Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. Dans les bagages de Matthieu Bélanger et Loury Lag, une enfance difficile alternant délinquance, séjour en prison, prises de substances illicites et violences familiales. Un passé très lourd exorcisé à coup de traversées de déserts, glaciers, montagnes et océans. Ces deux Français viennent de partir pour la 2e étape du projet ICARUS : gravir les sommets les plus élevés de chaque continent. A la veille de leur départ, Outside les a rencontrés.

L’idée, c’est Matthieu qui l’a eue en 2017 : « faire le tour du monde en sept années, sans véhicule motorisé, en réalisant l’ascension de chacun des sept sommets de la ‘liste de Messner’ avec, pour chacune des ascensions, l’ajout d’un challenge complémentaire pour constituer une première mondiale », explique-t-il dans un discours bien rodé. Mais l’homme a un sérieux background qui le rend crédible : cinq ans autour du monde pendant lesquels il a, entre autres, « traversé l’Océan Pacifique à la voile, passé six mois dans le désert du Nullarbor en Australie et parcouru l’une des dernières calottes glaciaires d’Amérique du Sud et les îles gelées du Svalbard. »



Pas repu d’aventure pour autant, en 2016 se pose une question : « que faire de mieux, de plus excitant ? ». Ce sera réinterpréter à sa manière le mythique défi des « 7 sommets de la liste de Messner ». Un retour aux classiques. Insatiable lecteur, Matthieu connait le sujet par coeur « Les 7 sommets sont les montagnes les plus élevées de chacun des sept continents. Les gravir est un exploit de l’alpinisme moderne », détaille-t-il dans la présentation de son projet. « À l’origine, c’est une idée de l’Américain Richard Bass, datant des années 1980, mais il existe deux définitions de la liste des sept sommets. Bass propose une première liste comportant l’Everest en Asie, l’Aconcagua en Amérique du Sud, le Denali en Amérique du Nord, le Kilimandjaro en Afrique, l’Elbrouz en Europe, le massif Vinson en Antarctique et le mont Kosciuszko en Australie. Lui-même remporte le défi en atteignant l’Everest le 30 avril 1985. L’Italien Reinhold Messner propose une seconde liste, remplaçant le mont Kosciuszko par le Puncak Jaya, situé en Nouvelle Guinée. Son défi est remporté le 7 mai 1986 par Patrick Morrow, devançant Messner de quelques mois. Du point de vue de la difficulté technique, la liste de Messner est la plus difficile des deux puisque se rendre au Puncak Jaya relève d’une vraie expédition, tandis qu’atteindre le sommet du mont Kosciuszko est relativement facile. »

Pas de véhicule à moteur, pas d’assistance ni d’oxygène
En adoptant la liste de Messner, Matthieu met donc la barre très haut. Pire, ou mieux, dirait-il, il y ajoute trois nouvelles règles, histoire de pimenter l’affaire. « Pas de véhicule à moteur sur tout le tracé du tour du monde (à l’exception des bateaux dans les ports car obligatoires). Ascension des sept sommets sans assistance, ni oxygène, ou guide (quand la loi le permet). Et enfin, l’itinéraire entre les sommets doit toujours compter un ou plusieurs challenges complémentaires, afin de constituer une première mondiale ». Ambitieux, mais réaliste quand même, l’aventurier qui n’oublie pas d’être père – il insiste beaucoup sur ce point tout au long de notre entretien - décide de scinder ce périple de 100 000 km en plusieurs « chapitres » annuels, répartis sur 7 ans.
En 2017, ce sera donc « l’Aconcagua par le champ de glace nord de Patagonie ». Trois semaines en totale autonomie avec un groupe de quatre amis. Suivies de 2 500 km à vélo, seul cette fois, pour remonter vers le nord de la Patagonie chilienne avant de gravir l’Aconcagua ( (6 962m), « sans guide ni porteur, en solo et totale autonomie », précise-t-il.
Le «Chapitre 1 » bouclé, Matthieu songe déjà au suivant : « le Denali par le passage du nord-ouest ». Soit « plus de 3 000 km à skis sur la mer gelée du fameux et redoutable passage du Nord-Ouest, de la côte Atlantique jusqu’à la côte Nord de l’Alaska. » Avec à la clef, un record à battre, celui de Mike Horn – excusez du peu – l’un des trois aventuriers au monde à l’avoir réalisé.

Mais cette fois, il ne sera pas seul. A ses côtés, Loury Lag. Un brun tout en muscles et en nerfs. Du genre à ne pas tenir en place. Et surtout pas entre quatre murs. Son parcours, il le déballe vite, comme pour s’en débarrasser une fois pour toutes : «enfant hyperactif, élevé dans un climat de violences physiques et psychologiques ». Délinquant à 15 ans, s’enchainent des années d’errance, de drogue et de nuits dans la rue avec, au bout de l’impasse deux arrêts cardiaques et quelques mois de prison. C’est la marche qui le sortira du trou lors de sa traversée des Etats-Unis, pieds nus. Radical. Il en revient la tête pleine de projets. Dont un qui marche : construire des maisons écologiques. Back to normal, avec en sus, une famille bien à lui, qu’il se construit et le structure. Enfin.
Pas casé pour autant, Loury remporte une émission TV de survie dans un désert d’Afrique du Sud en 2017 et enchaine de belles expéditions. Notamment la traversée en solitaire du plus grand glacier d’Europe en Islande ou celle du désert des Bardenas à pied. Il est prêt pour autre chose. Mais quoi ?




« Recherche partenaire pour expédition »
C’est là qu’intervient Matthieu, son projet Icarus et que se construit la légende, largement reprise par la presse de l’époque. Loury aurait répondu à une annonce dans la presse, dans le style : « Aventurier cherche partenaire pour expédition extrême, projet sur 7 ans ». Ça ne s’est pas du tout passé comme ça », explique Matthieu. « Alors que je préparais le chapitre 2 d’Icarus, j’ai été contacté par un journaliste d’Aujourd’hui en France. Dans l’interview, j’ai mentionné que j’avais envie de partager cette aventure avec un partenaire, mais qu’il faudrait que ce soit la bonne personne. A la publication de l’article, le bruit a couru que j’avais publié une annonce (rires). J’ai reçu une quinzaine de candidatures. Toutes loufoques. Sauf celle de Loury. On s’est appelé, on est resté 1h30 au téléphone. Entre nous ça a marché tout de suite. Une semaine après, on partait marcher ensemble dans les Alpes. »
Leur complémentarité est évidente, tant sur l’aspect technique que sur la conception du projet. « C’est devenu notre projet, le tournant de nos vies », résume d’ailleurs Matthieu. Et ensemble, ils ont bien l’intention de devenir des aventuriers professionnels. « L’exploration est ni plus ni moins qu’une discipline. Nous sommes des athlètes de haut-niveau, tant sur la préparation que l’alimentation. Nous nous entrainons toute l’année pour partir parfois 6 mois durant, alors que d’autres le font pour une course de 30 secondes. Notre discipline mériterait d’être mieux reconnue ! » estime Loury.




Aujourd’hui s’ouvre donc leur chapitre 2 : 3 000 km à skis par des températures allant jusqu’à -50° et avec plus de 90 kg sur le dos. « Le temps nous sera compté », expliquent-ils. « Ce sera la pleine période de la fonte des glaces, et l’eau pourrait prendre le dessus si leur planning n’est pas respecté. Arrivés sur la côte Nord de l’Alaska, les deux hommes récupèreront des vélos avec lesquels ils rejoindront le Denali (6 190 m) quelques 1 350 km plus au Sud. « L’ascension du sommet se fera en traversée par le Nord, par le glacier de Muldrow », expliquent-ils. « Cette voie, la première ascension historique du sommet le plus haut d’Amérique du Nord, est aujourd’hui délaissée, car très difficile d’accès. La descente se fera à skis par la voie normale du versant Sud-Ouest. L’équipe effectuera le sprint final en rafting le long des rivières descendant des glaciers du Denali jusqu’à la côte sud de l’Alaska et l’Océan Pacifique. Arrivée prévue début juillet à Anchorage (AK). Soit quatre mois plus tard.

A quelques minutes de boucler notre entretien, dernier tour d'horizon avec Matthieu et Loury, attentifs mais ... pressés. Réponse à deux, ou en solo, c’est selon.
Quel est votre background ?
L : Bordeaux, Paris, Montpellier … Une mère thérapeute, un père dans le bâtiment … comme Matthieu. J’ai monté deux entreprises. Dont une de construction de maisons écolo, devenue leader en un temps record. Puis j’ai tout liquidé. J’ai aussi monté des business dans la cryptomonnaie et l’immobilier. Là je travaille sur un projet de tente innovante, multifonctions. Mais monter une expédition comme Icarus, c’est une vraie entreprise.
M: Moi j’étais brillant à l’école. Mais à 14 ans, j’habite seul à Montpellier. A 16 ans, finis les cours. Ce sera la drogue jusqu’à 18 ans. Puis les chantiers dans l’entreprise de mon père. Un CAP et Les Compagnons.
Qu’est-ce qui vous a rendu forts ?
M : Ma capacité d’adaptation. La chance d’avoir une mère qui me dise qu’il fallait « savoir s’adapter à tout. J’ai déjà vécu quinze vies. J’ai toujours su m’adapter. Ça me sert tous les jours.
Qu’est-ce qui a pu vous faire craquer dans le passé ?
M : La peur de l’échec. Donc je préférais me saboter. Mais les arts martiaux m’ont sauvé. Cinq ans de kung Fu et cinq de krav-maga.
Quels sont vos points forts pour cette expédition ?
M : Je suis organisé, méticuleux. Je me charge des recherches préalables aux expéditions. Je dévore les bouquins, j’apprends toutes les procédures via les vidéos, les tutos. Je suis scolaire.
En montagne et en zones polaires, je suis beaucoup plus technique que Loury.
L : Je suis un commercial. Je sais vendre les projets.
Sur le terrain, moi, je tombe dans une crevasse et j’apprends à m’en sortir. Je suis bon sur le chaud et le subsaharien. Et … je pousse au cul quand il faut.
L’aventure, c’est mieux en solo ou à deux ?
M : J’ai voulu faire du solitaire. J’ai vu et j’ai réussi. Mais il m’a manqué le côté humain. Alors qu’en groupe, c’est génial.
L : Je préfère être tout seul. Personne me fait chier, je compte que sur moi-même. Mais Icarus c’est différent : le projet est complètement maboul. Le défi, c’est aussi que ça matche entre nous. Le projet m’a donné beaucoup envie. Un explorateur doit être capable de survivre partout.
Pourquoi Icarus et pourquoi relever le défi de Mike Horn ?
M : On veut aller sur son terrain. On a relu ses bouquins. Pour un gars qui n’y connaissait rien, à l’époque, c’est fou. D’ailleurs, avec du recul, parfois il s’y est mal pris. Nous, on s’attaque à lui par admiration et dans les mêmes conditions, c’est important qu’il le sache. C’est un honneur pour nous.
Votre préparation au grand froid?
L : Entre autres, un stage en Laponie norvégienne au milieu de rien pour découvrir la vie dans le cercle arctique.
Votre préparation au niveau nutritionnel
M : Moi, je suis un viandard ! Mon rêve, chasser pour manger. Vivre en autosuffisance. Peut-être un jour en Alaska ?
L : J’ai fait des recherches très poussées sur ce sujet. Avant, je faisais 20kg de plus. Je suis intéressé par la chrono nutrition, le jeune intermittent, je ne mange pas le soir. J’ai aussi arrêté la viande et les produits raffinés.
Pour Icarus, on a besoin de 8000 calories pendant nos trois mois polaires. Matthieu, lui aime la viande. On a dû travailler deux lignes différentes, avec, entre autres la fameuse recette des céréales et fruits secs de Borgi (Borge Ousland, partenaire de Mike Horn sur sa dernière expédition polaire, ndlr), sans oublier le chocolat !
Quel est votre budget ?
L : Environ 297 000 euros pour le seul chapitre 2.
Quelles sont vos références, ceux qui vous inspirent ?
M : Les explorateurs norvégiens, bien sûr, Jean-Louis Etienne. Et Mike !
L : Bear Grylls, Nims Dai, on est en contact et on doit se voir à notre retour. Damien Castera, Mathieu Crepel, Vincent Colliard, Justine Dupont : ma génération, quoi. Mais aussi les Youtubeurs: Jhon Rachid, Little Gypsy, ou Cyprien. J’adore échanger avec eux.
L’exploit dont vous êtes le plus fier ?
L : Être père de famille, ça fait cliché mais je m’en fous.
M : Idem, ça dépasse largement tout ce que j’ai pu faire avant, et aussi avoir lancé le projet Icarus, enfin on verra dans sept ans, quand il sera bouclé !( rires).
Vous ne seriez pas là si …
M : Si Éric, mon prof de charpente en CAP ne m’avait pas dit que je n’avais rien à faire là : «T’es trop intelligent pour ça ! ». Ça m’a fait réfléchir et j’ai changé de vie. Et puis aussi Michael Simons : un pilote qui élevait des ovins, rencontré en Australie. Je lui ai offert le Petit Prince. C’est lui qui m’a ouvert à l’idée de faire quelque chose de grand.
L : Moi, c’est plutôt des événements et ma philosophie : toujours transformer quelque chose de dramatique en quelque chose de bon. Je ne serais pas là si je n’avais pas eu ma famille, mes compagnes, mes amis proches.
Au retour qu’est-ce qui vous’attend ?
M : On veut vendre du team building, faire des conférences, écrire des bouquins.
Qu’est-ce que vous appréhendez le plus ?
L : Savoir si on va réussir.
M : La séparation d’avec mon fils, pendant quatre mois et demie. Même si je m’y suis préparé depuis deux ans.
Votre défi ultime ?
L : Perdurer dans cette vie-là le plus longtemps possible.
M : Avoir la liberté de faire ce que j’aime.

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