Aujourd'hui, samedi 19 septembre, l’alpiniste sera la première femme à recevoir un « Piolet d'Or » pour l'ensemble de sa carrière. Une consécration. L’occasion de revenir avec elle sur les grands moments d’une vie mue par la passion.
Nul besoin d’être membre du CAF pour connaître Catherine Destivelle. A bientôt 60 ans, une carrière de grimpeuse puis d’alpiniste riche en premières de très haut niveau, celle qui en 1992 s’est définitivement imposée dans le milieu très masculin de l’alpinisme en gravissant, à vue et en solo, la face nord de l’Eiger, est très tôt entrée dans l’imaginaire collectif français. Rare femme dans les années 1980/90 à oser affronter les faces et les sommets les plus techniques, jeune, belle, et dotée d’une énergie incroyablement communicative, Catherine a immédiatement plu aux médias, Paris Match en tête, qui lui consacrera 15 reportages ces années-là. Pendant plus d’une décennie, les Français ont ainsi suivi ses exploits, l’ont aimée, l’ont adoptée. Et ils ne sont pas les seuls. Le Festival de Ladek, qui distingue les expéditions les plus engagées, s’apprête à lui décerner en septembre le Piolet d’Or pour l’ensemble de sa carrière. Elle est la première femme à recevoir ce prix créé en 2009, l’un des plus respectés dans le milieu.
De retour d’une ascension du mont Rose, qu’elle ne connaissait pas, l’alpiniste - aujourd’hui éditrice mais toujours passionnée par la montagne, son univers depuis l’âge de 12 ans - s’est entretenue en juillet avec Outside.

Un « Piolet d'Or carrière » récompense « un alpiniste qui, par son engagement et son éthique, a marqué son époque », en quoi est-ce que cela te parle ?
En fait, il s’est passé quelque chose qui marqué une génération. Beaucoup de gens se souviennent des années 90 - de l’Eiger, des Drus, et me disent aujourd’hui que je les ai vachement inspirés. Pas les jeunes, mais les 35 ans et plus, oui. Le film ( « Au-delà des cimes, réalisé par Rémy Tezier, sorti en 2009 ndlr) y est sans doute pour beaucoup. Il a donné envie à pas mal de gens d’aller en montagne ou de la redécouvrir. Et puis aussi, le fait qu’entre 1985 et 1990 je sois restée longtemps présente dans les médias, Ça a pas mal imprimé dans la mémoire collective.
Paris Match m’a beaucoup aidée, comme d’autres alpinistes d’ailleurs, Rébuffat par exemple pour ne citer que lui. Le magazine m’a consacré plus de quinze reportages. Mais je ne les lisais pas, je craignais qu’on raconte des trucs pas vrais. Je ne vivais pas très bien cette attention, j’avais peur qu’on ne parle de moi que parce que j’étais une femme. Mais au final, je me suis rendue compte que non.
J’avais un rapport un peu ambigu avec tout ça, c’était un pensum, mais j’acceptais, je la jouais pro, j’ai fait ça comme un métier. C’était un peu difficile à gérer dans ma tête, mais je suis toujours restée moi-même, je n’ai pas créé un personnage. J’ai eu la chance d’être bien entourée et ma famille m’a beaucoup aidée. Quand je suis devenue un peu moins visible, ça a été plus facile.



Catherine Destivelle en solo dans les Drus (Kosciki)
Au palmarès des Piolets d'Or « carrière », tu succèdes entre autres à la légende Reinhold Messner, au Français Robert Paragot, au Polonais Krzysztof Wielicki, à l’Anglais Chris Bonington et à l’Américain Jeff Lowe, sans parler bien sûr de l’Italien Walter Bonatti. Comment t’inscris-tu dans cette lignée ?
Oh, je n’en ai pas fait autant qu’eux ! C’est d’ailleurs ce que j’ai dit aux organisateurs. Je ne m’y attendais pas, beaucoup d’autres alpinistes le méritent aussi. Mais bon, je n’ai pas refusé ! (rires). C’est vrai que j’ai marqué une période, alors si c’est le sens de cette récompense, ok.
Depuis le début j’ai essayé de faire des premières, des premières «tout court », pas des premières féminines. Ça c’était trop facile, car à l’époque, pour les femmes tout restait à faire ! Mais l’Eiger, c’était en hiver, à vue, sans reconnaissance. Une vraie première. Je faisais très attention à ça, je ne voulais pas être mise en avant juste parce que j’étais une femme. J’ai suscité des jalousies chez quelques garçons. Après les Drus, personne ne savait que j’avais déjà fait beaucoup de montagne entre 15 et 20 ans, aussi, l’Eiger a vraiment marqué un tournant, après ça, tout le monde a changé d’avis.




Catherine Destivelle, dans la face du Xixa (Erik Decamp)
Tu es la première femme à recevoir une telle distinction pour l’ensemble de sa carrière. Comment expliques-tu cela ? Quelles seraient les grandes oubliées de l’alpinisme ?
Je ne sais pas, tout dépend de la charte des Piolets d’or. L’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner aurait peut-être pu l’avoir, elle est la première femme à avoir fait les quatorze 8000 sans oxygène. Mais peut-être n’a-t-elle pas emprunté de nouvelles voies ?



Photo de gauche : Grand Capucin (Erik Decamp). Photo du milieu : solo dans Devils Tower, Wyoming - USA (Beth Wald). Photo de droite : Samizdat - 8a (Cimaï)
Après une carrière de pure grimpeuse, où tu réussis entre autres Chouca (8a+) à Buoux, tu te tournes vers l’alpinisme, tu gravis en hiver et en solitaire les trois grandes faces nord des Alpes avant de te lancer dans des expéditions lointaines. Quels sont les grands moments que tu retiens de chacune de ces phases ?
Côté compétition : ma victoire en 1985 à Bardonecchia. Elle m’a propulsée en tant que grimpeuse pro. Puis j’ai eu un accident (elle chute dans une rimaye au pied des aiguilles de Chamonix et se fracture le bassin, ndlr). Et là, ça m’a boosté pour persévérer et prouver que je pouvais revenir.
En alpinisme, c’est l’Eiger qui m’a plus marquée. J’étais enfin respectée en tant qu’alpiniste. Auparavant, je n’avais fait que les Drus. Après l’Eiger, j’ai montré que je n’étais pas seulement une rochassière.
Quant aux expéditions, j’en ai deux de réussies, mais j’y allais pour moi, je ne faisais pas de bruit là-dessus. J’ai toujours fait attention de bien gérer mes ascensions. Quand on a des sponsors, on se doit d’avoir des résultats. Ce n’est pas toujours facile, mais on a envie de leur rapporter quelque chose de l’Himalaya. L’Annapurna, le Makalu, ce sont de belles expériences, mais j’ai parfois été trop ambitieuse sur ce terrain. Et je ne voulais pas y laisser ma peau.




Catherine Destivelle - Cervin (P. Tournaire)
Beaucoup de documentaires ont couvert tes exploits . Quel est celui qui t’est le plus cher ?
Le dernier, « Au-delà des cimes », car il donne envie d’aller en montagne. C’est un film sur le partage, l’amitié. Il a fait rêver beaucoup de gens. Beaucoup m’ont dit : « c’est grâce à ce film que je suis allé en montagne ».


Catherine Destivelle, Latok (BD)
Jeff Lowe est souvent présenté comme ton mentor. Qui d’autre a joué un rôle clef dans ta carrière de grimpeuse et d’alpiniste ?
C’est vrai, Jeff m’a beaucoup aidée. Il m’a donné confiance. Il était reconnu et il a cru en moi. Quand en 1991 je lui ai dit : "je veux faire le pilier Bonatti en solo et en libre". Sa seule réponse : « bravo, vas-y ! ». Ça m’a confortée dans mon projet. C’est très important d’avoir des gens qui croient en toi.
J’ai fait de la montagne très jeune. Y être à ses côtés, c’était très paisible. Je n’ai jamais eu peur en montagne. Jamais. Je quitte la maison, je monte en montagne … je suis chez moi. Je savais que j’avais de la réserve, de la marge, j’étais bien. Comme l’était Jeff. Dans les Drus, j’ai eu des moments difficiles et chaque fois je me suis remémorée toutes les situations délicates vécues avec lui, j’y trouvais de l’apaisement. Il m’inspirait. Un mentor, oui, on peut dire ça. Mais il y a aussi Lothar Mauch, mon compagnon, lui aussi ne m’a jamais freiné, il m’a donné confiance.
Sans parler bien sûr de mes parents. Sans eux, je ne serais pas celle que je suis aujourd’hui. A 12 ans, j’habitais en banlieue parisienne, je partais à 6h du matin pour faire de l’escalade et ne revenais qu’à la nuit. A 13-14 ans, tous les week-ends, c’était escalade à Fontainebleau, seule. En stop. Mes parents pensaient que j’y allais en train ! A 13 ans j’ai décidé de faire le tour de l’Oisans, seule. Ils m’ont dit ok, m’ont déposée et sont venus me chercher dix jours plus tard. Par la suite, jamais, ils ne m’ont arrêtée. Ils avaient confiance en moi. Alors, bien sûr, Pierre Richard, Lothar, Jeff ont été essentiels pour moi. Mais ce n’est pas la même chose.


Catherine Destivelle, 1991- ouverture d'une nouvelle voie dans les Drus (Sylvie Chappaz)
Dans quelques jours tu vas avoir 60 ans. Des regrets, des remords, des désirs ?
Non, aucun regret. Et puis les bilans …
Passé 60 ans, je vois que de très bons alpinistes font encore des exploits. C’est une pratique où l’expérience, l’endurance et le self control comptent énormément. Et dès que je suis en forme, les projets reviennent en masse. J’ai à nouveau envie de grimper, de partir en montagne. Tous ces vieux rêves d’ascensions encore jamais faites. Hier encore c’était le mont Rose. Du jamais fait pour moi. A l’époque cela ne m’intéressait pas, pas assez difficile. Moi, les grands noms ou l’altitude, ça ne m’a jamais vraiment passionnée. Ce qui me plaisait, ce sont les voies techniques. Aujourd’hui je prends plaisir à des treks peinards, à être dans la nature et à rencontrer les gens qui l’habitent, mais pas à la performance.


Catherine Destivelle, Grandes Jorasses (René Robert)
Quel regard portes-tu sur l’évolution de l’alpinisme ?
Aujourd’hui la priorité est donnée à la vitesse. Notamment en expédition, où ça a beaucoup changé. Les entrainements sont devenus diaboliques et les alpinistes de vrais athlètes. D’ailleurs beaucoup en France appartiennent à l’armée. On voit moins aussi de gens sponsorisés par des marques. Mais plus de mécénat en revanche. Au fond, c’est plus sain.
Nims Dai, par exemple, c’est une autre forme d’alpinisme, mais il faut quand même le faire ! Je suis ravie que ce soit lui qui ait réussi cet exploit et pas un autre; que ce soit un Népalais. Après tout, c’est leur montagne, c’est chez eux.




Catherine Destivelle en solo dans l'Eiger (René Robert)
Avec la création de ta maison d’édition Les Éditions du Mont-Blanc, tu es devenue éditrice, sur un créneau qui se porte plutôt bien.
Bien oui, mais il faut relativiser. Les tirages ont baissé, comparé à il y a dix ans. Aujourd’hui, quand on fait 4000 exemplaires, c’est bien. Mais les gens ont besoin de rêver. Beaucoup font du sport, courent, font du trail ou grimpent, notamment en milieu urbain. Et jamais on a vu autant de gens dans les montagnes. Et puis ils ont un certain pouvoir d’achat.
Mais moi, les livres de montagne, ça ne m’a jamais intéressée. Ou alors plus tard, quand en lisant certains textes j’ai mis des mots sur des choses que j’avais ressenties en montagne. Quand j’entends des gens dire qu’un « Premier de cordée » est à l’origine de leur passion ! Pas pour moi, ce drame. Moi, ce qui m’a donnée envie, ce sont les photos de Rébuffat !

Catherine Destivelle, Plan Praz
Tu as commencé la montagne à 12 ans, que conseillerais-tu aujourd’hui à une fille de cet âge qui serait tentée de suivre ta voie ?
D’essayer de trouver un club cadet au CAF. Pas facile pour les 8-12 ans. C’est une grosse responsabilité pour ceux qui l’encadrent. Mais je lui dirais : commence à faire de l’escalade, et puis monte en refuge, apprécie la montagne, fais des treks, c’est déjà une belle étape. Si tu le peux, fais des stages. Et surtout grimpe en tête. Pas en second. En réversible, c'est ok. Sinon tu y resteras toujours ! Quitte à baisser ton niveau, grimpe en tête, car ça te force à faire des choses. J’ai démarré comme ça, c’est ainsi que j’ai progressé, je le dois à Pierre Richard (son premier compagnon de cordée, ndlr). « C’est ton tour », disait-il. Et je n’osais pas dire non.
Article initialement publié le 22 juillet 2020, republié samedi 19 septembre
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