Mi-athlète, mi-poète, ce funambule des temps modernes réinvente sa pratique, subtil mélange entre performance de haut niveau et art. En toile de fond : tantôt la montagne, tantôt d'emblématiques monuments français. Son dernier record en date ? Relier, via une ligne longue de 2,2 kilomètres, le Mont-Saint-Michel. Un défi suivi par la caméra de Bertrand Delapierre, réalisateur de « La Ligne de l’Ange », film de 42 minutes à retrouver en festival.
Voilà plus de 10 ans que Nathan « partage la vision des oiseaux ». Accroché à flanc de montagne, au-dessus de la Seine ou entre deux éoliennes, il a fait de sa passion son métier. Si bien qu’il oscille désormais entre projets artistiques et records. Du Zénith de Paris au Mont-Saint-Michel, en passant par ces éternelles lignes entre potes, « pour le plaisir ».
Derrière ces exploits, dont dix inscrits au Guinness Book, se cache un hypersensible. « Pour tenir en équilibre sur cette ligne qui bouge sans cesse, je dois être en conscience. Je ne peux pas faire autrement » nous explique le jeune homme de 29 ans dans un long entretien dans lequel il revient sur ses premières highlines autour de Grenoble, son entraînement physique et mental mais aussi sur la relation avec son frère Clovis, guide de haute montagne qui s’est illustré aux côtés de Charles Dubouloz et Symon Welfringer dans les Grandes Jorasses cet hiver. Sans oublier sa traversée du Mont-Saint-Michel, réalisée en mai 2022, à retrouver dans son dernier film, « La Ligne de l’Ange », fruit de sa complicité avec Bertrand Delapierre, le réalisateur.
Sur Instagram, tu te définis comme « marcheur du ciel ». Pas comme funambule ni comme highliner. C’est ton côté poète ?
J’ai parfois du mal à définir ce que je fais. Parce que le mot « funambule » est assez connoté. C’est vu comme la pratique assez classique de marcher sur un câble, un peu à l’ancienne. Mais j’accepte ce terme de plus en plus. Quant à « highliner » les gens ne connaissent pas trop finalement – les filles pensent à du maquillage pour les yeux ! Alors « marcheur du ciel », ça me permet d’ajouter un côté poétique d’une part mais aussi de résumer le plus simplement possible le cœur de mon métier. Parce qu’aujourd’hui, c’est plus qu’une passion, c’est un métier. […] Et puis, je ne voulais pas mettre skywalker. On voit ça partout, et ça fait un peu trop Star Wars.
Tu as dix records du monde inscrits au Guinness Book. Desquels es-tu le plus fier ?
Les records de distance absolus. D’abord le tout premier record du monde que j’ai battu, c’était à l’île de la Réunion, en 2015 et à l’époque, le record du monde était à 400 mètres. Et le dernier, 2240 mètres, soit 2,2 kilomètres, sur le mont Saint-Michel [en mai 2022, ndlr]. J’en suis fier parce que ce n’est pas uniquement le record que j’allais chercher là-bas. Mais plutôt le geste poétique, la réunion d’une pratique à une autre, de la performance à quelque chose davantage axé sur le côté artistique.
Dans ton dernier film, tu dis « J’ai la chance de partager la vision des oiseaux ». C’est pour ça que tu fais de la highline ?
Ce qui me motive le plus, c’est la recherche de liberté, qui n’est pas qu’une sensation. La liberté, c’est pouvoir choisir tout en faisant attention aux personnes qui m’accompagnent, aux copains, aux techniciens. Je dis ça parce que parfois les gens très libres ont tendance à oublier les gens autour. […] Contrairement au parapente, quand on est sur un fil, on a très peu de matériel, on ne fait que marcher le plus légèrement possible. Partager la vision des oiseaux, voilà ce que je vais rechercher. Et c’est pour ça que ça me tient à cœur de faire ça dans des lieux très variés, pour satisfaire une forme de curiosité. Je peux aussi bien aller dans des lieux exceptionnels comme le Mont-Saint-Michel ou un peu plus classiques, comme une la traversée dans une base sous-marine que je vais faire en fin de semaine. En fait, ce sont plus des milieux différents que je recherche. J’ai récemment découvert le monde de la musique en faisant une traversée pour la chanteuse Jain, au Zénith de Paris. Et puis à la base, il y a la montagne. J’y reviens toujours. […] Marcher sur un fil m’ouvre plein de portes, me permet d’avoir plein d’opportunités de faire des choses nouvelles. J’essaie d’en saisir un plus grand nombre. Je n’ai pas envie de me limiter, de me cantonner à une seule chose. C’est aussi pour moi un moyen de casser la monotonie, d’aller faire des découvertes, de rencontrer de nouvelles personnes. Et de manière plus pragmatique, faire plein de projets différents me permet me permet d’avoir plusieurs cordes à mon arc.




Comment as-tu découvert la highline ?
J’ai d’abord commencé par la slackline, au ras du sol. Que j’ai découverte grâce à un copain d’enfance de mon frère Clovis. […] J’ai continué tout seul, en prenant une sangle dans le garage de chez mes parents. Je me suis mis à marcher en 2011. J’ai fait ma première highline deux mois et demi après avoir découvert la slackline. À l’époque, il y avait toute une bande, les Flying Frenchies, composés, à la base, de Tancrède Melet et Julien Millot. Ils organisaient une tournée en France. J’ai rencontré Julien à Grenoble, c’est là que j’ai pu essayer la highline pour la toute première fois, à l’automne 2011. Au début, ça m’a terrifié. Je n’ai pas réussi à me lever. […] Je me suis dit : « Tant pis, ce n’est pas pour moi. Ce que j’aime, c’est au ras du sol. Le vide ne me convient pas. J’ai peur et je n’aime pas avoir peur ». Mais j’y suis quand-même retourné plusieurs fois, jusqu’à réussir à combattre cette angoisse, et à retrouver le même plaisir éprouvé au sol. Ce qui n’a pas été évident. […] Avec le temps, la highline m’a donné beaucoup de confiance. Ça m’a permis de faire autre chose, de voyager, ce que je n’avais jamais trop fait jusqu’alors. Il y a eu un avant et un après highline, c’est certain. Même si ça ne s’est pas fait du jour au lendemain.
Comment t’es-tu entraîné pour arriver à ton niveau actuel ?
Je n’ai jamais vu ça comme un entraînement. Ma passion était tellement grande que j’y passais des heures. Et donc je devenais bon. Il n’y jamais de moments où je me suis dit : « Là, je suis en train de m’entraîner ». […] Je pense que c’est parce que le côté méditatif de la pratique m’a tout de suite plu. Être sur un fil, ça oblige ton attention à être hyper concentré sur une seule chose. J’aimais ça. C’est pour ça que j’y ai passé des heures.
Et aujourd’hui, tu dirais que tu t’entraînes ?
C’est différent parce que ma notion de performance a évolué. Je m’entraîne désormais par projet. Mon entraînement quotidien, c’est plutôt des pratiques liées aux sports de montagne. Des montées en trail avec des descentes en parapente, du ski de rando l’hiver, et maintenant, je fais aussi du vélo de route. Ce sont des sports qui me permettent de rester en forme, d’avoir de bonnes jambes. Par contre, je ne passe pas des heures et des heures à marcher sur un fil. […] La highline, il faut vraiment voir ça comme le vélo : quand on a appris à marcher sur un fil, on n’oublie pas.

Selon toi, quelles sont les qualités principales d’un bon « marcheur du ciel » ?
Etre consciencieux et minutieux sur la préparation. Ce qui te permet, une fois sur la ligne, d’avoir confiance. Et puis il faut avoir des bonnes jambes, un bon état d’esprit, et surtout l’envie d’aller au bout. […] Mentalement, la seule chose que je mets en place, c’est la partie visualisation, en amont de mes traversées. Une manière de s’entraîner mentalement à faire face à une situation avant qu’elle ne survienne. Je le fais aussi pour d’autres événement stressants de la vie. Le soir avant de m’endormir, je me projette. J’imagine que je marche sur le fil, que ça se passe super bien, que je suis super heureux. […] C’est drôle mais je dirais que c’est plutôt ce que je fais sur la highline qui me prépare pour la vie. J’ai plus à gagner en allant sur un fil que l’inverse.
Décris-nous comment ça se passe quand tu es sur ta sangle.
Déjà, il ne se passe jamais la même chose, sinon ça ne serait pas intéressant. Au moment du départ, il y a toujours un sentiment de stress, du vertige, du fait d’être dans un lieu que l’on ne connaît pas, en train de marcher sur un fil qui bouge. […] Et là, vient le moment un peu clé où il faut assez rapidement retrouver ses repères. Ce que je vais rechercher, c’est un sentiment de plénitude, où tout se passe super bien, où je suis hyper détendu, où je prends du plaisir. Un sentiment éphémère. Parce que parfois il peut y avoir un coup de vent. Je repars alors dans un cycle un peu stressant. Tout au long d’une traversée, les phases de plénitude et de stress se succèdent.
Il faut aussi imaginer que lorsque je suis sur une ligne, je suis vraiment connecté à ce qu’il y a autour. Je ne suis pas dans une bulle où je suis coupé du monde, où je n’entends rien, où je ne vois rien. Certes, je regarde devant moi, mais je profite. J’ai l’impression d’être acteur du paysage plutôt que d’en être le spectateur, de faire partie d’un endroit. […] Je suis hyper conscient de ce qu’il se passe autour de moi. Parce que pour tenir en équilibre sur cette ligne qui bouge, je me mets dans un état d’hypersensibilité. Je ne peux pas faire autrement. Je pense que c’est la même chose pour un grimpeur qui est dans une voie difficile.
Il t’arrive d’avoir peur ?
Oui, très souvent – mais beaucoup moins qu’à mes débuts. Pour atteindre le début de la ligne au Mont-Saint-Michel, j’ai dû monter sur une grue de 114 mètres. C’était hyper vertical. J’ai eu la sensation de vertige parce que je n’ai pas eu le temps de m’habituer à cet environnement. J’ai vraiment eu peur. Après, ça s’est estompé. Ça m’est aussi arrivé au concert de Jain, dans un environnement très différent. Je n’avais pas le droit de tomber parce qu’il y avait des projecteurs en dessous de moi. J’avais la lumière dans les yeux, un décor qui me gênait pour marcher. J’étais enfermé. J’ai eu peur parce que c’était nouveau, et que je ne connaissais pas les conditions.
Comment fais-tu pour garder l’équilibre ?
En continuant d’avancer. Ça marche sur un vélo, mais aussi sur un fil. Quand on est sur la highline, il y a des phases très dures, où tout bouge. Dans la vie, c’est pareil, parfois, on s’en prend plein la tronche. Et il ne faut surtout pas s’arrêter parce que si l’on reste coincé dans une situation, on finit par tomber et par ne pas se relever.

Tu dirais que ta pratique relève plus du sport ou de l’art ?
J’aime bien le fait de pouvoir choisir les deux, on en revient au sujet de la liberté. En gros, je suis actuellement sur deux chemins parallèles. Car à la base, j’ai commencé la highline comme une pratique sportive, même s’il faut savoir que ce n’est pas reconnu comme un sport en tant que tel – il n’y a pas de fédérations, de compétitions, et c’est très bien. Et là, je peux en faire quelque chose d’artistique. J’aime bien être entre deux les deux, en équilibre entre le sport et l’art. […] Dans le sport, on a des limites. Les limites du corps, matérialisées par les records de distance par exemple. Mais dans l’art, ce n’est pas le cas. Et c’est ce qui me plaît beaucoup. On peut aller créer, inventer, beaucoup plus que dans le sport.
En début d’année, nous avions interviewé ton frère, Clovis, qui avait signé la première hivernale de la « Directissime de la Pointe Walker », dans les Grandes Jorasses, avec Charles Dubouloz et Symon Welfringer. Vous passez beaucoup de temps ensemble ?
Les meilleurs moments, c’est quand on part en montagne ensemble faire du parapente, du ski. […] On se soutient mutuellement, chacun dans sa voie. Mon frère, il est à fond dans le monde de la montagne. J’ai toujours été fier de ce qu’il est, de ce qu’il fait. Le fait qu’il ait été médiatisé, ça lui apporte un peu de reconnaissance, il le mérite. […] Je pense qu’il a aussi une très grande sensibilité. Il est par exemple très bon en cascade de glace, surtout quand il faut passer là où d’autres n’y arriveront pas.

Vous êtes une sacrée famille !
Tout le mérite revient à nos parents. Ils nous ont bien lancés. Et même s’ils étaient stricts quand il le fallait, ils nous ont laissé une grande liberté dans nos choix. Et finalement, ils nous ont laissé partir dans la voie qu’on voulait. Sans jamais nous pousser à rien. […] On n’a pas grandi dans un village [Le Reposoir, dans les Aravis, ndlr] où la montagne est au cœur des discussions. Mes parents ne sont ni guides ni moniteurs de ski. Ce sont des amoureux de la nature. Avec mon frère, on a fait avec ce que l’on avait comme terrain de jeu, en l’occurrence la montagne, pour se développer, pour s’accomplir.
Tu as prévu de retourner faire des projets en montagne en 2024 ?
Oui, bien-sûr. Je suis vraiment connecté à la montagne. J’aimerais aussi y refaire des traversées, mais pas forcément pour un projet précis, juste pour le plaisir. Parce qu’avec mes nombreux spectacles, j’ai moins de temps pour aller y mettre des highlines avec des potes.
Est-ce qu’on t’a proposé de participer à la cérémonie d’ouverture de JO de Paris cet été ?
Ça me tenterait bien. Quoiqu’il en soit, j’ai déjà prévu de faire des choses en rapport avec les JO, mais je ne peux pas en dire plus.
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