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K2
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

Face aux grosses agences, un Français solitaire bataille pour se faire une place sur le K2

  • 3 juillet 2025
  • 6 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

La saison commence à peine sur le 2e sommet le plus haut du monde, mais au camp 1, on se bat déjà pour trouver un coin de replat et y planter sa tente. Serge Hardy, 58 ans, surnommé « l’alpiniste breton » vient d'en faire l’expérience. Pourtant il est loin d'être un bleu. Pour sa 3e tentative sur le K2, il se lance seul, mais non sans expérience. Le Français, qui est également un sky runner aguerri, a déjà gravi le Gasherbrum II en 2021 et il est auréolé du titre de « Léopard des neiges ». Une récompense pour ceux qui comptent à leur palmarès les cinq sommets de plus de 7 000 mètres de l’Union soviétique. Habitué à grimper « à la Russe », léger et généralement sans oxygène, il détonne agréablement sur un sommet où le business ne cesse de se développer.

« C1, 6 060 mètres ! Ok, on peut noter que la tente n'est pas vraiment à plat. Mais ça m'a quand même pris trois heures pour réaliser cette minable de terrasse... » écrit Serge Hardy sur Facebook, le 1e juillet. « Un peu la guerre pour rafler les emplacements potables à un C1 pas vraiment plat et bien expo aux chutes de pierres. La concurrence des grosses agences népalaises, celles qui ont des clients fortunés, se fait sentir. N'empêche, j'ai quand même réussi à la glisser là, cette petite tente ». 

Paradoxalement, la montagne est encore vide ce jour-là, mais les places sont déjà réservées. Aussi lui est-il difficile de trouver un emplacement pour sa tente au camp 1. Bien avant que leurs riches clients n’arrivent, les 8K Expeditions, Elite Exped et autres 14 Peaks se sont réparties le terrain afin de leur garantir les conditions les plus confortables et les plus sures. Dommage pour le petit Frenchy qui grimpe en solo sans payer sa dime aux agences.

Ce prof arrivé de Brest a un temps d'avance. Les équipes commerciales les plus rapides viennent seulement d'atteindre le camp de base. Certaines s'acclimatant actuellement au Broad Peak, avant de se rendre au K2. Serge Hardy est tout sauf pressé. Quelques jours plus tôt, alors qu’il était encore à Skardu, peu avant le départ vers le camp de base du K2, il se montrait philosophe.

Il reste un peu à faire, des sacs à boucler, une dose de vaccin à se faire injecter, mais finalement il reste du temps. 
Le temps, ce luxe de l'époque...
Après ce sera le départ, le trek, les rotations d'acclimatation, l'attente, le "push".
Et les grandes questions seront posées sur le tapis.
Est-ce que l'action est une dictature ?
Quand les muscles prennent le pouvoir, est ce que la sensibilité existe encore ?
Devient-on une machine à marcher, à grimper, à écrabouiller la neige ?
Est-ce qu'on rêve encore dans les camps d'altitude, blotti dans son duvet ?
Est-ce qu'on a les yeux humides derrière les verres fumés, quand la beauté devient trop forte ?
Est-ce que là-haut on pense encore à ceux qu'on aime ?
Est-ce qu'on leur parle ?
Est-ce qu'ils nous entendent, ou les mots se perdent-ils dans le vent ?
Est-ce que, est-ce que...

En fait, il savoure sa chance. En 2024, cet ingénieur électronique devenu professeur a décidé de faire une pause d’un an afin de se consacrer à ses passions : les voyages et l’alpinisme de haute montagne. Après un périple en Grèce, à Kalymnos, paradis des grimpeurs, il est reparti au Pakistan. Direction le massif du Karakorum, à la frontière sino-pakistanaise pour défier les 8 611 m du deuxième sommet du monde après l’Everest.

Serge Hardy K2Serge Hardy K2

« S’il n’y a pas de danger, il n’y a pas d’engagement »

C’est sa troisième tentative. La première, le temps lui a manqué. La seconde, c’est la météo qui s’est liguée contre lui. Pas de quoi le décourager, cette fois sera bonne. Il part seul - risqué, forcément - mais « s’il n’y a pas de danger, il n’y a pas d’engagement », aime dire cet alpinisme qui grimpe sans oxygène, mais qui n’a rien d'une tête brûlée. De ces deux premières ascensions, il a d'ailleurs tiré un documentaire : « K2, revenir vivant ».

Pour s’entraîner pour le K2 Serge Hardy ne pouvait pas compter sur les 385 mètres des Monts d'Arrée, en Bretagne. Il a donc filé dans les Alpes où il a pu retrouver ses réflexes, entre les cascades de glace et le Mont Blanc.

L’alpiniste n’était pas vraiment rouillé en fait. D'abord parce qu’il a été élevé à la dure et qu'il n'arrête pas. Depuis sa découverte de l’alpinisme à l’approche de ses trente ans, il a enchaîné les sommets au point de jouir aujourd’hui d'un rare honneur : le titre de « Léopard des neiges » récompensant ceux qui, en URSS accrochaient à leur palmarès les cinq sommets de plus de 7 000 mètres de l’Union soviétique (Kommunism, Pobiéda, Lénine, Korjenevskaïa et Khan Tengri). Une distinction rare pour un Français, mais qui s’explique, comprend-on à la lecture du portrait qu’en dressait notre collaborateur Cédric Gras dans nos colonnes.

Serge Hardy
(Serge Hardy)

Elevé à "l'école russe" de l'alpinisme

« Né en 1967, ce Breton s’entraîne à l’ultra-trail sur les côtes escarpées, ou à l’escalade sur les falaises de la presqu’île de Crozon. Hardy, cela vient pourtant du Nord où il n’y a pas guère plus de relief que dans le Finistère, exceptés terrils miniers et hauts-fourneaux. Là-bas, ses parents communistes sont engagés jusqu’au cou dans le Parti et l’été, ils leur arrivent d’emmener le jeune Serge randonner dans le bloc de l’Est. Il effectue aussi un séjour scolaire en URSS tout en rêvant de devenir cosmonaute comme tous les petits Soviétiques. Puis à 20 ans, de Valenciennes où il étudie, il se rend à Moscou pour une des grand-messes de la religion léniniste (… ).

Et la haute montagne dans tout cela ? Il la découvre d’abord dans un groupe de copains militants, alors qu’il approche des 30 ans. Ils se retrouvent dans les Alpes ; lui traverse chaque fois la France depuis Brest où il enseigne au lycée (il n’est finalement pas devenu cosmonaute). Il dit n’avoir jamais été inspiré par la cordée prolétaire Berardini-Paragot. Il trace sa route, il apprend, il prend de l’altitude mais le sommet du Mont-Blanc, il ne l’atteint qu’avant de s’envoler vers le Kirghizistan en 2006.

Est-ce à cause de son engagement politique qu’il a choisi l’ex-URSS ? Une convergence de bonnes raisons plutôt. Ses classes de russe lui rendent la région familière et l’absence de moussons permet de s’y rendre pendant les vacances scolaires. Et puis si on insiste, il avoue que le pic Lénine n’était pas pour lui déplaire. C’est fait, à presque 40 ans, le voilà juché à 7 134 mètres, entre Monts Célestes et Pamir, au milieu d’alpinistes russes et d’étrangers découvrant ces massifs longtemps interdits. Serge en fait partie et se prend au jeu. Trois ans plus tard, il remet cela avec un ami et un guide russe nommé Nikolaï Totminanin qui vient de recevoir un piolet d’or pour l’ascension de la face nord du Jannu. Serge est à bonne école. Il atteint sans encombre le sommet du légendaire Khan Tengri (7010m) ou « Maître du ciel », la cime sacrée des nomades des steppes. Totmianin lui propose d’enchaîner avec les 7439 mètres du pic de la Victoire, juste en face. C’est la plus terrible épreuve du quinté octroyant le titre de « Léopard des neiges ». Les deux camarades passent trois nuits dans le « huitième kilomètres » et des conditions dantesques. Le Pobiéda est bien plus septentrionale que les 7000 himalayens. Les Russes l’appellent le « congélateur ». Serge s’en sort avec un nez noir. Pas de quoi bouder son plaisir. 

Là-haut pour "la sensation de liberté, celle d'assumer ses choix"

Désormais, il n’a plus le choix. Il doit terminer la série. «  Ce qu’il fera en 2011, au Tadjikistan cette-fois avec le pic Ismaël Somoni, aussi connu sous le nom de pic Komunism ou « pic Staline ». » Gravi pour la première fois en 1933 par le fameux Evgueni Abalakov, il culmine au-dessus de toutes les chaînes d’Asie centrale et n’est rien d’autre que le toit de l’ex-Urss. ».

Par la suite, on le verra beaucoup dans les Alpes, notamment sur le Cervin, gravi par l’arête du lion, en 2020, mais son amour pour l’Europe de l’Est ne faiblira jamais.. L’année précédente, en 2019, à 52 ans, il remonte pour la 6e fois au pic Lénine, dans le cadre de la Red Fox Elbrus Race, course de skyrunning la plus haute du monde…. rejointe à vélo depuis l’Allemagne : 30 jours en selle.

On imagine combien cet alpiniste doit se sentir un peu décalé au C1 du K2, à la veille de l’arrivée des expéditions commerciales. Lui n’est là ni pour les médailles ni pour les records. Juste pour jouir de cette « sensation de liberté » qu’il éprouve en montagne. Liberté « de prendre sa décision, d'assumer ses choix, comme il l’expliquait, au micro du radio bretonne en 2022, à la veille de sa première tentative.

On ne sait pas si Serge Hardy monte avec un tracker, mais il fait partie de ceux qu’on va aimer suivre cette saison sur le K2.

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