Après Martin Fourcade et Edgar Grospiron, un ancien président du Medef pourrait prendre jeudi les commandes des Alpes 2030 ! Un virage hautement symbolique pour des Jeux fragilisés par les crises de gouvernance et confrontés à d'importants défis financiers. Mais Geoffroy Roux de Bézieux connaît-il suffisamment le sport et la montagne ? Et surtout, que sait-on de ses intérêts économiques, de ses convictions environnementales et de sa vision des Jeux d'hiver ?
Nouveau rebondissement dans la saga des Alpes 2030. Après le renoncement de Martin Fourcade, puis la démission d'Edgar Grospiron, c'est un grand patron qui pourrait prendre la tête du comité d'organisation des prochains Jeux olympiques et paralympiques d'hiver (COJOP). Et pas n'importe lequel. Sauf surprise, Geoffroy Roux de Bézieux, 64 ans, ancien président du Medef, devrait être choisi jeudi 29 octobre. Sa nomination devra être entérinée selon les procédures statutaires du COJOP.
Le symbole est fort. Depuis Albertville 1992, les Jeux organisés en France ont été présidés ou coprésidés par des champions olympiques : Jean-Claude Killy, aux côtés de Michel Barnier, Tony Estanguet à Paris 2024, puis Edgar Grospiron pour les Alpes 2030. Après moult tergiversations, le COJOP mise cette fois sur un profil d'entrepreneur et de négociateur. Victoire du business sur le sport ? Ou réponse pragmatique à un projet dont les difficultés dépassent largement l'organisation des compétitions ? Vu le désastre de la mise en route d'un projet olympique dont l'acceptabilité auprès des populations concernées reste très contestée, le choix pourrait sembler cohérent. Les deux régions hôtes comme l'État et les instances olympiques sont pressées de rétablir la gouvernance, de tenir les délais et… de trouver des financements privés ! Mais il laisse entière une question : quelle ambition sportive, territoriale et environnementale portera un futur président plus à l’aise dans les salons des patrons du CAC 40 que sur les cimes ?
Dans quel contexte Geoffroy Roux de Bézieux arriverait-il ?
Dans une organisation secouée par une succession de crises. Après le départ de la directrice des opérations Anne Murac en décembre 2025, celui du directeur de la communication Arthur Richer en janvier 2026, puis la démission de Bertrand Méheut, président du comité des rémunérations, début février, le conflit entre Edgar Grospiron et son directeur général Cyril Linette éclate publiquement. Le départ de ce dernier est officialisé le 25 février. Grospiron quitte à son tour la présidence le 10 septembre. Le terrain est miné, mais Roux de Bézieux ne débarquerait pas en zone inconnue. Depuis le 1er avril, il préside précisément le comité des rémunérations, en remplacement de Bertrand Méheut, l'un des premiers responsables à avoir publiquement contesté la gouvernance du COJOP. Ce comité consultatif, composé de neuf membres extérieurs, suit notamment les rémunérations et les dépenses de personnel. Ses compétences sont limitées, certes, mais elles placent son président au contact d'un sujet sensible dans une organisation dont le fonctionnement interne a été mis en cause. En place depuis six mois seulement, Roux de Bézieux est donc bien placé pour connaître l’ampleur du chantier qu’il pourrait récupérer. Mais que savait-il des difficultés rencontrées ? Quels avis son comité a-t-il rendus ? A-t-il alerté les dirigeants sur certains dysfonctionnements ? A-t-il eu accès aux conclusions des missions consacrées à la gouvernance ? On en sait peu pour l’heure, car le dirigeant a su se montrer discret sur les controverses entourant les Jeux, le renoncement de Fourcade ou le départ de Grospiron. Mais on espère qu’il a obtenu toutes les garanties avant d'accepter la présidence.
Qui est cet homme d'affaires ?
Un entrepreneur issu d'un milieu favorisé, passé par l'armée, les multinationales et le patronat. Diplômé de l'ESSEC et de Paris-Dauphine, Roux de Bézieux effectue son service national dans les commandos marine avant d'entrer chez L'Oréal, où il travaille dix ans, notamment à l'étranger. En 1996, il crée The Phone House, puis développe Omea Telecom et Virgin Mobile, cette dernière étant cédée en 2014. Il fonde ensuite Notus Technologies, groupe familial d'investissement présent notamment dans l'agroalimentaire et l'outdoor. Il participe également à la création du fonds ISAI, tourné vers les entreprises technologiques. Son parcours militaire, prolongé par un engagement dans la réserve, occupe une place importante dans sa biographie. Les organisations hiérarchisées, les situations exigeantes, ça le connaît. De là à tirer des conclusions sur le mode de management qu’il pourrait adopter au COJOP…
Son réseau est considérable : entrepreneurs, dirigeants de grandes entreprises, fédérations patronales et responsables publics. Un capital relationnel construit bien avant sa présidence du Medef, de 2018 à 2023, mais qui ne lui a pas toujours évité les polémiques. En juillet 2023, sur France Inter, il affirme « Le premier employeur de la Seine-Saint-Denis, c’est probablement le trafic de drogues. » Devant les réactions, il reconnaît une formule « caricaturale » et dit la regretter. Deux ans auparavant, son projet de déménagement du siège du Medef avait été abandonné après l'opposition de plusieurs fédérations importantes. L’homme a beau être déterminé, il n’obtient pas toujours gain de cause. À méditer à l’heure de chapeauter une équipe marquée par les conflits de gouvernance qui ont conduit notamment au départ de Grospiron.
Reste que du leadership, il en a incontestablement fait preuve. Il le revendique et sait même se montrer un peu provocateur : en 2007, il publie Salauds de patrons ! Pourquoi les Français n'aiment plus leurs chefs d'entreprise. Un ouvrage consacré à la défiance envers les dirigeants économiques. Dix-neuf ans plus tard, le voilà potentiellement chargé de rétablir la confiance dans une organisation sportive.
Quels sont ses liens avec l'univers du sport ?
Il ne possède aucun palmarès olympique, certes, mais il connaît les arcanes du monde du sport. Il a siégé au conseil d'administration de Paris 2024 comme représentant du monde économique et participé à la gouvernance de France 2023, l'organisation de la Coupe du monde de rugby. Et on l'a vu brièvement occuper le poste d'administrateur du club de rugby de Bourgoin-Jallieu, entre 2010 et 2011. Depuis le 8 avril 2024, il préside la Fondation France Vélo, liée à la Fédération française de cyclisme. Celle-ci soutient le développement de la pratique, notamment auprès de publics moins représentés. Mais son rôle est davantage celui d'un animateur et d'un soutien financier que d'un dirigeant de compétition. Sur le plan personnel, c’est un sportif accompli, plutôt porté sur l’endurance, qualité qui pourrait lui être utile vu la course de fond qui l’attend d'ici 2030. Ancien joueur de rugby, il s'est tourné vers le marathon, le triathlon, puis le cyclisme, sur route comme au quotidien.
Mais quel rapport entretient-il avec la montagne ?
C'est l'une des principales zones d'ombre de son profil. Son groupe Notus Technologies s'est intéressé au secteur de l'outdoor, notamment à travers l'enseigne Chullanka, créée par Decathlon puis rachetée en 2015 par Notus Technologies et la Compagnie d'Anjou. Roux de Bézieux connaît donc certains enjeux économiques de l'équipement sportif et des activités de plein air, mais cela ne veut pas dire que l’univers de la montagne lui soit très familier. Un gros défaut qui aurait longtemps fait pencher la balance du COJOP en faveur d'Henri Giscard d'Estaing, ancien dirigeant du Club Med, dont le parcours professionnel est directement lié au tourisme de montagne. D'ailleurs, lorsque le nom de Roux de Bézieux apparaissait parmi les favoris pour succéder à Grospiron, un observateur cité par L'Équipe, le 30 septembre, se montrait très réservé : « Il aurait fallu un chef d'entreprise qui connaisse le monde de la montagne. »
Pourquoi lui, quels sont ses atouts et ses faiblesses ?
Parce que les responsables des Alpes 2030 semblent désormais rechercher moins une figure sportive qu'un dirigeant capable de mettre un peu d'ordre dans le chaos et de réunir des partenaires qui ne s'entendent plus. Après le nouveau refus de Martin Fourcade, plusieurs noms ont été envisagés, notamment Henri Giscard d'Estaing, on l’a vu, Christian Prudhomme (directeur du Tour de France), Nathalie Péchalat (ancienne patineuse artistique et ex-présidente de la Fédération française des sports de glace) ou Michel Savin (sénateur de l'Isère, spécialiste des questions sportives). Giscard d'Estaing a décliné, tout en proposant son aide au futur président.
Or Roux de Bézieux possède deux atouts particulièrement adaptés aux besoins immédiats du COJOP : l'expérience de la négociation et un carnet d'adresses économique exceptionnel. Son bilan au Medef plaide en faveur du premier. En 2023, Le Monde décrit une organisation patronale apaisée après cinq ans de présidence. Les relations entre fédérations et structures territoriales se sont améliorées. Le dialogue avec les syndicats a également permis plusieurs accords, dont celui sur le partage de la valeur en février 2023. Ce bilan ne fait toutefois pas l'unanimité. Les désaccords avec les organisations syndicales sur les retraites ou l'assurance-chômage ont persisté. Et l'échec du projet de déménagement du Medef rappelle qu'il n'a pas toujours réussi à convaincre ses propres troupes. Enfin, ses compétences financières et son expérience d'administrateur constituent d'autres avantages. En revanche, il n'a jamais dirigé opérationnellement des Jeux olympiques, ni démontré d'expertise dans le domaine des sports d'hiver. Surtout, si sa nomination est confirmée, il devra exercer dans une organisation où le président ne décide pas seul. L'État, les deux régions, le mouvement olympique et paralympique et les collectivités concernées disposent chacun de leviers importants. Son aptitude à négocier lui sera fort utile. Et c’est là que sa capacité à trancher sans blesser pourrait être éprouvée.
Ses activités économiques peuvent-elles créer des conflits d'intérêts ?
Au regard de son profil, la question mérite d'être posée, bien évidemment. Rappelons que les marchés des infrastructures relèvent notamment de la Solideo, organisme distinct du COJOP. Mais actuellement Roux de Bézieux est notamment administrateur de Saint-Gobain, groupe de matériaux de construction, vice-président du conseil d'administration de Bureau Veritas, spécialisé dans l'inspection, les essais et la certification, et administrateur de Parrot, entreprise de drones et de technologies associées. Il a également développé des investissements dans l'outdoor et le vélo par l'intermédiaire de Notus Technologies. Or, l'organisation des Jeux mobilisera des prestataires dans les domaines de la construction, du contrôle technique, des équipements et des services.
Dès lors, trois questions s'imposent : quels mandats conserverait-il ? Quelles entreprises auxquelles il est lié pourraient bénéficier directement ou indirectement de marchés olympiques ? Et quelles règles de déclaration d'intérêts et de déport seraient appliquées ? Le COJOP dispose d'un comité d'éthique présidé par François Molins (ancien procureur de la République de Paris, notamment pendant les attentats de 2015, puis procureur général près la Cour de cassation de 2018 à 2023), chargé notamment de prévenir et traiter les conflits d'intérêts. Son intervention pourrait être déterminante pour garantir la transparence de cette éventuelle nomination et éviter de dangereux mélanges de casquettes.
Quels sont les grands chantiers qui l'attendent ?
D'abord, reconstruire une gouvernance stable et des relations de travail durables. Ensuite, tenir un calendrier de préparation resserré, coordonner des sites dispersés entre les Alpes du Nord, les Alpes du Sud et la métropole lyonnaise, et sécuriser les recettes. Vaste programme à 39 mois de l’ouverture des Jeux d'hiver, prévue le 1er février 2030.
Le budget d'organisation adopté le 12 octobre atteint 2,135 milliards d'euros, dont 577 millions de contributions publiques prévues. Les ressources privées attendues représentent donc environ 1,558 milliard d'euros, mais elles ne sont pas toutes acquises, loin de là. La recherche de partenaires constitue donc l'un des dossiers les plus urgents. Car le budget initial prévoyait 591 millions d'euros de recettes de partenariats et de licences. En septembre, Edgar Grospiron déclarait avoir sécurisé 30 % de cet objectif commercial, soit environ 177 millions d'euros sur cette base. Il resterait donc quelque 414 millions à obtenir, sous réserve des éventuelles révisions de budget en cours de route. On comprend pourquoi l’arrivée de l’ex-« patron des patrons » enlèverait une sérieuse épine du pied à Laurent Wauquiez et Renaud Muselier, instigateurs de la candidature olympique alpine.
EDF est le premier partenaire fondateur annoncé, depuis juillet. Un deuxième contrat était présenté comme signé en septembre, sans annonce publique à cette date. BPCE figurait parmi les partenaires possibles, sans contrat confirmé dans les informations alors disponibles. Mais les chiffres doivent être maniés avec prudence : un montant annoncé comme sécurisé n'est pas nécessairement encaissé, et les prévisions de recettes du CIO, de billetterie et d'hospitalité ne sont pas des contrats de sponsoring. À ce budget s'ajoutent les infrastructures pérennes, confiées à la Solideo, dont l'enveloppe actualisée atteint 961 millions d'euros, avec 665 millions de concours publics. Ce n'est pas le même budget que celui du COJOP, et des investissements de transport et certaines dépenses de sécurité peuvent encore s'y ajouter. On comprend qu’à ce stade, le risque financier n'a pas disparu. La réserve pour aléas du COJOP est passée de 240 à 198 millions d'euros. Les coûts de sécurité, les cérémonies et certaines recettes demeurent incertains. Aucun dépassement final ne peut toutefois être chiffré sérieusement aujourd'hui. Le carnet d'adresses de Roux de Bézieux pourrait faciliter la prospection commerciale. Mais rien ne permet d'affirmer qu'il emmènera dans ses valises tel ou tel sponsor. En homme pragmatique, son premier défi sera peut-être de rassurer les entreprises sur la stabilité de l'organisation avant même de leur demander de financer les Jeux.
Quelle conception de l'écologie défend-il ?
Roux de Bézieux semble reconnaître la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le 24 janvier 2022, lors de la présentation des propositions du Medef pour l'élection présidentielle, il évoquait les « objectifs de neutralité carbone en 2050 » et estimait que la transition exigeait une « attitude rationnelle et scientifique ». Mais qu’on ne lui parle pas de décroissance. Il défend une transition écologique compatible avec la croissance, la compétitivité et les investissements des entreprises. Sa position s'est exprimée de façon particulièrement spectaculaire ce même 24 janvier 2022, lors de la présentation des propositions du Medef pour l'élection présidentielle : « Si j’osais, je dirais [que] l’écologie est un sujet trop sérieux pour le laisser aux écologistes. » Une formule choc qui fit des remous, mais qu’il reprendra sans ciller le 16 mai suivant, lors de la présentation d'une étude consacrée au coût de la décarbonation : « L’écologie est un sujet trop sérieux pour le laisser aux écologistes. »
Derrière la provocation, une conviction : les entreprises doivent être au centre de la transition. Roux de Bézieux insiste sur les investissements nécessaires, la rationalité scientifique et les solutions industrielles. Et pour ceux qui en douteraient encore : point de remise en cause fondamentale des Jeux à attendre de l'ancien président du Medef, du moins au regard de ses positions publiques passées. Dire qu’il sera très attendu à l’heure d'aborder les contraintes écologiques des Jeux est donc un euphémisme.
Quelle vision a-t-il de Jeux d'hiver dans des Alpes qui se réchauffent ?
C'est peut-être la question la plus importante. Et celle sur laquelle ses prises de position publiques sont les moins nombreuses. Lorsqu'il rejoint le comité des rémunérations en avril, Roux de Bézieux affiche son soutien au projet olympique. Mais la raréfaction de la neige pas plus que les besoins en eau, l'artificialisation des sites ou la pertinence même d'organiser des Jeux d'hiver dans les Alpes en 2030 ne sont évoquées publiquement. Or on devrait vite connaître son positionnement sur ces sujets. L’adoption définitive du projet de feuille de route environnementale des Jeux comportant 41 engagements, notamment sur les émissions, l'énergie, la biodiversité et l'eau, devait être annoncée le 19 octobre 2026. Mais la réunion a été officiellement annulée par le ministère de la Transition écologique. Aucune nouvelle date d'adoption n'a pu être confirmée au 27 octobre. Le futur président devra toutefois expliquer comment il entend rendre ces engagements compatibles avec les impératifs budgétaires et les délais de livraison. On verra alors s'il acceptera de renoncer à certains investissements ou de modifier des choix d'organisation pour limiter l'empreinte écologique des Jeux.
Alpes 2030 : de Fourcade à Grospiron, vingt mois de turbulences
- 3 février 2025 : Martin Fourcade renonce à briguer la présidence, invoquant notamment des désaccords sur la gouvernance et la vision du projet.
- 18 février 2025 : Edgar Grospiron prend la présidence du COJOP.
- 9 décembre 2025 : Départ d'Anne Murac, directrice des opérations.
- 23 janvier 2026 : Départ d'Arthur Richer, directeur de la communication.
- 2 février 2026 : Démission de Bertrand Méheut, président du comité des rémunérations.
- 11 février 2026 : Les parties prenantes reconnaissent des « désaccords insurmontables » entre Grospiron et Cyril Linette.
- 25 février 2026 : Départ officiellement annoncé de Cyril Linette, directeur général.
- 1er avril 2026 : Geoffroy Roux de Bézieux prend la présidence du comité des rémunérations.
- 10 septembre 2026 : Départ d'Edgar Grospiron. Vincent Roberti assure ensuite l'intérim.
- 29 octobre 2026 : Date prévue pour la procédure de désignation du nouveau président.
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