Athlète amateur discret, Aurélien Sanchez a inscrit la France dans l’histoire de la Barkley en remportant cette course dans la nuit de jeudi à vendredi dernier devant des pointures de la discipline, dont l’Américain John Kelly, vainqueur en 2017, et le Belge Karel Sabbe, un habitué lui aussi. Pourtant, peu nombreux étaient ceux qui avait misé sur cet ingénieur en électronique qui nous a dévoilé à tous les détails de sa préparation.
C’est peut-être celui qu’on attendait le moins. Et pourtant Aurélien Sanchez a été le premier à franchir la fameuse barrière jaune de l’impitoyable Barkley Marathons 2023, organisée dans le parc américain de Frozen Head, dans l’est de l’État du Tennessee. Pour parcourir les 200 kilomètres et 20 000 mètres de dénivelé, sans balisage ni ravitaillement, dans un labyrinthe d’arbres et de ronces, il lui aura fallu 58 heures, 23 minutes et 12 secondes. De quoi arracher la victoire à l’Américain John Kelly, vainqueur en 2022 dont la réputation dans le petit monde de la Barkley n’est plus à faire, de 19 minutes et 11 secondes, et au Belge Karel Sabbe, un habitué lui aussi, qui a bouclé cette épreuve sur le fil en 59 heures, 53 minutes et 33 secondes, à sept minutes de la barrière horaire.
"La Barkley, c’est un 1% de finisheurs" nous confie le traileur toulousain de 32 ans, sur le point de retourner à ses activités d’ingénieur après une semaine très mouvementée. "Ca représente plus l’échec que le succès et c’est ça qui est génial, puisque l’on y va avec beaucoup d’incertitudes. Quand on est en course, le fait d’avoir toutes ces variables - le dénivelé, l’orientation, la gestion du sommeil - permet d’en apprendre plus sur soi-même. C’est une aventure en soi". Mais comment prépare-t-on ce redoutable ultra ? Comment gère-t-on cette course ? À quoi tient la victoire du Français ?

Comment as-tu intégré l’entraînement pour la Barkley à ta vie d’ingénieur ?
C’est avant tout une question d’organisation. J’y ai dédié une grande partie de mon temps libre, surtout les trois derniers mois où j’étais vraiment focalisé sur cette course. Alors forcément, il y a quelques sacrifices à faire. Le plus gros de l’entraînement a eu lieu les week-ends dans les Pyrénées, avec mon pote Guillaume [Calemettes, le premier français à boucler une "Fun Run" (3 boucles de 42 km en moins de 40h), ndlr] qui a aussi fait la course. Et en semaine, c’était soit le matin avant le travail, soit à la pause déjeuner, soit le soir, à raison de deux entraînements par jour d’une ou deux heures à chaque fois.
Le sommeil est l’un des points cruciaux sur une telle course. Comment t’y es-tu préparé ?
J’avais quelques expériences en amont, quelques ultras de plusieurs jours [John Muir Trail (359 km, +14 000 m) et traversée des Pyrénées par le GR10 (930 km, +55 000 m) notamment, ndlr] qui m’avaient demandé de gérer ça. Là, sur la Barkley, j’avais prévu de dormir deux nuits pour profiter du jour pour être en course, et pas l’inverse. Et ensuite, faire des micros-siestes de 15/20 minutes maximum - c’est très réparateur. Au final, j’en ai fait une seule, entre la boucle 3 et la boucle 4. Ce qui m’a permis de repartir vraiment frais, avec l’impression de redémarrer une nouvelle course.

Et côté alimentation, tu avais un plan précis ?
Le principe de base, c’est de pouvoir manger le plus de calories possibles pour compenser les pertes. Je pense que pour tout le monde, il faut juste manger ce que l’on peut manger, ce qui nous fait envie. En l’occurrence, pour ma part, c’était des fruits, du fromage, des noix, des bonbons, un peu de tout. Même des hamburgers.
Comment avais-tu préparé mentalement la course ?
Je l’avais découpée en fonction des cinq boucles. Avec Guillaume qui l’avait déjà faite trois fois, nous avions planifié ça ensemble, puisque l’on avait le même objectif. On avait donc prévu de faire la première boucle en 9h30, la deuxième, en cumulé, en 21h, etc. […] Au-delà de ça, la course est découpée en sections, en montées et en descentes, en livres que l’on doit aller chercher. Etape par étape, livre par livre, on a essayé de suivre le plan, de faire nos boucles dans les temps que l’on s’était fixés. Pour moi, ça a plutôt bien marché. Malheureusement pas trop pour Guillaume parce qu’il a eu une douleur au tendon d’Achille - j’espère que ce ne sera que partie remise.

Qu’est-ce qui t’a été le plus difficile sur la Barkley ?
L’orientation. Il fallait vraiment que je m’imprègne du parcours, que je sache où étaient les livres, où passer - ce n’est pas une course d’orientation classique où l’on doit choisir son parcours. Je me suis énormément trompé, j’ai dû rebrousser chemin à plusieurs reprises, parce que c’était ma première fois. Mais je pense que le jour où j’aurais l’occasion, je l’espère, de la refaire, ça se passera mieux à ce niveau-là.
À quoi tient ta victoire d’après toi ?
Comme on le lit dans le livre d’Alexis Berg et d’Aurélien Delfosse, "Les finisseurs", j’avais ça dans le sang. J’étais habité par la course depuis six ans. J’étais convaincu de ce que je voulais faire. Y participer était un rêve pour moi. Quand j’ai vu, au départ, toutes les machines et les légendes qui étaient là, je savais très bien que je n’étais pas au-dessus d’eux. Mais par contre, peut-être que j’avais cette petite flamme en plus qui a fait que j’avais tout planifié au mieux et qui m’a permis d’avoir une incroyable motivation pour tout donner le jour J. […] Guillaume a également été un mentor incroyable. Une inspiration. C’est une machine, il était déjà allé trois fois sur cette course. S’entraîner ensemble nous a vraiment portés.

Sur quelles courses aura-t-on l’occasion de te suivre prochainement ?
La Chartreuse Terminorum en juin, la version française de la Barkley que personne n’a réussi à finir pour l’instant. Un sacré défi, on se demande si c’est faisable ou pas. J’aimerais bien retourner sur la Barkley - peut-être l’an prochain. Et puis, prendre du plaisir sur d’autres ultras plus classiques. Avec ma compagne, Lucille, on va faire l’Echappée Belle cet été mais aussi la Diagonale des Fous l’an prochain, à deux. Comme l’année dernier pour le Grand Raid des Pyrénées, on va s’entraîner ensemble, avec une grosse préparation en juillet. On a aussi prévu des vacances sportives, avec pas mal de randonnées.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
