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Markus Eder
  • Aventure
  • Snow Sports

Freeride aux JO 2030 : Markus Eder seul contre l’enthousiasme général, « Pourquoi sacrifier l’essence même de notre sport pour un mois de gloire tous les quatre ans ? »

  • 9 juillet 2026
  • 8 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

Quelques heures après l'officialisation de l'entrée du ski et du snowboard freeride au programme des Jeux olympiques d'hiver 2030, l'enthousiasme est au rendez-vous. C’est « une reconnaissance historique », « un énorme privilège », « une nouvelle incroyable » pour une discipline longtemps restée à l'écart des institutions sportives, saluent à leurs tours Marion Haerty, Lou Barin et Victor de le Rue. Si tous partagent toutefois certaines réserves quant au cadre plus normé qu’impose l’olympisme, seul l'Italien Markus Eder a ouvertement exprimé sa déception. Pour lui, l’entrée de la discipline au JO risque de lui faire perdre la liberté qui a façonné le freeride depuis ses débuts.

La nouvelle est tombée mardi, les athlètes de ski et snowboard freeride feront leurs débuts aux Jeux olympiques d’hiver organisés dans les Alpes françaises en 2030.

Pour Lou Barin, un rêve à porté de main

Pour la skieuse savoyarde Lou Barin, sacrée sur le Freeride World Tour dès sa première saison sur le circuit international, la nouvelle est d'abord « une belle évolution pour le sport ». Ancienne participante aux Jeux olympiques de PyeongChang en slopestyle en 2018, elle connaît la portée d'un tel rendez-vous. « C'est un énorme privilège, surtout pour nous Français puisque les Jeux auront lieu à la maison. J'en suis vraiment heureuse. J'espère juste que le sport ne va pas changer, que les règles ne vont pas devenir plus compliquées, afin de garder cette nature du freeride dans cette belle compétition. », nuance-t-elle.

Derrière l’enthousiasme, les craintes de voir son sport se sécuriser et s’adoucir, alors qu’il représente « tout sauf ça ». Une grande partie de la responsabilité repose dès lors sur Nicolas Hale-Woods, le fondateur et CEO du Freeride World Tour, qui avait vendu le circuit à la FIS en 2022. « « Tant que c’est lui qui garde la main, je pense que ça ira. Il aime profondément le freeride. Il sait ce qui est bien pour le sport, pour le show et pour l'industrie. Il ne fera pas un truc qui ne soit pas génial. »

Ayant déjà vécu les Jeux, Barin, qui fait partie de cette nouvelle génération de riders, mesure surtout l'ampleur de l'exposition médiatique qui accompagne l'événement. « Les Jeux, c'est une compétition à part entière. Pendant un an, on ne parle que de ça. Des gens qui ne regardent jamais de ski suivent les épreuves, un peu comme ce qui se passe maintenant avec la Coupe du monde de football. Le monde entier regarde les matchs, surtout quand tu es favori. Il y a beaucoup d’attentes, une pression énorme, mais aussi une visibilité incomparable. »

Elle y voit alors un levier pour faire connaitre la discipline. « Quand on parle de ski, les gens pensent d'abord au ski alpin, rarement au freeride. Les Jeux vont faire découvrir notre discipline. » Et avec, les perspectives qui s’ouvrent pour sa génération. « L'entrée aux Jeux risque d’attirer de nouveaux pays, de nouveaux pratiquants et des financements jusqu'ici inaccessibles, explique-t-elle. Beaucoup de jeunes vont désormais se dire qu'en choisissant le freeride, ils pourront peut-être un jour participer aux Jeux olympiques. Pour beaucoup, c'est un rêve. Ça change complètement les perspectives. Forcément, en les ayant déjà vécues, j'ai envie d'y retourner, j'ai envie de performer, j'ai envie de les faire. », conclut-elle.

Les champions du monde Markus Eder, Arianna Tricomi, Marion Haerty et Victor De Le Rue réunis à Verbier, en Suisse, après les finales du Freeride World Tour, le 23 mars 2019.
Les champions du monde Markus Eder, Arianna Tricomi, Marion Haerty et Victor De Le Rue réunis à Verbier, en Suisse, après les finales du Freeride World Tour, le 23 mars 2019. (Adam Klingeteg / Red Bull Content Pool)

Pour Marion Haerty, une reconnaissance bien méritée

Marion Haerty est sur la même ligne. L'ancienne membre de l'équipe de France de freestyle avait tenté de se qualifier pour les Jeux de Sotchi 2014 avant de se tourner vers le freeride. Depuis ,elle a raflé 4 championnats du monde de snowboard freeride. « C’est un moment marquant de l’histoire de notre sport, une reconnaissance par la plus grande organisation mondiale du sport. C'est quelque chose d’assez émouvant, je pense, pour toutes les personnes qui ont participé à son développement ces dernières années, que ce soit les athlètes, les marques, ou tous ceux qui travaillent derrière le freeride. Maintenant, on espère que les valeurs de notre sport seront respectées au fur et à mesure des années et qu'on garde cette vraie connexion avec la montagne. »

Pour elle, la réussite du projet passera autant par les choix sportifs que par l'organisation des épreuves. Les sites retenus devront rester fidèles à l'esprit du freeride, tout en laissant suffisamment de flexibilité pour composer avec les conditions de neige et de météo.

Si Marion Haerty avait pris ses distances avec la compétition pour se consacrer à d'autres projets, l'horizon olympique pourrait bien ravivé son envie de retrouver le plus haut niveau. « Avec toutes les compétitions que j'ai effectuées, tous mes titres, mon palmarès, c'est quelque chose qui pourrait m'attirer. Après, quatre ans, c'est loin et pas loin en même temps. J'ai des choses à faire avant personnellement. On verra, mais c'est vrai qu'au fond de moi, ça me donne envie, c’est sûr. »

Victor De le Rue : « C’est sûr que quand tout devient un peu trop carré, c'est un petit peu moins rock'n'roll. »

Quintuple vainqueur du Freeride World Tour en snowboard, Victor De Le Rue voit dans cette annonce un accélérateur pour toute la discipline. « C'est une nouvelle incroyable. Le Freeride World Tour travaille depuis des années pour en arriver là, sans jamais être certain que ça aboutisse. Il y a plein de choses qui vont s'exciter. il va y avoir un véritable engouement. J’ai vraiment hâte de voir jusqu’où cette information va pousser le sport. »  

À ses yeux, cette reconnaissance va d'abord offrir une crédibilité nouvelle au freeride. « Les gens ne savaient pas forcément ce qu'était le freeride. Maintenant qu'il devient olympique, ils vont vouloir le découvrir. Ça crédibilise aussi tout ce qu'on a construit jusque-là. Quand je disais que j'avais gagné cinq fois le Freeride World Tour, ça ne parlait pas forcément au grand public. Aujourd'hui, les gens comprendront mieux ce que cela représente. »

L’exposition pourrait, selon lui, transformer le quotidien des jeunes riders. « Les fédérations pourront débloquer davantage d'aides, les jeunes auront plus de soutien pour s'entraîner, pour pouvoir aller faire des compétitions, pour pouvoir progresser. »

Comme Lou Barin et Marion Haerty, Victor évoque lui aussi le risque d'un sport « un peu trop aseptisé », avec des faces moins engagées ou des règles davantage dictées par les impératifs de sécurité. « Si les terrains deviennent moins intéressants, le sport le deviendra aussi. C’est sûr que quand tout devient un peu trop carré, c'est un petit peu moins rock'n'roll. Mais ça, seul le temps nous le dira. Il y aura forcément des choses positives et d'autres plus négatives. »

Markus Eder
Markus Eder face au Bec des Rosses lors des finales du Freeride World Tour à Verbier, en Suisse, le 22 mars 2019. (Adam Klingeteg / Red Bull Content Pool)

Markus Eder : « Pourquoi vouloir toujours plus, alors que c'était déjà beau comme ça ? »

Si l’entrée du ski-alpinisme aux Jeux d’hiver de Milano-Cortina cette année a montré une chose, c’est que l’intégration d’une discipline au système olympique ne garantit pas forcément la préservation de son identité. Là où ses confrères français choisissent de croire à un équilibre possible, l’Italien Markus Eder se montre beaucoup plus sceptique. 

Douze ans plus tôt, il avait déjà vécu l’arrivée du slopestyle aux Jeux olympiques de Sotchi, en 2014, lors de la première apparition de la discipline au programme olympique. « Lorsque le slopestyle est devenu olympique, j'étais déjà contre cette décision, explique-t-il. Mais je voulais quand même vivre cette première édition de notre sport au JO. » Aujourd'hui, si l’annonce ne l’a pas surpris, elle l’a, pour autant, profondément déçu.

Le freeride a été créé pour se libérer du ski de compétition et de l’olympisme. Nous étions libres. C'était notre sport, notre communauté. Personne ne comprenait vraiment ce que nous faisions à part nous. Et j'adorais le fait que ce n’étaient pas compris. Parce que le sport nous appartenait à nous, communauté des skieurs et des snowboardeurs. Nous étions une famille.

Pour autant, l’Italien estime que la compétition elle-même ne changera peut-être pas radicalement. Selon lui, les organisateurs du Freeride World Tour conserveront probablement la maîtrise des épreuves, par leur expertise du terrain qui reste difficilement remplaçable. « Les discussions durent depuis un moment. Quand le Freeride World Tour a été racheté par la FIS en 2022, Nicolas Hale-Woods et l’équipe m’assuraient déjà que rien n’allait changer et qu’ils garderaient la main. Personne d’autre ne peut organiser ces compétitions à leur place : si vous ne connaissez pas la montagne, vous n’êtes pas capable de le faire. Je pense que la compétition elle-même ne changera peut-être pas énormément. Pour les athlètes, en revanche, cela va beaucoup changer. Et ils ne savent pas encore vraiment dans quoi ils s’engagent. »

« À partir du moment où une discipline entre dans le système olympique, tu deviens dépendant de ta fédération, poursuit-il. Si ta fédération est cool, tu peux bien t’amuser, garder ton style et continuer à rider avec tes sponsors. Mais si ce n’est pas le cas, tu perds une grande partie de ta liberté. » Lorsqu’il évoluait en slopestyle, il avait été exclu de la fédération italienne et avait dû défendre sa situation devant les tribunaux.

Aujourd’hui les décisions concernant le freeride vont être prises par des personnes qui ne connaissent pas réellement ce sport, alors que, jusqu’ici, ça restait entre les mains de ceux qui le pratiquaient.

Et si l’Italien comprend l’attrait des Jeux, notamment pour une nouvelle génération de riders, il en connait le coût. « Tout le monde est enthousiaste à l’idée de devenir olympien. Les jeunes rêvent des Jeux, les parents aussi. Je comprends parfaitement cette excitation », confie-t-il. Il reconnaît d’ailleurs la visibilité et la crédibilité que ça apporte avec probablement de nouveaux moyens pour les athlètes. Mais il en relativise aussitôt la portée. « La visibilité est formidable si vous êtes dans le top 5. En dehors de ça, cela ne change pas forcément grand-chose, si ce n’est la fierté de pouvoir dire que vous êtes un olympien et que les gens comprennent ce que cela représente. »

À ses yeux, le freeride n’avait finalement pas besoin de cette validation institutionnelle pour exister. « Le Freeride World Tour était déjà une grande scène. C’est parti d’une petite communauté, mais ce n’est plus si petit aujourd’hui. Nous avions déjà construit quelque chose qui nous appartenait. Nous n’aurions pas eu besoin de participer aux Jeux olympiques. Pourquoi avons-nous toujours besoin de vouloir plus ? Sacrifier ce que nous sommes, sacrifier l’essence même de notre sport pour un mois de gloire tous les quatre ans ? Je doute que cela vaille la peine de sacrifier la liberté dont nous jouissions auparavant. »

Une étape naturelle pour un sport qui grandit ? « Attendons de voir. Je comprends que ce soit l’évolution naturelle des choses. Quand un sport devient de plus en plus grand, à un moment donné, intégrer les JO, c’est probablement l’étape suivante. » À 35 ans, Markus Eder sait aussi que son regard appartient à une génération qui a connu les débuts de cette culture. « J’ai vécu les débuts de ce sport. Il a beaucoup changé. La nouvelle génération ne sait pas forcément comment c’était avant. Ce sont des temps différents, et peut-être que je dois simplement l’accepter. » Il rappelle également que la solidité du Freeride World Tour pourrait lui permettre de conserver une partie de son indépendance, à l’image du surf ou de l’escalade, qui ont jusqu’ici réussi à préserver une culture forte malgré leurs entrées aux Jeux.

Quant à sa propre participation en 2030, l'Italien hésite. « Ce serait sympa d'être là, admet-il, parce que j'ai déjà vécu la première fois où notre sport est devenu olympique avec le slopestyle. » Preuve que même son plus fervent opposant n'échappe pas complètement à l'appel des Jeux. Mais Markus est aussitôt rattrapé par ses convictions. « J'ai déjà la tête qui bout en pensant à tous les sacrifices que je devrais faire pour entrer dans le système d'une équipe nationale. » Reste à savoir si, d'ici 2030, la force d'attraction des Jeux sera suffisamment forte pour convaincre même ceux qui en contestent le modèle depuis toujours.

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