Difficile de trouver deux cousins qui se cherchent autant que François Pons et Marc Bouzik. Difficile, aussi, d’en trouver deux aussi attachants. Quand Outside les rencontre au Festival Aventure et Découverte de Val d’Isère, où leur film Side to Side, une production Premier Degré, reçoit le Prix Outside, ce n’est pas le handicap de François, en fauteuil roulant depuis un grave accident de voiture, qui saute aux yeux, mais leur complicité. Les deux se coupent la parole, se vannent, s’agacent parfois. Une longue relation sans doute renforcée par cette aventure. Car Side to Side n’est pas seulement un film de voyage. Si le documentaire a reçu une standing ovation au FIFAV de La Rochelle, ce n’est pas uniquement pour leur improbable périple en side-car, d’Angoulême jusqu’en Iran, pendant 135 jours. C’est surtout pour la sincérité qui s’en dégage, et pour son regard étonnamment lucide sur le handicap, raconté sans pathos.
Le 15 octobre 2015, à la suite d’un grave accident de voiture, la vie de François bascule. Il a alors 24 ans et termine un master d’économie. Plongé dans le coma pendant plusieurs semaines, il laisse les médecins extrêmement pessimistes. Tous les week-ends, Marc fait l’aller-retour pour aller voir son cousin à l’hôpital, sans savoir s’il se réveillera, ni dans quel état. « Les pronostics étaient très mauvais, raconte-t-il aujourd’hui. Si François se réveillait, on nous disait qu’il serait sûrement un légume. »
Mais François s’en sort. Lorsqu’il finit par se réveiller, les séquelles sont lourdes. Le traumatisme crânien dont il a été victime lui laisse des troubles de la parole et l’empêche de marcher. « Je parle mal, je n’arrive plus à marcher… c’est vraiment de la pourriture », nous dit-il. De son accident, il ne garde aucun souvenir.
Commence alors une longue rééducation, que François aborde comme un défi. Ancien sportif, intrépide, il refuse qu’on lui dicte ce qui est encore possible ou non. « Je l’ai vu comme un défi, même si je savais que je n’allais pas pouvoir remarcher. Je ne me suis pas dit : “Je ne vais plus pouvoir repartir en voyage.” D’abord, on s’occupe de la rééducation. »
Marc, lui, nourrit un autre rêve. Partir loin à moto, seul, avec assez d’inconfort pour avoir le sentiment de vivre une vraie aventure. « J’ai commencé la moto tard, vers 25-26 ans, et j’ai passé mon permis uniquement pour voyager. Je ne roule même pas au quotidien. La moto, c’était vraiment le moyen de partir loin. » Lecteur de récits d’aventure, fasciné notamment par Sylvain Tesson et les grands espaces russes, il rêve alors de rouler jusqu’au lac Baïkal. « Je m’étais fixé l’objectif de partir avant mes 30 ans, loin, seul, et de me mettre un peu dans la merde », nous raconte-t-il. Mais son premier départ tourne court. Prévu juste avant le confinement général lié au Covid, son voyage s’effondre avant même d’avoir commencé.
Quelques mois plus tard, une fois le premier confinement levé, Marc reprend la route et décide de pousser le plus loin possible sur l’itinéraire qu’il s’était imaginé. En chemin, il tombe sur L’Homme qui marchait dans sa tête, de Patrick Segal, le récit d’un homme devenu paraplégique après avoir reçu une balle dans la colonne vertébrale. « Le fait de lire ce livre me donne envie de retenter mon voyage différemment. Et avec François. » Ce qui devait au départ être un voyage de Paris jusqu’au lac Baïkal devient peu à peu une aventure à deux. « En s’appropriant tous les deux l’itinéraire, c’est devenu la côte Atlantique jusqu’à la côte Pacifique, d’Angoulême à Vladivostok, d’un side à l’autre du continent eurasiatique. »

D’Angoulême… à l’Iran
Enfants puis adolescents, les deux cousins passaient leurs vacances ensemble, entre ski l’hiver et Hobie Cat l’été. Ils n’étaient pourtant jamais partis ensemble hors de France. Encore moins pour traverser l’Eurasie en side-car.
Deux ans de préparation seront nécessaires avant le grand départ. Un financement participatif leur permet de réunir environ 30 000 euros, dont 20 000 issus des dons d’environ 250 particuliers, auxquels s’ajoutent près de 10 000 euros de sponsors et de soutien matériel. Marc active aussi son réseau dans l’univers de la moto. « En l’espace de deux mois, on ne parlait plus que de nous dans la sphère des influenceurs moto », raconte-t-il. Le projet attire même l’attention de grandes marques, parmi lesquelles Triumph et la Mutuelle des Motards, leurs deux principaux partenaires. « On est partis de deux cousins que personne ne connaissait avec un projet un peu farfelu, et on s’est retrouvés avec de l’argent pour le financer et des partenaires qui nous ont vraiment suivis », résume Marc. « On a vraiment décollé grâce à eux. »
En 2022, pendant 135 jours, ils sillonnent les routes d’Eurasie. Ils descendent d’abord vers la Grèce, longent l’Adriatique, traversent la Turquie, puis entrent en Iran par le sud avant de pousser jusqu’au sud-est du pays, où la réalité géopolitique les rattrape. La frontière avec l’Azerbaïdjan, fermée en raison de la guerre en Ukraine et des conséquences persistantes du Covid, les contraint à faire demi-tour. Le voyage sera donc raccourci. Enfin, « raccourci » reste relatif. « Finalement, on a fait autant de bornes que si on était allés jusqu’à Vladivostok », résume Marc. Le retour se fera par le nord de l’Iran, l’Arménie, la Géorgie, puis les Balkans, avant de boucler la boucle. Quatre mois et demi de route, en side-car, pour une aventure qui n’avait déjà plus grand-chose d’ordinaire.



Un side-car conçu sur-mesure
Pour ce voyage, il leur faut une machine adaptée. Ce sera un side-car conçu pendant des mois avec leur oncle, fixé à une Triumph, et équipé d’une nacelle spécialement conçue en acier et plaques de carbone pour transporter François et son fauteuil roulant. « Le fait d’être en side-car, explique Marc, ça nous permet d’avoir tous les deux des sensations. Et en plus, on est l’un à côté de l’autre, on peut assez facilement se parler. »
Un premier voyage test en Norvège leur permet de mesurer tout ce qu’ils n’avaient pas anticipé. « François a insisté pour qu’on fasse ce voyage test, et heureusement. Ça nous a permis d’adapter énormément de choses dans notre organisation et d’améliorer le side-car. »
Après autant de mois passés à concevoir l’engin, il est évidemment hors de question d’abandonner le side-car en route. « Ce n’est pas un consommable, on a mis des mois à le construire… On n’a même pas envisagé cette option, explique Marc. En revanche, j’ai souvent envisagé de laisser François sur la route. Deux fois en Turquie, six fois en Iran, quatre en Arménie… » Très vite, ils réalisent pourtant que le vrai défi du voyage ne sera pas la route. Ce sera le fauteuil roulant.



« Ma relation avec François était parasitée par le fauteuil »
« Quand je lui ai proposé le voyage, François m’a dit : “Est-ce que tu es bien conscient que tu vas devoir t’occuper de moi ?” Je ne me rendais pas compte de ce que ça impliquait. C’est ça qui a été le plus dur. » Avec le recul, Marc reconnaît avoir largement sous-estimé la charge mentale que représentait le fait de voyager avec François et son fauteuil. Mais il insiste : « Ce n’est pas s’occuper de François qui est relou. C’est s’occuper du fauteuil roulant. » Car il faut penser aux accès, aux trottoirs, aux campements, aux montées, aux descentes, aux routes impraticables. Toute une logistique permanente, à laquelle les personnes valides ne pensent presque jamais.
La configuration finit par peser sur eux. « Ma relation avec François était un peu parasitée par le fauteuil, confie Marc. Au bout d’un moment, ce n’est plus mon cousin. Lui me voit comme le mec dont il dépend, et moi je le vois comme le mec qui me demande des services. Il n’y avait plus ce côté “allez, on va boire des bières et on rigole”. » François le sait aussi. « Je suis obligé de lui demander des choses, puisque je suis dépendant. Mais il faut faire attention à la manière dont je les demande. » À quoi Marc répond : « Surtout que moi, je suis assez impatient et je monte vite en pression. Dépendre d’un mec qui n’est pas forcément très agréable, ce n’est pas forcément très cool. »
« C’est dur, acquiesce François. Mais il n’y a pas que des difficultés. On a quand même vécu un beau voyage. Il faut le savoir avant de partir, ne pas se laisser prendre au dépourvu. Et surtout avoir envie d’essayer des choses. »
Les gens ne nous voyaient pas comme un handicapé et son accompagnant, ils nous voyaient comme un duo.
Autre effet inattendu du voyage, le regard des autres. « On est dépendants, donc on parle beaucoup avec les gens, explique François. Ils sont gentils avec nous. Et parce qu’il y a le fauteuil roulant, ils ne voient pas Marc comme un gars qui voyage seul. Les gens ne nous voyaient pas comme un handicapé et son accompagnant, ils nous voyaient comme un duo. »
Sur la route, ce duo ne passe évidemment pas inaperçu. « La moto a un côté sympathique, le side-car a un côté hyper sympathique », résume Marc. De quoi déclencher des rencontres, des discussions et des invitations improvisées.

« On voulait montrer que c’est possible… »
Au delà du périple, « On voulait montrer que c’est possible. Qu’on n’est pas exceptionnels, explique François. Il suffit d’avoir un peu de volonté. »
« Sur le papier, si tu réfléchis bien, ce voyage, tu ne le fais pas, reconnaît Marc. Il y a énormément de contraintes. Mais avec un peu de méthode, d’organisation et de soutien, tu peux faire des choses qui semblent très compliquées.
Si une personne valide donne de son temps pour une personne en situation de handicap, tu vas l’aider à faire des choses qu’elle ne pourrait pas faire solo, et qui lui ouvre d’autres portes. Mais ça marche aussi dans l’autre sens. Moi, sans Francois, je n’aurais pas eu la chance de faire un voyage aussi cool, qui nous a permis de faire un film, d’aller à des festivals, rencontrer des gens incroyables. Ce qui peut sembler comme une grosse emmerde ne l’est pas forcément. J’aurai pu faire ce voyage avec mon meilleur ami, ça aurait surement été plus facile. Mais à la fin du voyage, l’aventure se serait arrêtée. Alors que là, on est rentré en 2022 et en 2026, l’aventure continue. »
Les prochaines projections du film seront annoncées sur @sidetoside.adventure.
Photo d'en-tête : Side to Side Aventure