L’aventurier hyperactif du projet Icarus - gravir les 7 sommets de la liste de Messner en 7 ans - mis sur pause à cause du Covid-19, alors qu’il traversait la banquise début 2020 - revient avec un nouveau projet bien différent des précédents. Cette fois-ci, l’exploit relève de l’humain au sens propre : emmener Martin Petit, un trentenaire tétraplégique, dans des déserts, sur le cercle arctique polaire, ou encore en haut d’un sommet de plus de 2000 m. Au programme, quatre expéditions, qui feront l’objet d’une mini série documentaire. Si une vidéo pilote est en cours de préparation pour exposer le projet aux futurs sponsors, un teaser est déjà disponible. Interviewé par Outside, Loury Lag raconte le périple de leur expédition « test » en Espagne.
Est-ce que ce nouveau projet remplace celui que tu avais commencé quand tu as été arrêté sur la banquise ?
Non pas du tout. Je prépare une grosse expédition pour minimum 2023, je suis sur un très grand projet, sûrement le plus grand de ma vie. Il s’avère que suite au projet Icarus et à son interruption soudaine qui a conduit à un rapatriement, j’ai passé beaucoup de temps à faire des choses que je n’avais pas eu le temps de gérer jusque-là : m’occuper des sponsors, trouver des marques avec lesquelles je vais travailler dans le futur, des partenaires solides. Mais j’ai aussi pu faire pas mal d’aventures. J’ai traversé l’Atlantique à la voile avec mon père, alors qu’on a une très très lourde histoire familiale lui et moi, j’en suis rentré en février. Donc je n’ai pas eu de problème pour bouger, voyager. C’est juste que ce projet là, avec Martin, je l’avais en tête depuis un moment déjà, depuis presque 2 ans, mais je ne savais pas comment le matérialiser.
Comment s’est passée la rencontre avec Martin ?
Je l’ai rencontré via la mère de mes enfants, qui a créé un macramé de décoration pour sa décoration intérieure. Mais à l’époque j’avais plein de choses à faire en même temps, lancer de nouvelles sociétés notamment. J’ai aussi eu des propositions de projets télé l’année dernière. Alors je me suis dit que j’allais essayer d’allier mon projet télé à cette histoire que j’avais envie de raconter. Ça nous a pris quelques mois entre le moment où on s’est rencontrés, et la mise en oeuvre. Il y a quatre ou cinq mois, je l’ai appelé pour lui expliquer mon projet un peu fou, on s'est un peu découverts mutuellement au téléphone pendant 2 heures. C’est là que je lui ai parlé de cette idée un peu décalée de le guider dans des endroits assez reculés. Je suis très admiratif de son histoire, elle a beaucoup de sens pour moi. Alors on a commencé à élaborer nos plans pour bosser sur la première vidéo, et voir comment on pourrait faire évoluer la suite.
Raconte-nous la naissance de ce projet.
L’idée est apparue suite à pas mal de situations que j’ai moi-même vécues : j’ai fait face à la mort pas mal de fois, j’ai fait des arrêts cardiaques, mais j’en suis toujours sorti indemne. J’appelle ça « la baraka » (« la chance », ndlr), je considère que j’ai une bonne étoile. C’est fou, d’autres meurent suite à des accidents bêtes, ou ont de vraies problématiques de vie, des handicaps, alors que moi j’ai rien de tout ça. Alors je me suis dit que ce serait bien aussi de raconter ça, mon histoire à travers celle de quelqu’un, et de sensibiliser les gens sur les risques de mon métier, sur l’envers du décor. Parler de ses difficultés quant parfois on se blesse, et où on se retrouve seul.
À côté de ça, j’avais envie de prendre un exemple assez marquant, or Martin, c’est l’exemple parfait de l’accident bête qui pourrait arriver à tout le monde. Il était sur la côte basque, il a plongé tout bêtement dans 50 cm d’eau, les cervicales ont été touchées et il s'est retrouvé tétraplégique sur le moment. Il a passé beaucoup de temps à l’hôpital. Un vrai chemin a été accompli puisque c’est arrivé il y a 4 ou 5 ans, il est passé par plein de phases différentes : des phases suicidaires, de la tristesse, de la peur, et puis beaucoup de résilience et une vraie force.
Donc quand on s'est raconté nos histoires, ça avait du sens de bâtir ce projet ensemble. Le projet est né d’une volonté de partager un moment, de lui redonner accès à des endroits qui ne lui sont plus théoriquement accessibles. J’avais envie de faire passer un beau message d’entraide, de partage, de sensibilisation aux dangers face à la nature, et de montrer l’histoire de Martin, l’histoire de sa résilience pour se remettre d’aplomb psychologiquement - et montrer qu’après ce genre d’accident, la vie ne s’arrête pas non plus.


Comment cette aventure s’est-elle concrétisée ?
J’ai commencé à trouver des partenaires par-ci par-là, mais je me suis dit qu’il n’y avait qu’une manière de trouver de vrais financements : faire une vidéo pilote. Donc on est partis en Espagne il y a un mois environ pour la réaliser, avec l’équipe que j’ai montée : deux caméramen (Benjamin Faure et Martin Rivet), et un copain qui m’accompagne dans toutes mes aventures (Anthony Lespade). J’ai voulu mettre en avant les compétences de chacun et tout le monde a joué le jeu, ils ont eu confiance en moi. On s’est retrouvés à penser que ça devenait notre projet à tous, et plus seulement le mien.
Le tournage de cette vidéo pilote - avant les prochaines expéditions, qui feront l’objet d’épisodes de la mini série - était aussi le moyen de nous tester, de nous découvrir, et de savoir comment on pourrait avancer ensemble. On a également essayé le matériel, l’espèce de chariot de Martin. Pour lui, ça a été un moment où il a compris des choses : on a beaucoup échangé sur le choix du matériel, on n’était pas toujours d’accord, mais il fallait qu’il se rende compte qu’il devait avoir confiance en moi sur ce point. Il y a aussi eu des moments où on s’est finalement retrouvés à devoir le porter sur des kilomètres et des kilomètres, à le sortir de son fauteuil parce qu’il ne passait pas : les roues étaient trop grosses ou le chariot était trop lourd. A la fin de cette première aventure, il a compris qu’il pouvait avoir confiance en moi, qu’il était en sécurité.
De quels soins a-t-il besoin en expédition ?
Cette fois-ci on a tout fait nous même, mais pour les prochaines expéditions, on aimerait avoir un budget pour qu’une autre personne nous accompagne pour s’occuper de ses soins. Dans une expédition comme celle-là, les soins ne sont pas agréables. Comme tout le monde, il a besoin de faire ses besoins, donc il doit se mettre un tube dans l’urètre, et il faut que quelqu’un s’occupe de tout ça. On s’en est occupés, et c’est ça qui était aussi important pour moi, que mon équipe se rende compte que c’est violent.


Comment décrirais-tu l’entente entre vous, compte-tenu de toutes ces conditions ?
On le verra dans la vidéo pilote quand elle sera entièrement disponible, mais je suis assez brutal dans ma façon de parler, d’agir… je charrie beaucoup Martin, je lui fais des vannes grasses, parce que c’est quelqu’un de normal, alors je le traite comme je traite tout le monde. J’ai passé beaucoup de choses à la dérision, j’en parle avec une telle franchise que ça en devient brutal. À un moment donné, il n’y a pas 36 manières de dire les choses : il est handicapé, il ne peut pas pisser et chier tout seul. Mais au moins on l’explique.
Et puis il y a un autre côté, plus doux et sentimental. Martin n’avait plus vu la montagne depuis 5 ans, il nous a dit que pendant ce tournage, il avait vu son plus beau lever de soleil, qu’il avait vécu une aventure incroyable, coupé du monde. Il a pleuré, il a été traversé par beaucoup d’émotions. Ça a du sens, et c’est aussi ce qu’on venait chercher, du coup tout a bien fonctionné : on a trouvé cette confiance en nous, une communication qui a marché, on s’est tous entraidés très fort. Martin, à côté de ça, il a mis sa vie entre nos mains sans pouvoir bouger. Ça a été un sentiment très dur pour lui, de devoir se confier à des gens qu’il ne connaissait presque pas, se dire qu’il était impuissant. Il a eu beaucoup de questionnements, à se demander « mais qu’est-ce que je fais ici ? Pourquoi j’ai fait ça ? »… C’était une très belle aventure, mais elle a eu ses hauts et ses bas.
À quoi consistait concrètement cette première aventure ?
Ça a duré 3 jours, pas plus, parce qu’après Martin a des soins médicaux à suivre avec des professionnels. On a eu un jour de trajet, aller et retour, et le reste c’était de la randonnée. C’était court, mais c’était une manière pour nous de prendre possession de nos moyens.
Cette aventure test nous a vraiment permis de nous entraîner, de nous rendre compte de ce qu’on devait améliorer, des besoins de chacun. Mais rien qu’avec 2 ou 3 jours, et le tournage de la vidéo pilote, on va pouvoir montrer à quel point c’est brutal et authentique.
Après, pour être plus concret sur le parcours, niveau dénivelé c’était presque risible, quelque chose comme 600 m de D+. Le problème, c’était que le chemin était très escarpé, dans une vallée très engagée où même la randonnée de base est faite pour passer entre les rochers. Le matériel qu’on avait était très lourd, très compliqué. On a dû faire, aller-retour, entre 20 et 25 km. En soit, c’est rien du tout, mais dans cette dimension, c’était énorme. Il fallait porter Martin, il y avait des passages de rivière, puis descendre tout le matériel, le recharger, donc finalement, tout est démultiplié. Le moindre passage prend beaucoup plus de temps.
Quel matériel avez-vous apporté ?
Chacun a transporté son matériel personnel, du traditionnel en bivouac : des réserves d’eau, des tentes, matelas, duvets, vêtements, gamelles… et un autre fauteuil pour Martin aussi, qui se déplie. Chacun avait un sac de 10 à 15 kg, et on s’est réparti le poids des affaires de Martin. Par contre, son chariot pesait presque à lui seul 50 kg, en plus du poids de Martin. Donc on avait déjà près de 130 kg, rien que pour le transport de Martin.
Ce premier test vous a-t-il permis de réfléchir à du matériel plus léger pour les prochaines fois ?
Complètement, oui. Il faut qu’on fasse des recherches, qu’on repense le budget, pour prendre du matériel beaucoup plus adapté. Mais pour ça il faut convaincre les sponsors, c’est pour ça que les images de la vidéo pilote sont importantes : elles montrent qu’on en a terriblement bavé la première fois. Mais il vaut mieux que ce soit plus dur la première fois pour que les prochaines fois ne puissent que mieux se dérouler. Mais ce problème de matériel a aussi permis de montrer qu’on était une équipe soudée. Malgré toutes difficultés rencontrées, personne n’a crié sur personne, il y avait une vraie cohésion. On a pris sur nous, et Martin en a été reconnaissant. Chaque expédition aura ses problématiques. On sait que ça ne sera jamais totalement facile. Mais on y va en le sachant.


Quelle sera la prochaine destination pour la première « vraie » expédition ?
Je voudrais que ce soit au Maroc, c’est un peuple et un décor que je maitrise bien, j’aimerais aller dans un désert à coté de Ouarzazate. Ce serait une autre façon de voyager là-bas, puisque je voudrais partir avec mon chariot et lui avec son fauteuil, et traverser un désert pendant 2 ou 3 jours. Lui ne pourra pas se déplacer tout seul, donc à voir qui pourra l’accompagner pour le transporter. Il nous faut aussi une assistance sécurité et soin, avec un 4x4 qui nous suivra pas trop loin. Martin n’a jamais vu de désert de sa vie, ce serait énorme. Il pensait qu’il ne pourrait jamais refaire quelque chose comme ça dans sa vie. C’est vraiment très émouvant à préparer.
Et as-tu déjà établi la suite du programme ?
Oui, on connaît chaque étape, une par une. La première expé sera donc dans le désert au Maroc. La deuxième se déroulera dans le cercle arctique polaire, en Norvège, sûrement avec des chiens de traineau, mais ça va dépendre du budget qu’on aura. Ensuite, ce sera une aventure côtière sur un bateau à voile, sur la côte Atlantique. Et enfin, retour à la montagne, en Suisse, pour faire un sommet à 2000 ou 3000 m. À chaque fois, on compte au minimum deux ou trois jours d’aventure. Au total, il faut donc compter au moins une semaine de déplacement.
Elles ne sont pas encore planifiées dans le temps parce que la vidéo pilote va nous permettre de réunir un budget, et donc de définir plus précisément le programme. Moi je bosse sur la formation des équipes et on continue à chercher du matériel. Je suis aussi en négociation avec des boîtes de production et des sponsors pour financer les épisodes, qui coûtent entre 15 000 et 25 000€ chacun.
Sur quels critères choisissez-vous vos destinations ?
C’est moi qui les ai choisies. J’ai pris des parcours que je connaissais déjà bien, où je peux maitriser le terrain et le matériel. J’ai essayé de les choisir dans des environnements différents, pour passer de la montagne à la mer, du très chaud au très froid.


Pour toi, quel a été le moment le plus fort de cet essai ?
Difficile de choisir, il y en a plusieurs. Déjà, clairement, quand il a fallu le porter à dos d’âne, c’était assez éprouvant. Une autre fois, il était en larmes, il était terrassé par la beauté du moment. Une espèce d’ambiance s’est constituée, où il pleure de joie, et nous on est comme des gamins, à la fois tristes de constater qu’il a eu cet accident et en même temps très heureux de participer à cette aventure. Ça m’a fait du bien de le voir, et aussi de le voir au petit matin : il ne s’était pas réveillé depuis plus de 5 ans, voire plus, dans un cadre aussi apaisant, c’était magnifique. Ça l’a rempli de bonheur.
Et le plus difficile à vivre ?
Je pense aux moments où c’était tellement escarpé qu’on a glissé avec le fauteuil. On s’est tous regardés en disant que c’était chaud, c’était très intense. Martin a eu très peur, une roue du chariot a sauté. On était à flanc de falaise, c’était assez risqué. Mais on a maitrisé la chose, on a fait très attention, on était trois autour du chariot, mais n’empêche, Martin a eu très peur. Techniquement, c’était pas énorme, mais c’est un moment où Martin s’est posé beaucoup de question et a dû apprendre à rétablir sa confiance en nous.
Après, il y a aussi ce côté assistance. Il faut tout faire pour lui, l’emmener partout tout le temps, l’aider à faire ses besoins, c’est assez brutal quand c’est pas notre quotidien, qu’on n’est pas du milieu, ça nous choque. C’était quelque chose de très fort pour tout le monde je pense.
L’un de vous a-t-il eu des moments de doute, l’envie de renoncer ?
Non pas du tout. Martin a été le premier à se poser des questions, à avoir des doutes sur le matériel, mais il a eu confiance en moi. Bien sûr, on s’est posé la question de savoir si on réussirait. D’ailleurs, on n’a pas réussi à aller jusqu'à l’endroit précis où on voulait aller, parce que le choix du matériel n’était pas optimal. Son chariot-fauteuil était beaucoup trop lourd et pas adapté, il n’avait que deux roues alors que c’était un petit chemin, il n’aurait fallu qu’une seule roue. C’était tellement escarpé qu’il a fallu le descendre à chaque fois, monter le chariot d’un côté, monter Martin de l’autre, ça nous a demandé un temps fou. Lui il pèse quand même 70 kg, je l’ai porté sur 5 à 7 km sur mes épaules. Et à l’aller, comme au retour bien sûr. Lui, ça le fatiguait énormément aussi, il était dans une position où son thorax était un peu écrasé sur mon dos.
Le but c’est pas toujours d’atteindre un objectif, mais de découvrir des sensations, et d’apprendre à se faire confiance. Alors j’ai décidé de nous arrêter avant, pour que Martin se repose un peu, qu’il se remette de ses émotions, de profiter de la nature aussi. On a fait un beau feu de bois, ses yeux pétillaient devant le feu, c’était un très beau moment, donc je ne regrette absolument pas d’avoir pris cette décision. Il faut savoir jauger le timing pour que tout le monde puisse profiter du moment et se sentir bien aussi.
Quel est l’obstacle majeur dans ce genre d’aventure : la contrainte du matériel, ou la crainte mentale de ne pas y arriver ?
À mon avis, les deux. Moi personnellement je sais que je suis très bien forgé, mais je sais qu’il y aura des moments durs, à la fois pour les équipes, et pour Martin. Il faut s’y préparer. Martin le sait, il s’en est rendu compte, il a compris que ce sera éprouvant physiquement et psychologiquement. Mais on prendra des mesures en fonction de l’état de chacun, le but c’est que ce soit plus féérique que douloureux.
Et toi, qu’est-ce que tu redoutes le plus ?
Ce que je redoute le plus, c’est d’être catalogué dans ce schéma où je guide un handicapé. Cette aventure est l’un des projets de ma vie, mais je ne veux pas être mis dans une case définitivement pour ça. Je suis quelqu’un de très large dans ma façon de travailler et de voir les choses. Je mène à bien des projets tous différents les uns des autres.
Après, en ce qui concerne l’expédition, je redoute la fragilité de Martin. C’est quelqu’un qui ne connait pas cette manière de voyager. Aujourd’hui tout est automatisé autour de lui ; là il est un peu mis à mal. Mais ça a plus de bon que de mauvais !


Y a-t-il un projet associatif qui pourrait naître derrière cette série d'expéditions ?
Aucune idée pour le moment… j’ai déjà une vie très chargée, je suis papa aussi, et je monte un énorme projet pour 2023. Ce n’est pas la suite d’Icarus, mais une nouvelle aventure - Matthieu, mon compagnon d’Icarus, est parti sur une formation militaire ; et avec le Covid, on s’est dit qu’il fallait mieux mettre ça en stand-by pour l’instant.
Cette nouvelle aventure sera en solitaire, et très longue. Pour l’instant tout ce que je peux en dire, c’est que je vais traverser trois océans et trois continents ; ça va durer plus de 12 mois, sans m’arrêter.
Est-ce que tu penses reproduire ce type d'aventure avec d’autres personnes handicapées ?
Non, pas du tout. Je ne veux pas être catalogué là-dedans, je pense que je vais rebondir sur d’autres choses. Peut-être qu’un jour je repartirai avec Martin, ça, pourquoi pas, mais on verra, c’est une question d’amitié qui se lie aussi.
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