C’est une première historique. Le 9 octobre 2026, à Mount Charleston, près de Las Vegas, Justin Salas enchaîne America’s Most Wanted, une voie cotée 8a+. À 33 ans, cet Américain, six fois champion national de para-escalade et champion du monde en 2018, vient de repousser les limites de sa discipline. Privé de vision centrale depuis l’adolescence, il a développé une méthode singulière pour grimper : mémoriser chaque mouvement, s’appuyer sur ses sensations et reconstruire mentalement la voie, prise après prise.
Né à Tulsa, dans l’Oklahoma, Justin Salas avait quatorze ans lorsque sa vue a commencé à se dégrader. Il remarque d’abord qu’il ne distingue plus la maison de son ami au bout de la rue. Mais, porteur de lunettes depuis l’âge de six ans, il ne s’en inquiète pas plus que ça. Pourtant, en quelques mois, son état s’aggrave. « Quand j’essayais de regarder quelque chose, cette chose disparaissait », résume-t-il dans un entretien accordé à Climbing. Malgré près d’un an d’examens, de consultations spécialisées, de scanners et d’IRM, les médecins ne parviennent pas à déterminer la cause de sa perte de vision. Ils finissent par diagnostiquer une neuropathie optique bilatérale, une atteinte des nerfs optiques dont l’origine reste à ce jour inconnue. Justin conserve une vision périphérique, mais sa vision centrale est presque entièrement perdue. Il décrit ce qu’il perçoit comme une vision en forme de donut : « Si vous savez qu’un objet se trouve devant vous et que vous le fixez, il disparaît. Peu importe où vous regardez, il finit par disparaître. » À cette perception fragmentaire s’ajoutent des zones grises et pixelisées, comme l’image brouillée d’un vieux téléviseur mal réglé, qui rendent son environnement d’autant plus difficile à déchiffrer.
De la perte de vision à la découverte de l'escalade
Adolescent sportif, Justin voit ses projets bouleversés par la perte de la vue. Passionné de football et de BMX, il rêve alors de devenir pilote de chasse. Mais cet avenir lui semble désormais inaccessible. S’ensuit une période douloureuse, marquée par l’isolement et la dépression. Sept ans plus tard, à 21 ans, Justin finit par céder aux encouragements d’un ami qui travaille dans une salle d’escalade et qui l’invite depuis des mois à venir s'y essayer. Pour la première fois depuis la dégradation de sa vues, une activité physique exigeante lui semble de nouveau à sa portée.
Le bloc devient son premier terrain d’apprentissage. Pour résoudre un passage, Justin doit d’abord comprendre l’organisation et l’orientation des prises, déterminer où placer les pieds et mémoriser les positions successives de son corps. Ses partenaires lui servent de guides, mais c’est à lui d’assembler progressivement ces informations pour construire une représentation mentale du bloc, qu’il répète jusqu’à pouvoir enchaîner les mouvements de manière autonome. Cette approche ne l’empêche pas de progresser à une vitesse remarquable. En 2018, après seulement trois années de pratique, il réussit Worm Turns, un bloc coté 8B (V11 dans le système américain), devenant le premier grimpeur malvoyant connu à atteindre ce niveau en extérieur. En parallèle, il s’illustre sur le circuit de para-escalade : six fois champion national, il décroche également le titre mondial en 2018. Mais Justin ne veut pas cantonner sa pratique à la compétition adaptée. Sur le rocher, il continue de se fixer des objectifs toujours plus ambitieux. L’année suivante, il franchit un nouveau cap en réussissant son premier bloc coté V8 à vue. Une réussite qu’il décrit comme « folle ». « En tant que grimpeur aveugle, je ne suis pas particulièrement doué pour réussir un bloc dès le premier essai. » expliquait-il alors.
Du bloc à la voie
Engagé dans une start-up spécialisée dans les technologies d’accessibilité numérique, Justin travaille alors à temps plein et doit composer avec un emploi du temps chargé. « Quand j’avais l’occasion d’aller grimper, j’avais envie de prendre une corde, que ce soit pour faire de la voie traditionnelle facile, ou de la voie sportive. Il n’y avait pas seulement l’effort physique, mais aussi la dimension mentale, la gestion de la peur et tout ce qu’il faut surmonter. Et puis, il y avait aussi une dimension spirituelle au fait de retrouver la nature et de renouer avec quelque chose de plus grand que soi. »
En voie, cependant, les difficultés prennent une toute autre ampleur. Il ne suffit plus de mémoriser une courte séquence, mais de gérer son effort sur la longueur, de clipper les dégaines dans des positions parfois inconfortables et anticiper l’effet de chaque prise sur l’équilibre du corps. « Je dois tout mémoriser. Pour réussir à vue, des longues voies sportives ou des itinéraires de terrain d’aventure, il faut que les voies soient très simples, parce que je ne vois aucune des prises. Je ne sais absolument pas où se trouvent les prises de pied. Imaginez que vous deviez regarder la paroi tout en essayant de voir vos pieds uniquement du coin de l’œil… C’est avec ça que je dois composer. Sur du calcaire, en particulier, je pourrais tout aussi bien être complètement aveugle. Quand la paroi est grise ou beige, je ne distingue aucune prise et j’ai l’impression de ne plus rien voir du tout. »
Pourtant, c’est précisément sur ce type de terrain qu’il choisit de se mesurer à America’s Most Wanted, une voie située dans un toit rocheux du Mount Charleston, près de Las Vegas, dans le Nevada. Courte, mais particulièrement physique, elle présente deux passages difficiles comparables à des blocs cotés autour de V7. « Grimper dans une grotte était beaucoup plus stimulant pour moi, parce que je peux utiliser des crochetages de talon, de pointe, et toute une série de techniques propres aux toits pour rester plus longtemps sur la paroi. Quand on est aveugle, ça me permet de prolonger l’effort avant que les avant-bras ne gonflent et qu’on tombe. Je suis naturellement attiré par ce genre de voies. »
America’s Most Wanted, premier 8a+ enchainé par un grimpeur malvoyant
Justin découvre le projet en 2021, mais une première tentative en 2025 lui fait prendre la mesure du travail nécessaire pour y venir à bout. « Pour être tout à fait honnête, elle me semblait trop dure. Et je n’étais pas en forme. » À partir de l’été 2026, il s’y consacre plus sérieusement, séance après séance. Au début, un partenaire lui indique précisément l’emplacement des prises et guide sa main jusqu’à chacune d’elles. Justin les palpe, en évalue la taille et la forme, puis demande une autre possibilité si elles ne lui conviennent pas. Le même travail s’applique aux prise de pieds, dont la position est souvent plus difficile à déterminer. Pour localiser les prises de pied, il utilise notamment de petits tapotements contre la paroi. « Chaque tapotement ressemble à une goutte qui tombe dans une flaque. Et les ondulations qui se propagent me renseignent sur ce que je m’apprête à poser sous mon pied. » « Nous procédons comme ça de la première jusqu’à la dernière dégaine. Ensuite, il faut compter trois ou quatre séances pour bien mémoriser l’ensemble. La première est consacrée à la mémorisation, la deuxième permet de mieux retenir les mouvements, et la troisième de les ancrer encore plus. À la cinquième séance, je commence à enchaîner des sections et à relier les différentes parties de la voie. À un moment donné, je connais tellement bien les mouvements que je n’ai plus besoin d’un guide visuel. Ou alors, mon assureur n’a plus qu’à me donner quelques indications de temps en temps. »
Mais la mémorisation ne résout pas tout. Au crux de la voie, Justin doit effectuer un mouvement d’allonge pour attraper une prise assez éloignée, une réglette utilisable avec trois doigts. Il lui faut arriver avec le bassin et les pieds dans une position très précise pour pouvoir la tenir. Malgré des dizaines de tentatives, il tombe régulièrement au même endroit. « Quand j’arrivais à ce mouvement depuis le bas de la voie, je n’avais plus assez de sensibilité corporelle pour comprendre comment positionner mon corps dans l’espace. J’avais perdu tous mes repères proprioceptifs qui me permettent de sentir où se trouve mon corps. Comme je m’appuie énormément sur mes sensations et ma mémoire musculaire lorsque je grimpe, j’ai tendance, si je m’enferme dans une mauvaise routine, à répéter les mêmes erreurs. Plus j’échouais, plus je risquais de reproduire mécaniquement les mêmes gestes et de rester bloqué dans ce schéma.

« Tout se jouait dans un aveuglement complet, avec l’espoir, presque la prière, de réussir enfin à tenir la prise. À la longue, ça a commencé à me peser. C’était comme jouer à la roulette russe, je ne grimpais plus vraiment, je tentais ma chance. Je me demandais si j’allais réussir parce que j’étais suffisamment bon grimpeur pour y parvenir, ou simplement parce que j’allais avoir de la chance. Et c’est cette deuxième possibilité qui me dérangeait. »
Matt Frederick, son guide visuel en compétition depuis onze ans, l’encourage alors à changer complètement ses routines et de partenaires d’entraînement pour sortir de cette spirale. Et ça marche ! Après des semaines d’essais, Justin retourne à America’s Most Wanted le vendredi 9 octobre 2026, accompagné de son ami et mentor Cam Hörst. Cette fois, il parvient à franchir le mouvement qui lui résistait depuis des dizaines de tentatives et poursuit son ascension jusqu’au relais. Il vient de réussir cette voie cotée 5.13c (8a+), la voie la plus difficile connue à ce jour réussie par un grimpeur malvoyant. Une performance d’autant plus marquante qu’elle survient quelques mois après avoir appris qu’il ne pourra pas participer aux épreuves de para-escalade des Jeux paralympiques de Los Angeles, en 2028.
Privé des JO 2028
Pour cette première apparition de la discipline aux Jeux paralympiques, seules deux catégories de déficience visuelle ont été retenues : la catégorie masculine B1, qui regroupe les grimpeurs les plus lourdement déficients visuels, et la catégorie féminine B2, correspondant au deuxième niveau de déficience visuelle le plus important. Justin, qui conserve une vision périphérique malgré une perte presque totale de la vision centrale, relève de la catégorie masculine B2, exclue du programme. « J’ai été écarté des Jeux olympiques, et ça m’a vraiment fait très mal. Je ne vais pas prétendre le contraire. C’est encore difficile d’y penser. »
« Je trouve important de continuer à faire connaître les athlètes malvoyants, parce qu’il n’est pas toujours facile de faire comprendre ce que signifie notre déficience, poursuit-il. Ce n’est pas un handicap évident. Quand on voit une personne amputée ou en fauteuil roulant, on comprend immédiatement qu’elle a un handicap. Personnellement, j’ai le sentiment d’être coincé entre deux mondes. Je ne vois pas normalement, mais je ne suis pas non plus totalement aveugle. C’est difficile à expliquer. Le monde comprend ce qui est évident. Il comprend beaucoup moins l’ambiguïté, ce qui se trouve entre les lignes, dans les zones grises. »
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