En novembre dernier, trois ans seulement après avoir posé le pied sur une sangle pour la première fois, Zoë Goultas devenait championne du monde de highline freestyle. Une discipline encore confidentielle où l’on enchaîne des figures au-dessus du vide, parfois à plus de 200 mètres du sol. Pas de quoi faire la une des journaux, ni faire tourner la tête de la jeune Marseillaise qui ne court pas après les podiums. Son énergie, elle la mettrait plutôt à faire mieux connaître sa pratique et surtout une communauté très soudée, héritière directe de l’esprit des grimpeurs des années 1970.
À Marseille, Zoë Goultas passe ses journées entre une ligne tendue à des dizaines de mètres au-dessus du vide et une presse de gravure. Championne du monde de highline freestyle depuis l’automne, elle vit pourtant toujours dans le même entre-deux fragile : celui d’une communauté « un peu pirate » qui n’a pas que des fans parmi les autorités locales. Son titre, décroché aux US, elle en est fière, question de reconnaissance, même s’il ne lui rapporte pas un centime, pas même un sponsor pour payer sa sangle. La compétition ne l’a pas changée ; la highline, oui. Car c’est plus qu’un sport, un style de vie, toute une communauté en fait, où l’on ne se sent jamais seul, nous explique-t-elle avec enthousiasme.
Dans son petit groupe marseillais, tout commence par le collectif, dit-elle : « Concrètement, déjà, pour pratiquer, c’est nécessaire d’être à plusieurs. Mais pas que pour installer les lignes. Pour la motivation aussi. Pour t’aider à sortir de ta zone de confort. Car tu fais des figures qui, mentalement, sont quand même compliquées… Ton cerveau se dit que ce n’est pas normal de faire ça ! », raconte-t-elle en rigolant. « On installe souvent deux lignes côte à côte : avoir un copain à côté avec lequel partager sa passion, ça aide »

« A Marseille, on est assez pirates »
La highline freestyle, elle l’a découverte comme ça, dans un petit noyau de grimpeurs et de slackers et sans y prendre garde elle s’est glissée dans cette pratique un peu extrême, et encore très niche, qu’elle a très vite adorée. Ici pas de salle, ni de site officiel non plus « À Marseille, pour l’instant, on n’a pas d’espace conventionnel. On est assez pirates. » Les spots changent, les lignes apparaissent et disparaissent aussi vite. Pas question d'en savoir plus : « Je ne te dirai pas exactement les endroits où on s’installe parce qu’on est souvent emmerdés par l’ONF [Office National des Forêts] et d’autres entreprises. Ils considèrent qu’on pourrait dégrader le littoral ou l’environnement, même si, par exemple, on ne va pas dans les calanques, il y a des risques et c’est un parc naturel protégé. Mais c’est assez dommage, parce qu’il y a des endroits qui se prêteraient énormément à notre discipline. On a besoin de très peu d’ancrages, beaucoup moins que l’escalade : trois points de chaque côté, voire même deux parfois. Ça suffirait à installer une ligne. Mais je pense que leur peur tient surtout au fait qu’ils ne connaissent pas notre discipline ni notre communauté. L’escalade est tolérée, la highline beaucoup moins. Il y a des gens qui ont eu des procès pour avoir installé des lignes. Certaines ont été violemment coupées pour nous stopper. Du coup, on est en bataille constante pour plus de légitimité ».
« On », à Marseille, c’est un petit groupe de pratiquants, pas encore vraiment organisés en association, mais l’idée est dans l’air. « Peut-être une quinzaine d’actifs. Une trentaine au total avec les gens de passage. Mais on est très peu à avoir des lignes. Quatre, en fait, qui font vivre l’actualité du groupe, car le matériel coûte cher : jusqu’à 2 000 euros l’ensemble d’une ligne. Soit deux ancrages, de la ferraille d’escalade, des élingues… et surtout ces fameux bungees, des sortes d’élastiques qu’on met aux ancrages, pour que la ligne rebondisse le plus possible. Les sangles sont en nylon, pas en polyester, pour plus d’élasticité. La highline devient alors un réel trampoline sur lequel on peut avoir plus de temps et faire plus de rotations, par exemple. »




Monter et démonter vites les lignes, pour ne pas se faire repérer
Zoë n’a que trois ans de pratique, mais sa progression a été fulgurante. «. J’ai été hyper bien entourée, ça compte beaucoup » dit-elle. Elle se souvient de ses débuts, terriblement excitants : « On découvre plein de choses. Puis vient la phase plus dure : Il y a une réelle différence entre faire une figure une fois et la poster sur Instagram, et avoir de la consistance pour la répéter et faire des compétitions. » Des compétitions internationales, organisées aux États-Unis, au Brésil, ou en Suisse sous l’égide de l’association internationale de highline, l’ISA - aucune à ce jour en France - qui lui ont valu quelques articles dans la presse régionale, mais pas de quoi payer ses factures.
Pour vivre, Zoë, formée aux Beaux-Arts, imprime des t-shirts. Et aujourd’hui, elle grave des corps en mouvement, des figures de highline. C’est ce qui lui permet de pratiquer et de continuer à faire son sport, en marge des ateliers de dessin qu’elle anime. Son titre mondial, elle l’a littéralement financé à l’encre et à la sueur, en produisant et vendant plus de 50 tee-shirts.
L’entraînement de cette athlète dont le corps s’est forgé au fil des séances de danse et de yoga est tout aussi précaire. Les « permas » — des lignes laissées quelques jours — disparaissent souvent. « Le dernier endroit, installé sur un site victime d'un gros incendie, a brûlé » Alors les slackers bougent. « On va poser des lignes pour deux jours seulement, et on évite d’être trop souvent au même endroit pour ne pas se faire repérer. D'autant qu’elles sont très sensibles aux UV et ça coûte hyper cher à racheter. »
« Sur la highline tu arrêtes de penser, c'est la liberté »
Un peu de stress, mais beaucoup de plaisir au final. Car sur la ligne, Zoë laisse les soucis au sol, elle respire. « Sur une highline, il ne faut pas réfléchir. C’est quelque chose qui se rapproche beaucoup de la méditation. La chute arrive quand l’esprit décroche. Une des sensations les plus fortes, c’est le fait d’être pleinement dans ton corps et dans ta vibration. Dans la vie de tous les jours, on doit aller vite, on a mille informations dans la tête, parce qu’on doit travailler, garder un cadre. C’est une sorte de cycle infini. Sur la highline, j’arrête de penser à tout ça, c’est une libération. Le mot qui conviendrait le mieux pour définir ce que je ressens alors, c’est la liberté. Déjà, tu es dans la nature, à l’extérieur. Tu n’as pas la pression sonore et visuelle que tu subis constamment en ville. Et en plus, tu es connecté avec les amis qui t’entourent. C’est un tout : un mélange entre l’adrénaline et méditation. »
Sa figure fétiche s’appelle Lazy Girl [la paresseuse] : « tu es en cochon pendu sur la ligne, les mains en arrière, et tu te laisses tomber. » ; Mais son projet du moment, la figure qu’elle aimerait bien maîtriser, c’est l’orbital [en gros la ligne tourne autour du corps ], « très, très dur à faire », dit-elle. Bien sûr il lui arrive de noter des idées dans un carnet, mais au final, « tout le travail, c’est vraiment quand on est sur la ligne. Le freestyle, c’est beaucoup d'improvisation. Je ne pensais pas du tout que cette discipline allait m’attraper comme ça ; mais le soutien de la communauté est énorme, la highline te donne une famille. Ce sport-là a changé radicalement la vie de plein de gens. Je pense que parmi ceux qui y viennent, il y en a beaucoup qui ont eu des phases très difficiles ou qui ont souffert d'addictions parfois, notre discipline leur a apporté énormément. Je peux dire que, moi, ça a changé ma vie, mon rapport au sport et à la compétition. Même si ce n’est pas toujours simple. Ça fait trois ans que je pratique, et dans notre société, il est difficile de se sentir légitime à consacrer autant de temps au sport quand ça ne rapporte pas d’argent.
En Sardaigne, des centaines de slackers à « Bounce Land »
Chaque hiver, cette « famille » se retrouve en Sardaigne, à « Bounce Land » [la Planète rebond]. Une ferme que leur ouvre Léké, un fermier de 80 ans. Il accueille chaque année des centaines de highliners du monde entier. Lui ne s’aventure pas sur la ligne, mais il est toujours aux ancrages, à regarder, observer, et à encourager, explique Zoë . « On fait tous à manger ensemble, on se partage les tâches. C’est hyper beau de vivre tout ça. J’espère qu’on va réussir, dans le temps, à garder ces valeurs.
À Marseille comme en Sardaigne, la highline reste encore une culture à part qui n’est pas sans rappeler celle des grimpeurs des années 1970, ceux-là même qui à l’époque tendaient une sangle entre deux arbres pour travailler leur sens de l’équilibre… les précurseurs de la slackfline en fait. Comme eux, cette communauté encore marginale hésite entre un besoin de reconnaissance - un peu de légitimité leur rendrait la vie plus facile – et la conscience diffuse qu’avec la respectabilité risque d'arriver l’affluencen et la mort d'un certain « esprit pirate ». Mais on en est loin. « On n’a pas vraiment de site, juste un groupe Facebook, et ceux qui nous cherchent n’ont pas de mal à nous trouver, car ouvrir cette discipline, en faire comprendre toute la portée, c’est ça qui nous intéresse. Et il y a un écrémage assez naturel », dit Zoë. « Ceux qui restent viennent pour les bonnes raisons : le fil, les rencontres et ce moment rare où, suspendue au-dessus du vide, la vie cesse enfin de faire du bruit. »
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