« It goes boys » (« c’est bon les gars, vous pouvez y aller ») prononçait Lynn Hill, non sans provocation, au monde de l’escalade, après avoir été la première athlète à avoir libéré The Nose, une voie mythique sur El Capitan dans le parc national du Yosemite, en 1993. Depuis le Colorado, où elle réside actuellement, Lynn, 61 ans, est revenue pour Outside sur la découverte de ce sport au milieu des années 70, à l'âge de 14 ans, sur sa chute de 22 mètres dans le Luberon en 1989, son désir de transmission, sa relation à la maternité et sa vision des problématiques sociétales actuelles, de l’écologie à la menace du droit constitutionnel à l’avortement aux États-Unis.

Lorsque tu as commencé l’escalade, étais-tu considérée comme marginale ?
À l’époque, c'était encore un sport confidentiel – tous les grimpeurs étaient considérés comme marginaux. Dès le début, j’ai accepté d'être différente, de ne pas correspondre à ce que l’on attendait de moi. Je n’en étais pas malheureuse pour autant, disons que j'ai fait avec. C'était une partie de moi.
J’ai commencé l’escalade avec ma grande sœur et son copain. Puis, j’ai étendu ma communauté jusqu’au groupe désormais appelé “Stone Masters” (rassemblant de très forts grimpeurs des années 1970, basé à l'origine en Californie du Sud et plus tard dans le parc national de Yosemite, composé entre autres de John Bachar, Ron Kauk, John Long - et de Lynn Hill, ndlr), réputé pour repousser les limites de l’escalade en libre (par opposition à l’escalade artificielle, un grimpeur en libre n’utilise aucun équipement pour se hisser au sommet de la voie, uniquement les prises proposées par le rocher, ndlr).
Au cours de ta carrière, tu as fait du trad, des big walls tout en obtenant en parallèle de nombreuses victoires en Coupe du monde… Comment expliques-tu cette polyvalence ?
J’ai commencé l’escalade par le trad (type d’escalade utilisant uniquement des protections amovibles, ndlr). Tout le monde grimpait comme ça en 1975, en plaçant des protections dans des fissures. Nous n’avions pas le droit de mettre des points d’ancrage sur le rocher, comme c’est le cas aujourd’hui, surtout en Europe où les falaises sont généralement plutôt calcaires (ce qui limite les possibilités de placer des coinceurs, le rocher étant principalement lisse, ndlr). À l’époque, cela faisait sens. Nous n’avions pas encore cette vision assez moderne de l’escalade. D’ailleurs, les salles d’escalade n’existaient pas.
Quelques années avant mes débuts, je me souviens être allée dans le Yosemite. Quiconque visite ce magnifique parc national se demande “Il y a vraiment des gens qui grimpent là-haut ?” Une interrogation que je me suis aussi posée. Je me souviens avoir été très impressionnée. C’est là-bas que j’ai commencé l’escalade avec ma grande soeur et son copain. Au début, je n’y connaissais rien du tout. Quand j’y suis retournée en tant que grimpeuse, à 17 ans, j’ai fait mon premier big wall (paroi dont l’ascension peut nécessiter plusieurs jours, ndlr), un autre sport ! Tu dois emporter beaucoup d’équipement, de l'eau, de la nourriture, connaître les techniques de hissage de sac… Je l’ai vécu comme un rite initiatique - tu apprends à faire plein de choses différentes, à devenir polyvalent.
J’ai aussi pratiqué un peu d’escalade artificielle. Mais ce n’était pas vraiment mon truc. (…) Quant aux compétitions… elles sont presque arrivées dans ma vie par accident ! Un de mes amis, le président du club alpin américain à l’époque, savait que j’étais une forte grimpeuse et que j’aurais bien pu représenter les États-Unis à l’international. Il a reçu une invitation de la FFME (Fédération Française de la Montagne et de l'Escalade, ndlr) pour venir en France, dans le Verdon, puis à Arco, en 1986, pour les Rock Masters (l’une des premières compétitions internationales d’escalade à Arco, en Italie, ndlr). C’est ainsi que je suis entrée dans le milieu de la compétition. Heureusement qu’ils m’ont payé le voyage, car à ce moment-là, je n’avais pas d’argent à dépenser en billets d’avion. Même si je ne parlais ni Français ni Italien à l’époque, ça a été une superbe aventure pour moi - grimper sur du calcaire, avec des gens d’une autre culture, les Britanniques mais aussi les Français, comme Patrick Edlinger ou encore Catherine Destivelle. Je l’ai vécu comme une immense fête de l’escalade.

As-tu expérimenté de la discrimination genrée au fil de ta carrière ? Sous quelle forme ?
Sur cette première compétition, les hommes ont eu un price money beaucoup plus élevé que celui des femmes. Les femmes sont souvent moins payées que les hommes, c’est encore vrai aujourd’hui. À l'époque, c'était un sacré challenge, surtout durant la période où j’étais une mère célibataire. Le secret, c’est de se faire confiance et d’oser entreprendre.
Ton autobiographie "Ma vie à la verticale" commence avec l’histoire de ta chute à Buoux, dans le Luberon, en 1989. Peux-tu revenir sur cet événement ? Qu’est-ce que ça a changé dans ta vie ?
C’était un concours de circonstances. Avant me m’élancer dans ma voie, j’ai arrêté de faire mon noeud pour récupérer mes chaussons d’escalade situés à quelques mètres de là. Au même moment, j’ai rencontré une grimpeuse qui m’avait vue en compétition quelques semaines auparavant. On a discuté. Ce qui m’a détournée de ce que j’étais en train de faire. Je n’ai pas remarqué que je n’avais pas fini de m'encorder. De plus, comme il s’agissait d’une voie facile, j’ai fait le choix de ne pas enlever ma doudoune, sans quoi j'aurais pu me rendre compte de mon erreur. J’ai alors commencé à grimper.
Quand je suis arrivée au sommet, mon nœud ne s’était pas encore défait. J’ai dit à mon assureur : “Prends-moi”. C’est à ce moment-là que la corde aurait dû se tendre mais je n’ai rien senti. (…) J’ai alors pris son brin de corde pour lui faire comprendre que j’étais arrivée au sommet. C’est à ce moment-là que la corde s’est défaite de mon baudrier. Je me souviens encore avoir vu l’arbre en bas : « C’est la seule façon de t’en sortir », me suis-je dit. Il fallait que j’atterrisse dedans pour optimiser mes chances de survie. L’instinct a parlé. J’avais 1,75 seconde pour me retourner et viser l’arbre. J’ai eu la chance d’atterrir entre deux gros blocs, après une chute de 22 mètres, ça m’a sauvée.
Avec du recul, je pense avoir vécu une expérience de mort imminente. À la suite de cet accident, je me suis demandée pourquoi j’étais en vie, j’ai aussi remis en question ma pratique. Il faut savoir que l’une des premières choses que tu apprends en débutant l’escalade, c’est le “partner check” (avant l’ascension, assureur et grimpeur font une vérification mutuelle de leur équipement de sécurité, ndlr) : tu regardes ton nœud, et si ton assureur a bien mis son système en place. Si le grimpeur n’a pas bien fait son nœud, on lui fait directement la remarque, c’est une habitude que nous avons dans notre sport. Ça a donc remis en cause la relation que j’avais avec mon assureur, mon mari de l’époque.
Tu ne cesses d’inspirer les grimpeuses. Te considères-tu comme une figure féministe ?
Le mot “féminisme”, c’est comme le mot “chauvin”. C’est un parti pris. Je n’aime pas ce mot même si je pense correspondre à sa définition : j’aspire à un monde où les opportunités entre les hommes et les femmes seront égales. Ce qui est loin d’être le cas. Une étude récente montre que lorsqu’un homme annonce à son employeur qu’il va être père, son salaire augmente. Mais si une femme fait de même, elle sera moins payée. Ce qui fut mon cas. J’ai toujours voulu avoir le contrôle sur ma vie sans me forcer à faire ce que je ne voulais pas. Je n’ai eu de cesse de suivre mes choix.
Avec tes ascensions du Nose, penses-tu avoir ouvert la voie aux femmes pour s’exprimer au plus haut niveau en escalade ?
Je pense y avoir y avoir contribué. Mais sans moi, ça aurait quand-même eu lieu. C’est juste devenu plus évident, les médias ayant parlé de moi - et d’autres grimpeuses aussi. Aujourd’hui, dans les salles d’escalade, on voit de plus en plus de femmes. Et en falaise aussi. L’escalade est un sport fantastique, qui implique tellement de qualités différentes, que les femmes possèdent aussi, notamment l’équilibre, la souplesse mais surtout le mental - visualiser, croire en soi. Mais je pense que les femmes ont besoin d’être davantage encouragées dans leur pratique. Traditionnellement, les dynamiques sociétales entre les hommes et les femmes apprennent aux femmes à être faibles, leur disent qu’elles ne savent pas garder leur calme sous la pression. Il y a beaucoup de préjugés sur ce que les femmes peuvent faire et ne peuvent pas faire - et elles sont nombreuses à y croire. (…) Je pense que nous sommes capables de beaucoup de choses.
On te voit souvent grimper avec de jeunes grimpeuses, comme Sasha DiGiulian ou encore Nina Caprez. La transmission, c'est important pour toi ?
En effet. Je pense que nous avons mutuellement des choses à nous apporter. Elles ont tellement d’énergie, de détermination et s’entraînent beaucoup. Par exemple, j’ai récemment grimpé avec Nina en Suisse, alors enceinte de huit mois. C’était un superbe moment. Elle est tellement motivée par l’escalade, je pense que ça fait partie de son identité. L’escalade est son moyen d’expression. C’est pourquoi elle continue de grimper en ce moment, mais dans des voies faciles.

Tu as un fils, Owen. Est-ce que le fait d’être devenue mère a changé ta vision de l’escalade ? Comment ?
Oui. Aujourd’hui, les sociétés se rendent compte que c’est bien qu’une femme ait des enfants – elle en devient certainement plus efficace. (…) Cependant, si les marques te considèrent comme une athlète capable de voyager à travers le monde, ça sera difficile de continuer à vivre de l’escalade. On peut voyager avec ses enfants, je l’ai fait. Mais si tu veux qu’ils aillent à l’école, tu as besoin de stabilité. Être grimpeuse professionnelle est l’opposé de ce dont tes enfants ont besoin. C’est un équilibre délicat à trouver. Tu peux par exemple être davantage impliquée dans le design, la création de contenus pour les réseaux sociaux. Les marques commencent peu à peu à comprendre cela.
La maternité change ta vision de l’escalade : tu ne vas plus faire d'ascensions très dangereuses car tu ne veux plus laisser ton fils sans mère. (…) Et puis, ton corps est bien moins résiliant qu’à 20 ou 30 ans. Il peut encaisser beaucoup moins d’entraînement et gagnera plus lentement en force. Devenir parent, d’autant plus mère, te fait réfléchir à deux fois avant de prendre un risque. Ça t’élargit aussi ta vision du monde et l’importance de la communauté.
L’année dernière, Caroline Treadway a sorti un documentaire à propos des troubles du comportement alimentaire dans le milieu de l'escalade, "Light". Avais-tu conscience du problème ?
J’étais au courant. Je pense que c’est un problème commun à d’autres sports, où la question du poids entre en jeu. Pour en avoir discuté autour de moi, beaucoup de grimpeurs sont concernés. J’ai moi-même essayé à une période de contrôler mon poids, de diminuer mes apports lipidiques. À mon avis, c’en était devenu un peu obsessionnel. Mais aujourd’hui, je ne m’en soucie plus du tout. Je mange de façon naturelle, principalement des fruits et légumes frais. J’essaie d’avoir une alimentation davantage tournée vers l’écologie. Par exemple, je pense aussi que nous n’avons pas besoin de manger de la viande pour avoir un apport protéique suffisant. Produire un kilo de viande consomme tellement d’eau… Nous devons être conscients des ressources du monde.
Les troubles du comportement alimentaire, ce sont des maladies. Tu peux en mourir. Sans en arriver jusque-là, ce genre de restrictions fait du mal à ton corps – tu perds tes menstruations et à long terme, tu peux souffrir d’ostéoporose. Ton corps n’est pas fait pour performer avec si peu de nourriture. Après, je dois bien admettre qu’il soit difficile mentalement de ne pas être toujours au top, de ne pas performer tout le temps. L’hiver, quand il fait froid, tu peux prendre quelques petits kilos. C’est naturel, ça ne va pas changer grand-chose dans ton entraînement. Selon moi, c’est normal d’osciller entre des périodes plus tranquilles et des périodes où tu performes.
Quelle est ta pratique de l’escalade aujourd’hui ?
Je grimpe pour le plaisir. Hier, j’ai grimpé à Boulder Canyon (dans le Colorado, ndlr), aujourd’hui il pleut, les précisions météos annoncent même de la neige ! (…) Quand il pleut, je vais grimper en salle - j’aime bien grimper sur des murs artificiels. Ce n’est pas la même expérience que grimper en extérieur mais ça me permet de rester en forme. C’est un environnemental très social où se rejoignent les membres de la grande communauté de grimpeurs de Boulder (la « Mecque » de l’outdoor, dans le Colorado, ndlr).

Qu’est-ce que l’escalade t’a appris ?
Enormément de choses ! Ça m’a appris à développer beaucoup de compétences mentales - la visualisation, la confiance en soi, la persévérance, donner le meilleur de moi-même peu importe le moment. Outre les aspects mentaux, grâce à l’escalade, j’ai découvert les cultures du monde. Je parle plusieurs langues – l’Espagnol, le Français et l’Italien. Vivre à l’étranger t’apprend beaucoup de choses, à questionner ce que tu as dans ton propre pays. Qu’est-ce que ça signifie “être Américain” ? “Citoyen du monde” ? L’escalade m’a aussi appris à être proche de la nature.
Te sens-tu concernée par les problématiques écologiques actuelles ?
Bien sûr ! Ce que nous pouvons faire, c’est consommer moins. (…) Mais parfois, on peut se sentir désarmé, sachant que la meilleure chose à faire est un choix politique sur le sujet. J’espère qu’un jour, on arrivera à faire suffisamment pression sur les politiciens pour que de réels efforts soient mis en place. C’est déjà plus ou moins le cas mais ça va trop lentement. Nous pouvons vivre en harmonie dans notre environnement, sans le détruire.
Actuellement, le droit constitutionnel à l'avortement aux États-Unis est menacé. Quelle est ton opinion sur ce sujet ?
À mon avis, c’est une autre question sociétale vers laquelle nous nous dirigeons dans une direction opposée au progrès. Je ne suis pas d’accord avec ça. Je pense que ça va causer beaucoup plus de problèmes – certaines personnes n’auront pas suffisamment d’argent pour se rendre dans un endroit où l’avortement est légal.
Quels sont tes futurs projets ?
J’ai un projet de documentaire avec Nina (Caprez, ndlr) mais aussi un camp d’escalade, pour les enfants en particulier, à Hueco Tanks, au Texas. Nous avons déjà beaucoup de salles d’escalade, je trouve qu'il est important de faire découvrir la grimpe en extérieur. Hueco Tanks est un endroit historique où plusieurs tribus indiennes vivaient. C’est par conséquent très protégé – il faut y venir avec guide, en étant au maximum 10 personnes.
Et enfin, dernière question, aurais-tu des films et/ou des livres à recommander à nos lecteurs ?
Côté film, je recommanderais “Torn”, l’histoire sur la disparition tragique d’Alex Lowe ou sinon “Free Solo”, un film fascinant, même si je pense que beaucoup de gens l’ont déjà vu. Sinon, je conseillerai un vieux livre, « L’athlète au cœur guerrier » de Dan Millman. C’est l’un des premiers livres mêlant performance, psychologie et philosophie qui m’a intéressée. Je l’ai relu récemment.
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