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Projet Icarus, Chapitre 2
  • Société

Par peur du Covid-19 les Inuits ferment leurs portes aux explorateurs polaires

  • 6 avril 2020
  • 9 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

Le 25 février dernier, Matthieu Bélanger et Loury Lag mettaient le cap sur l’Alaska. Objectif : le Denali, la plus haute montagne d’Amérique du nord. Soit plus de 3 000 km à skis sur la mer gelée du fameux et redoutable passage du Nord-Ouest, de la côte Atlantique jusqu’à la côte Nord de l’Alaska, 2e étape du projet ICARUS : gravir les sommets les plus élevés de chaque continent. Ils avaient tout prévu, sauf l’arrivée de la pandémie en territoire Inuit. Interviewé par Outside, Matthieu Bélanger raconte leur périple.

A la veille de leur départ, en février dernier, nous avions rencontré à Paris Matthieu Bélanger et Loury Lag. Très en forme, après deux ans de préparation, dont une année d’intense entraînement physique, les deux aventuriers s’apprêtaient à accomplir le chapitre 2 du projet Icarus. Un défi lancé en 2017 par Matthieu, le Montpelliérain : « faire le tour du monde en sept années, sans véhicule motorisé, en réalisant l’ascension de chacun des sept sommets de la fameuse ‘liste de Messner’ - à savoir les montagnes les plus élevées de chacun des sept continents - avec, pour chacune des ascensions, l’ajout d’un challenge complémentaire pour constituer une première mondiale », nous expliquait-il alors dans un discours bien rodé, mais crédible. A son actif, Matthieu comptait en effet cinq ans de baroud autour du monde avec, entre autres, la traversée de l’océan Pacifique à la voile, six mois dans le désert du Nullarbor en Australie, une expédition sur l’une des dernières calottes glaciaires d’Amérique du Sud et les îles gelées du Svalbard. »

Icarus

A la « liste de Messner », Matthieu ajoutait trois nouvelles règles. Pas de véhicule à moteur sur tout le tracé du tour du monde (à l’exception des bateaux dans les ports car obligatoires). Ascension des sept sommets sans assistance, ni oxygène, ou guide (quand la loi le permet). Et enfin, l’itinéraire entre les sommets devait toujours compter un ou plusieurs challenges complémentaires, afin de constituer une première mondiale ». Ambitieux, mais réaliste, l’aventurier avait décidé de scinder ce périple de 100 000 km en plusieurs « chapitres » annuels, répartis sur 7 ans.  En 2017, ce sera donc « l’Aconcagua par le champ de glace nord de Patagonie ». Trois semaines en totale autonomie avec un groupe de quatre amis. Suivies de 2 500 km à vélo, seul cette fois, pour remonter vers le nord de la Patagonie chilienne avant de gravir l’Aconcagua ( (6 962m), sans guide ni porteur, en solo et en totale autonomie.

Battre le record de Mike Horn

Le deuxième volet était prévu pour 2020, l’ascension du sommet du Denali par le passage du nord-ouest. Soit « plus de 3 000 km à skis sur la mer gelée du fameux et redoutable passage du Nord-Ouest, de la côte Atlantique jusqu’à la côte Nord de l’Alaska. » Avec à la clef, un record à battre, celui de Mike Horn – excusez du peu – l’un des trois aventuriers au monde à l’avoir réalisé. 

Icarus

A ses côtés cette fois, Loury Lag. Un brun tout en muscles et en nerfs, à l’enfance difficile, remis sur les rails grâce à une traversée des États-Unis, pieds nus. Il en revient la tête pleine de projets, dont un qui marche - construire des maisons écologiques – et de l’énergie à revendre. Loury remporte une émission TV de survie dans un désert d’Afrique du Sud en 2017 et enchaîne de belles expéditions. Notamment la traversée en solitaire du plus grand glacier d’Europe en Islande ou celle du désert des Bardenas à pied. Il entend parler d’Icarus via la presse, contacte aussitôt Matthieu et lui propose de s’associer.  Leur complémentarité est évidente, tant sur le plan technique que sur la conception de l'aventure.  C’est devenu notre projet, le tournant de nos vies », résume Matthieu. 

Ensemble, ils ont donc préparé le chapitre 2 d’Icarus :  3 000 km à skis par des températures allant jusqu’à -50°. « Le temps nous sera compté », nous expliquait alors Matthieu : « Ce sera la pleine période de la fonte des glaces, et l’eau pourrait prendre le dessus si le planning n’est pas respecté. Arrivés sur la côte Nord de l’Alaska, les deux hommes devaient récupérer des vélos avec lesquels ils devaient rejoindre le Denali (6 190 m) quelque 1 350 km plus au Sud, via le glacier de Muldrow. Une voie délaissée, car très difficile d’accès, précisait Mathieu. Le sprint final était prévu en rafting le long des rivières descendant des glaciers du Denali jusqu’à la côte sud de l’Alaska et l’Océan Pacifique. Et l’arrivée envisagée début juillet à Anchorage (AK).  Soit quatre mois plus tard. 

Ce projet colossal, fruit de deux ans de préparation sur la base d’un budget de près de 300 000 euros, s’est vu stoppé net mi-mars par l’épidémie de Covid-19, en plein territoire inuit. Un énorme coup du sort qui aurait pu finir plus mal encore, raconte Matthieu qui souffre encore des séquelles d’un périple où il a failli perdre la vue.

Des pulkas trop lourdes

« Quand nous nous sommes rencontrés, à Paris, il nous restait encore quelques préparatifs. Acheter le petit matériel non sponsorisé, trouver du cash pour les billets d’avion. C’était un peu la course avec pas mal de galères à régler. Nos plans pour les repas à emporter s’étaient effondrés. Le chef étoilé était toujours partant pour nous préparer de bons petits plats, mais au niveau des lyophilisés, on avait des problèmes.  Tout le matos était centralisé à Montpellier. Louri m’a rejoint quatre jours avant le départ pour préparer les sacs. Tout checker pour une expédition de cette envergure prend des plombes et un espace dingue car il faut tout étaler, examiner, ranger. Malgré un départ chaotique (à cinq heures du matin, la porte de notre camion s’est coincée, on a dû casser la vitre pour partir vers l’aéroport) nous avons réussi à embarquer avec nos sacs de 300 kg , et déjà 1500 euros d’excédents de bagages.

A Montréal, on a raflé tous les lyophilisés que nous avons pu trouver et acheté les munitions d’alarme pour le pistolet à ours. De là, en deux sauts de puce en avion, nous sommes arrivés à Repulse Bay, notre point de départ. Et, le 1er mars, nous étions sur les skis avec nos deux pulkas chargées, très chargées ! 115 kg de matériel, nourriture et fuel sur la mienne, 140 kg sur celle de Loury. C’était beaucoup, nous le savions, mais faute de moyens, nous avions dû renoncer à notre plan initial : récupérer sur notre route des colis envoyés à l’avance. Trop cher.

Icarus, chapitre 2 (Icarus)Icarus, chapitre 2 (Icarus)

Devant nous, 100 km sur terre, théoriquement légèrement vallonnés, selon les rares cartes d’aviation et cartes numériques disponibles. En fait assez reliéfés. Les cinq premiers jours ont été très éprouvants, et notre avancée très lente, vent de face. On en a chié très fort, par des températures descendant à -64°, avec la peur de ne pas se réveiller le matin.
Enfin arrivés à la mer, notre moyenne s’est un peu améliorée. Compte-tenu du relief, et du retard accumulé, nous avons décidé de changer de cap et de nous diriger vers le village de Taloyoak, dans le territoire du Nunavut.

Icarus, chapitre 2 (Icarus)Icarus, chapitre 2 (Icarus)Icarus, chapitre 2 (Icarus)

48 heures les yeux bandés

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à y voir flou. Au point qu’au troisième jour, je me demandais si mon écran d’ordinateur ne marchait pas. Les yeux me brulaient et pleuraient toute la nuit. L’ophtalmie des neiges, je connaissais. Les jours passés sur la glace avaient eu raison de mes yeux. On a consulté par téléphone un ophtalmologue qui m'a ordonné un arrêt total de 48h, immobile et les yeux bandés, traités à la pommade à la vitamine A. Lory a monté seul le camp et s’est occupé de moi.

Icarus, chapitre 2 (Icarus)Icarus, chapitre 2 (Icarus)Icarus, chapitre 2 (Icarus)

Au bout de deux jours, mon œil gauche commençait aller à peu près bien, mais, sur le droit, c’était toujours le flou total. Par sécurité nous avons donc contacté la police de Kugaaruk, la ville la plus proche, pour savoir s’il était possible d’y consulter un médecin. Et c’est là que tout s’est emballé, c’était la fin du truc. Suite à la pandémie de Covid-19, un nouveau décret interdisait toute circulation entre les villages arctiques, aucun étranger n’y était autorisé, par crainte de propager le virus. Poursuivre notre route nous mettait hors la loi. On nous enjoignait de revenir à notre point de départ. A défaut, nous attendaient une arrestation, une mise à quarantaine suivie d’une expulsion et d’une interdiction du territoire canadien. 

Loury était partant pour continuer malgré tout. Avec deux jours de repos de plus, ça paraissait jouable au niveau santé. Mais la pression a commencé à monter, savoir qu’en France pour nos familles cela devenait très compliqué aussi n’arrangeait rien. Reste qu’ à ce stade revenir sur nos pas était totalement impossible, faute de fuel pour notre réchaud et de nourriture. Notre progression avait été si lente à l’allée, comment rebrousser chemin ... Aussi notre seule réponse à la police canadienne a été : ‘venez donc nous chercher’. Et là, ça a été l’enfer.

En position foetale dans le traineau

Les rangers, des Inuits accompagnés de volontaires, sont arrivés au bout de 36 heures à cinq motos neiges, équipés de traineaux.  Pas vraiment ravis d’avoir à nous tirer de là. Ils ont pris nos pulkas, nous ont entassés, recroquevillés en position fœtale, sur un traineau et sont partis à fond sur la glace. 60 km dans le vent, par – 50°. Pour seule protection, nos tenus de skis, légères car conçues pour rester actifs. Rien avoir avec les équipements des Inuits. Le calvaire a duré six heures. On a cru qu’on allait y rester. A l’arrivée à Repulse Bay, Lory avait des gelures superficielles aux mains et aux pieds, quant à moi, mon pied gauche était sérieusement atteint. On m’a mis en réchauffement au centre médical de la ville. 

Consignés dans le seul hôtel de la ville, nous avions interdiction de reprendre la route, on s’est quand même posé la question, l’idée étant de repartir, plus légers cette fois. Nous étions prêts à tout. Mais vu la pression de la police, nous avons dû renoncer. Loury a eu du mal à l’entendre, c’était dur pour nous deux, mais là, il fallait dire stop, on arrête les frais. Il y avait trop de trucs contre nous. Sans compter que réussir à traverser les cinq à six villages sur notre trajet était totalement illusoire et ne nous aurait conduit qu’à une interdiction du territoire. Soit la fin du projet Icarus. Quand tout s’acharne, il faut savoir rentrer à la maison, se regrouper.
Les vols s’annulaient les uns après les autres et les prix flambaient avec la menace de l’épidémie, mais le 22 mars nous sommes arrivés à trouver des billets de retour pour la France. 
Pendant nos deux ans de préparation, nous avions tout prévu. Tous les problèmes médicaux ou de logistique, mais pas une pandémie s’étendant au territoire inuit.

Un budget de 300 000 euros

Aujourd’hui Loury est confiné chez son frère, au Cap Ferret, il n’a pas pu rejoindre sa compagne et leurs deux filles, par crainte de contaminer un membre de la famille, fragile. C’est compliqué, il a pris un gros coup au moral.  Moi je suis avec mon fils et ma compagne, pharmacienne réquisitionnée pour l’épidémie. Je m’occupe beaucoup de mon fils. Je ne me plains pas, mon pied se remet doucement et au niveau des yeux, on craignait le pire, mais je n’aurai pas de séquelles. 

En revanche, on a pas mal de soucis financiers. Monter une telle expédition, c’est 300 000 euros de budget. Il va falloir gérer les problèmes, un par un. Certains sponsors nous ont lâché en cours de route, devant la crise, mais dans l’ensemble ils ont été hyper cool. Mais je ne te cache pas que c’est compliqué. Sur le coup ça allait, on était très concentrés sur la gestion du retour et inquiets pour nos familles, vu la situation en France.
Là, j’essaie de trouver un boulot alimentaire. J’hésitais à repartir faire un truc en réserve militaire, ou dans la gendarmerie. J’ai alerté mon réseau. Je prendrais n’importe quoi. Parmi les options aussi, peut-être retravailler pour la boite de Borge Ousland ( l’explorateur polaire norvégien, partenaire de la dernière expédition de Mike Horn, ndlr). Pour les besoins de l’expédition, comme Loury, j’avais mis en stand by mon entreprise de bâtiment. A voir si je peux relancer un chantier ou deux.

C'était les kites ou les billets d'avion

Mais nous avons fait quelques erreurs en sous-évaluant le coût du fret de nourriture dans les points relais, qui nous aurait permis de partir bien plus légers, et donc d’avancer plus vite et de moins nous épuiser. Nous sommes également partis sans kite, faute de moyens. En février, vu notre budget, c’était soit les kites, soit les billets d’avion. Or un kite nous aurait fait gagner beaucoup de temps à skis. A l’avenir, nous devrons boucler notre budget plus tôt, de façon à ce que le projet soit moins serré financièrement et au final plus fluide.

La pandémie a mis un coup de frein d'un an sur le projet Icarus. Avant d’envisager repartir, il nous faut régler toutes nos dettes. On manque encore un peu de recul, mais déjà on tire les leçons de cette aventure qui nous a permis d’avoir un entrainement en situation réelle. Au final, pendant les 220 à 230 km parcourus, on a cassé du matériel, notre équipement est encore en stand-by au Canada, chez l’infirmier qui nous a soignés – trop cher dans l’immédiat pour le rapatrier – mais dans l’ensemble, nous étions très bien équipés et bien préparés physiquement. Reste qu’en 18 jours on a perdu 5 kg chacun, alors que nous ingurgitions 7000 à 8000 calories par jour.

Difficile donc de se projeter, mais à ce stade, il semble raisonnable de décaler les étapes et de passer au chapitre trois de l’expédition, prévu en Afrique. Nous avons déjà une partie du matériel. On a mis deux ans pour monter le chapitre deux, pour le suivant, un an est envisageable. Cette partie est moins technique que le deuxième, elle inclut deux sommets faciles, de la voile et du VTT. Le danger est plutôt humain, une partie se déroulant dans des zones pas forcément très sécurisées. 

Loury n’a pas encore accepté l’idée que c’est le coronavirus qui a tout fichu en l’air.  Il pense qu’on aurait pu y arriver. Bon, là, il n'y a rien qui marche, mais ça repartira ! Et surtout, cette histoire a confirmé que notre équipe fonctionnait.  Même dans la merde on a toujours pris les décisions ensemble. On a assumé à deux toutes les décisions, même quand elles n’étaient prises que par l’un d’entre nous. Et c’est l’essentiel. »

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