À la fois haletante, éprouvante et profondément dérangeante, jamais une série n’était allée aussi loin dans l’intimité de l’une des figures les plus marquantes de l’escalade. Onze ans après sa mort, HBO consacre une série documentaire à la trajectoire fulgurante et tourmentée de Dean Potter, diffusée en France à partir du 15 avril. Grimpeur aussi impétueux que talentueux, pionnier du solo, de la highline et du wingsuit, il meurt en plein vol le 16 mai 2015. Il laisse derrière lui le souvenir d’un homme aux multiples exploits, emporté par son ego et ses démons. Notre journaliste, qui l’a côtoyé, a découvert la série en avant-première.
« C’est fini, me dit ma femme. Tu peux revenir maintenant. » Elle est assise sur le canapé. Moi, je reste debout derrière elle, le regard détourné. À l’écran, des images montrent Dean Potter avançant sur une highline dans le parc national de Yosemite, sans aucune sécurité, à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol. Il chute. Se rattrape. Se redresse, suspendu au-dessus du vide. Regarder ces images est pour moi insoutenable, ça me noue l’estomac — je n’y arrive pas. Et c’est précisément l’effet recherché.
Le 15 avril 2026, vous comprendrez pourquoi lorsque HBO diffusera The Dark Wizard, une série documentaire en quatre épisodes que nous avons pu découvrir en avant-première. Elle dresse un portrait « sans concession » de Dean Potter — d’abord grimpeur de big wall, highliner, puis adepte du BASE jump — aussi brillant que profondément tourmenté. Les réalisateurs, Peter Mortimer et Nick Rosen, le duo de Sender Films déjà à l’origine de The Alpinist, m’ont donné accès à la série avant sa sortie. Après tout, Outside a joué un rôle important dans l’histoire de Potter.
The Dark Wizard se regarde d’une traite. À la fois haletant, éprouvant et profondément dérangeant. Jamais un film n’avait pénétré aussi loin dans l’intimité de l’une des figures les plus marquantes de l’escalade. Loin de l’image d’un athlète insensible à la peur, c’est le portrait d’un homme imparfait qui se dessine, hanté par ses démons, contraint de s’exposer au danger extrême pour se sentir en vie — et tenter d’y trouver une forme d’apaisement. Cette souffrance, on la ressent tout au long de la série. Et comme dans toute histoire dont on connaît déjà l’issue, c’est cette tension qui donne toute sa force au récit. Un récit douloureux. L’obsession de Potter pour repousser les limites a ouvert de nouveaux horizons à l’escalade, mais elle a aussi détruit des amitiés, un mariage, sa carrière — et finalement sa vie. À chaque réussite succèdent des chutes, des erreurs, et le désespoir d’un homme en lutte contre lui-même. Son histoire en devient profondément tragique. En d’autres termes : tous les ingrédients d’une bonne série.
L’homme derrière la légende
Cela fait bientôt onze ans que Dean Potter et son ami et rival, Graham Hunt, ont trouvé la mort dans un accident de wingsuit, le 16 mai 2015. Potter, qui avait 43 ans, reste encore aujourd’hui dans les mémoires. Pour moi, comme pour beaucoup de grimpeurs de la fin du XXe siècle, il a surgi sur nos écrans VHS avec son solo de la face nord-ouest du Half Dome en 4 h 17, en 1999 — soit près de 16 heures de moins que le temps de référence sur cette voie de 670 mètres. L’année suivante, il enchaîne Half Dome et El Capitan dans la même journée. Puis, en 2001, il s’associe à Timmy O'Neill pour gravir The Nose sur El Capitan en moins de quatre heures, déclenchant une spectaculaire course à la vitesse avec Hans Florine et Yuji Hirayama.
Peu à peu Potter se tourne vers le BaseJump et la wingsuit, cherchant à canaliser une connexion spirituelle à la nature autant que ses pulsions les plus sombres. Le « Dark Wizard » est né.
La notoriété arrive vite, grisante, presque addictive, pour un homme qui reconnaît lui-même lutter avec son ego. Couvertures de magazines, sponsors, apparitions dans des films d’escalade comme Masters of Stone V : Potter s’impose rapidement comme l’un des noms les plus en vue du milieu. C’est aussi un personnage en or pour les médias : une silhouette de 1,96 m, brute et sauvage, capable d’exploits sidérants — mais aussi de provocations et de coups d’éclat qui alimentent rivalités, ennuis juridiques et entretiennent le mystère qui l’entoure. « Il était d’une intensité rare, totalement déterminé », raconte Cedar Wright dans la série. « Parfois, ça débordait… et il pouvait devenir franchement pénible. »
Mortimer et Rosen, cofondateurs de la série de films Reel Rock et déjà auteurs du documentaire Valley Uprising (avec Josh Lowell), disposaient d’années d’archives accumulées au fil de leurs collaborations avec Potter. Ils ont consacré près de quatre ans à assembler The Dark Wizard, enrichi de plus de 50 nouvelles interviews de proches, partenaires, grimpeurs et confidents.
Une voix manque pourtant, celle de la grimpeuse professionnelle Steph Davis, première épouse de Potter. « Elle a clairement indiqué qu’elle ne souhaitait pas participer, et nous avons respecté sa décision », m’a expliqué Nick Rosen. Une absence compréhensible. Leur relation était tumultueuse et, en 2006, elle se retrouve au cœur d’une controverse lorsque Potter finit par faire fuir leurs sponsors. Outside a d’ailleurs joué un rôle dans cette affaire. J’y ai moi-même été mêlé. La série permet aujourd’hui d’y voir plus clair.
Les controverses
L’affaire de Delicate Arch éclate au printemps 2006, lorsque Dean Potter et les réalisateurs Brad Lynch et Eric Perlmans’introduisent dans le parc national des Arches pour une « mission clandestine ». Potter y réalise un solo intégral sur la célèbre arche, interdite à l’escalade. « On cherchait clairement la provocation », reconnaît Lynch dans la série. Potter présente l’ascension comme une expérience spirituelle, mais en réalité, la voie a été répétée avec une corde pour les besoins du film. « Ça rendait tout ça factice », estime Rick Ridgeway. Les réactions ne tardent pas.
À l’époque, le directeur éditorial d’Outside, Alex Heard, me charge d’enquêter. La rédactrice en chef adjointe, Katie Arnold, rendait visite à Davis au moment des faits, sans être informée. Un photographe est envoyé sur place pour vérifier d’éventuels dégâts : il observe des traces de corde dans le grès fragile. Potter nie en être responsable, et il apparaît qu’il n’était pas le premier à avoir gravi l’arche, ce que l’article précise. Trois semaines après la publication, les autorités réagissent, la communauté condamne et les sponsors se retirent, dont Patagonia, qui lâche également Davis.
Et cette histoire n’est qu’un épisode parmi d’autres. Dans leur enquête, les réalisateurs de The Dark Wizard se tournent vers sa sœur, Elizabeth Potter, qui leur donne accès à près de vingt ans d’archives personnelles. Des notes anodines — « changer les pneus neige » — aux projets les plus extrêmes — « solo intégral du Half Dome » — ces documents révèlent surtout ses tourments : une relation conflictuelle avec ses parents (« ils sont morts pour moi »), des doutes profonds (« je doute de mes capacités, de mes rêves, de mon âme ») et une vision radicale de sa pratique (« réussir ou mourir »).
« Beaucoup d’autres notes nous ont semblé trop intimes pour apparaître dans le film », concède Nick Rosen.
La chute
Un choix compréhensible, d’autant que ce que la série montre est déjà difficile à encaisser. On y voit des dessins où il se représente en train de se tirer une balle dans la tête. Des chutes à répétition en slackline, sans protection, rattrapées in extremis. Une tentative de solo en Suisse qui tourne mal. Et même des images de son dernier vol.
Dans l’épisode 3, Potter est au plus bas. Après une traversée en slackline au-dessus d’un gouffre, en Chine, en direct et sans filet, il s’effondre en larmes. À ce stade, il a déjà mis à mal la plupart de ses relations. L’accumulation d’images est éprouvante, et c’est volontaire. « Nous voulions raconter la réalité », explique Nick Rosen.
À ce stade de la série, on en vient à se demander pourquoi Dean n’a pas demandé de l’aide plus tôt. Un semblant d’apaisement apparaît dans l’épisode 4. Potter épouse Jen Rapp et s’intègre à sa famille. Mais le besoin de se mesurer aux autres reprend vite le dessus, cette fois dans le wingsuit, une discipline où la moindre erreur est fatale.
Dans ce contexte, sa rivalité avec Alex Honnold passe presque au second plan, même si elle structure en partie le récit. Potter incarne la figure dominante du Yosemite, instinctive et rebelle. En face, un jeune grimpeur méthodique, d’une efficacité redoutable. Deux visions opposées.
La série accentue cette opposition, notamment autour de leurs projets sur El Capitan. Potter imagine une voie complexe. De son côté, Alex Honnold le devance et signe un premier coup d’éclat en 2012 avec le solo de la face ouest, avant son exploit sur Free Rider en 2017, immortalisé dans Free Solo. « C’est un rival un peu agaçant », confie Potter dans la série.
Honnold relativise : « La rivalité est un peu exagérée, mais ça fait une bonne histoire. » Il insiste aussi sur l’importance de Potter : « Beaucoup de grimpeurs ne savent pas qui il était. Ce film permet de rappeler son héritage. »
Les deux hommes finiront par échanger lors d’un dîner au Yosemite. Potter décrira Honnold comme une source d’« inspiration » et un « type simple et cool ».
Mais beaucoup de ses relations resteront brisées lorsque Dean Potter et Graham Hunt trouvent la mort en tentant de franchir une brèche près de Taft Point. La série reconstitue l’accident presque image par image, puis ses conséquences : l’angoisse de Jenn Rapp, la douleur des proches, et l’impossibilité de tourner la page.
« Enlever l’obscurité, c’est perdre la magie »
Au fond, The Dark Wizard tient autant du divertissement que du récit d’un homme qui se perd, emporté par son talent, son ego et ses fragilités. Potter avait bien tenté de chercher de l’aide, mais le poids du stigmate restait trop fort. Il redoutait aussi de perdre ce qui faisait sa singularité. « Enlever l’obscurité, c’est perdre la magie », résume Jen Rapp.
Reste une série de questions sans réponse.
« Mon frère disait que le bonheur, c’est suivre la beauté, pas chercher à être le meilleur », explique Elizabeth Potter. « Est-ce qu’il y arrivait toujours ? Non. Jusqu’à la fin, il a lutté avec ça. Mais dans ses moments les plus apaisés, il savait qu’il fallait écouter son cœur. »
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