt de la fin d’un début. Victor Vescovo n’a pas tardé à annoncer sa prochaine expédition à bord du Limiting Factor : il veut retourner dans le Challenger Deep et a invité James Cameron à se joindre à lui. Il partira ensuite explorer d’autres fosses dans la ceinture de feu du Pacifique, chapelet de volcans sous-marins formant un arc de cercle de 40 000 km entre la Nouvelle-Zélande à l’Alaska. "C’est ce que j’adore avec l’exploration marine. Il reste tant à découvrir. Et puis on s’est éclaté. Et finalement, c’est le but, non ? ”
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