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Joey Evermore El Capitan
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El Capitan à 7 ans pour « devenir un homme » ? Le projet éducatif controversé de la famille Evermore

  • 7 octobre 2026
  • 19 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

En mai dernier, Joey Danger Evermore atteignait le sommet d’El Capitan le jour de ses 7 ans, devenant le plus jeune enfant connu à parvenir en haut de la paroi du Yosemite. Une performance ? Oui. Mais peut-on parler d’une véritable ascension, s’interrogent certains grimpeurs, qui rappellent que l’enfant a essentiellement remonté des cordes fixes. Derrière ce débat technique se dessine une histoire beaucoup plus étonnante. Chez les Evermore, chaque garçon se voit fixer dès 5 ans un « objectif colossal », préparé quotidiennement pendant des mois ou des années. Une méthode éducative revendiquée par leur père, Joe, entrepreneur féru de marketing et grimpeur, qui veut aujourd’hui en faire un documentaire sur les épreuves que traversent ses garçons pour devenir des hommes. Un discours qui fait écho à une conception très traditionnelle de la masculinité et de la paternité actuellement très présente aux États-Unis, et dont certaines déclinaisons gagnent également la France. Son projet a déjà recueilli plus de 450 000 dollars via un appel de fonds et suscite des réactions si violentes que Joe Evermore affirme avoir été signalé aux services américains de protection de l’enfance. Aventure familiale hors norme, école de résilience ou pression démesurée exercée sur de très jeunes enfants ? Décryptage.

L'histoire est très américaine, mais les questions qu'elle soulève rappellent étrangement une affaire suisse qui avait enflammé la France il y a trente-cinq ans. Le 6 août 1991, Valérie Schwartz, 7 ans, atteignait le sommet du mont Blanc avec ses parents et un guide. La performance déclenchait aussitôt une polémique. Le médecin de l'École nationale de ski et d'alpinisme, également président de la commission médicale de la FFME, s'inquiétait des effets de la haute altitude sur un organisme aussi jeune. Le PGHM critiquait l'entreprise. Son père assurait au contraire que Valérie avait été soigneusement préparée et qu'elle était heureuse au sommet. Et Le Monde relevait déjà que le père avait prévenu les médias après l'ascension. Risque acceptable, consentement de l'enfant, recherche du record, rôle des parents et médiatisation étaient déjà au cœur du débat. En 2026 s'y ajoutent les réseaux sociaux, les partenariats avec des marques et un documentaire financé à hauteur de plusieurs centaines de milliers de dollars.

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Joey Evermore a-t-il vraiment grimpé El Capitan ?

Tout dépend de ce que l'on appelle « grimper ». Le 22 mai 2026, Joey Danger Evermore (c’est son vrai nom, ça ne s’invente pas !) a bien atteint le sommet d'El Capitan, la paroi d'environ 900 mètres qui domine la vallée du Yosemite. Parti à 6 ans, il a fêté son septième anniversaire sur la paroi. Mais l'enfant n'a ni grimpé en tête, ni ouvert les longueurs, ni récupéré les protections placées par les grimpeurs qui le précédaient. Il a principalement effectué une « rope ascent », à savoir remonter sur des cordes fixes à l'aide de jumars, des bloqueurs mécaniques permettant de progresser le long de la corde. Une distinction au cœur de l'enquête publiée le 4 juin par Climbing.

Elle n'est d'ailleurs pas nouvelle chez les Evermore. En octobre 2022, Sam Adventure, le frère aîné de Joey, avait déjà atteint le sommet d'El Capitan à 8 ans selon une technique similaire. Tom Evans, photographe et observateur historique d'El Capitan, avait suivi l'équipe plusieurs jours à la jumelle. Dans l'enquête publiée à l'époque par le San Francisco Chronicle, il qualifiait l'opération de « publicity hoax », une « supercherie publicitaire ». Selon lui, les grimpeurs précédant le père et son fils effectuaient le véritable travail d'escalade : ils grimpaient en tête, posaient les protections et installaient les cordes fixes sur lesquelles Joe et Sam remontaient ensuite. Les attaques étaient telles que Joe Evermore, qui s'appelait encore Joe Baker, avait obtenu un droit de réponse détaillé dans le quotidien. « Je veux que le public sache exactement ce que nous avons fait et je veux que les gens respectent cela », expliquait-il, disant avoir découvert après la polémique l'importance que les grimpeurs accordaient à cette distinction. « Je n'avais jamais entendu de ma vie qu'on ne pouvait pas employer le mot "climb" pour une ascension. » Il précisait n'avoir grimpé en tête qu'une seule longueur avec Sam : « La raison pour laquelle je ne grimpe pas beaucoup de longueurs en tête, c'est que je veux rester à quatre ou cinq pieds de Sam, gérer ses émotions et passer ce temps avec lui. » La famille utilise désormais explicitement l'expression « rope ascent ». Sam lui-même se présente ainsi dans le podcast Wild Ideas Worth Living : « Je m'appelle Sam Adventure Evermore et je suis la plus jeune personne à avoir effectué une ascension d'El Capitan sur corde. » Joey a donc atteint le sommet au terme de plusieurs jours sur la paroi et d'un effort physique important. Mais il n'a pas escaladé El Capitan au sens où l'entendent généralement les grimpeurs lorsqu'ils parlent d'une ascension de la paroi.

Pourquoi l'ascension de Joey a-t-elle provoqué une polémique beaucoup plus sérieuse ?

Parce que l'enquête de Climbing soulève des questions qui dépassent largement le vocabulaire employé. L'équipe accompagnant Joey comptait neuf personnes : Joe, Joey et son frère Sylvan, deux grimpeurs expérimentés chargés d'ouvrir toutes les longueurs, un cameraman, un responsable du hissage et deux autres équipiers participant au tournage et au transport des charges. Joe n'a ouvert aucune longueur et n'a hissé aucun sac, expliquant qu'il souhaitait rester constamment auprès de Joey. Premier problème relevé par Climbing : un permis de bivouac sur les grandes parois du Yosemite est limité à huit personnes. Joe aurait d'abord indiqué à la journaliste que l'équipe en comptait huit avant de reconnaître, lorsqu'elle les a énumérées avec lui, qu'ils étaient neuf. Les règles du National Park Service sur les permis d'escalade nocturne précisent effectivement que huit personnes au maximum peuvent figurer sur un même permis. Le NPS encadre également les tournages dans le parc ainsi que les activités commerciales.

Autre point soulevé par Climbing : les personnes rémunérées pour conduire ou assister l'équipe. Joe explique au magazine s'être renseigné auprès de la Yosemite Mountaineering School, seule structure autorisée à proposer commercialement des services de guidage dans le parc, avant d'y renoncer. Les règles de sécurité imposées aux clients ne correspondaient pas à la méthode qu'il souhaitait employer, notamment l'utilisation d'une deuxième corde d'assurage lors des remontées sur jumar. « J'ai simplement pensé que cela ne fonctionnerait pas pour nous, alors j'ai constitué ma propre équipe, avec des amis et de la famille », explique-t-il à Climbing. Josh Helling, directeur de la Yosemite Mountaineering School, confirme au magazine qu'aucun de ses guides ne faisait partie de l'expédition et explique pourquoi ses propres clients remontant sur jumar restent assurés par une deuxième corde : « Nous avons toujours une deuxième corde au cas où une arête couperait la première […] « El Cap est complexe. Beaucoup de choses peuvent arriver là-haut. »

Climbing a également retrouvé l'un des hommes rémunérés par Joe, désigné sous le pseudonyme de « Paul Smith ». Il affirme avoir reçu 4 000 dollars pour cinq jours. Selon son récit, il se trouvait initialement au Yosemite pour grimper et n'avait jamais hissé de charges sur une grande paroi. Recruté d'abord pour monter quelques sacs jusqu'à Mammoth Terraces, il aurait ensuite proposé, presque au hasard, un tarif de 800 dollars par jour lorsque Joe lui demanda de poursuivre avec eux. « J'ai lancé un chiffre ridicule : 800 dollars par jour. Il m'a répondu : "Oui, d'accord." Et là, j'ai eu un moment où je me suis dit : "Oh merde", parce qu'il fallait maintenant que je trouve comment faire réellement le boulot. » L'homme affirme n'avoir jamais grimpé de big wall et avoir notamment appris les techniques de hissage grâce à des vidéos. Il dit avoir hissé jusqu'à environ 136 kilos de matériel à la fois. « Le simple fait que cette équipe ait réussi à atteindre le sommet est un miracle. Tout jouait contre eux », affirme-t-il. Il raconte qu'au quatrième bivouac, épuisé et occupé à sécuriser les sacs dans l'obscurité, il aurait fini par exploser : « Vous devez commencer à prendre tout ça au sérieux. On est sur une putain de montagne. » Puis, apercevant la lumière rouge de la caméra braquée sur lui : « Éteignez-moi cette putain de caméra. Vous êtes en train de transformer tout ça en farce. »

Le lendemain, le casque de Joey, mal attaché selon ce témoignage, serait tombé de plusieurs centaines de mètres. Joe aurait alors donné son propre casque à l'enfant et récupéré celui d'un cameraman. Enfin, à une longueur du sommet, l'équipe se retrouve bloquée alors que le Yosemite Search and Rescue intervient sur une autre opération. Deux membres du YOSAR interrogés par Climbing décrivent les garçons comme fatigués, affamés et déshydratés. Les sauveteurs leur auraient fourni nourriture, vêtements chauds et sacs de couchage au sommet.

Joey, 7 ans, voulait-il vraiment faire l'ascension d'El Capitan ?

C'est la question sur laquelle le principal intéressé s'est le moins exprimé. Joey est mineur et ses prises de parole dans les médias sont rares. Juste après son ascension, la chaîne locale KRDO l'interroge. À la question de savoir comment il s'est senti au sommet, il répond : « C'était incroyable », puis ajoute : « On est arrivés en haut et on a mangé des rations militaires. » Le récit de son père est beaucoup plus développé, lui. En septembre, lorsqu'une vidéo montrant Joey et Sylvan dansant sur un portaledge relance la polémique, Joe reconnaît : « Joey pleurait environ une fois par jour, mais il n'a jamais demandé une seule fois à redescendre. » Dans l'entretien accordé à People le 2 octobre, il précise que son fils pleurait notamment lorsqu'il s'écorchait les articulations des doigts ou se retrouvait bloqué dans un passage. Selon Joe, puisqu'il ne demandait jamais à abandonner, ils continuaient. « Dans l'ensemble, notre ascension s'est parfaitement déroulée pour Joey. Nous nous sommes vraiment éclatés tous les deux, à résoudre les problèmes et à en parler ensemble. »

Or le témoignage recueilli par Climbing auprès de « Paul Smith » est sensiblement différent : « Au moins l'un des enfants pleurait à chaque longueur. Les enfants ont manifestement une motivation personnelle pour être sur cette paroi, mais ce sont des enfants. Dès que leur glycémie commence à baisser, même légèrement, ils se bloquent et se mettent à pleurer. » Ce même témoin reconnaît cependant leurs capacités techniques : « Joey et Sylvan sont tous les deux capables d'installer leurs jumars sur une corde fixe avec un Micro Traxion en sécurité. Quand ils ne pleurent pas, ils remontent sur corde avec une relative efficacité. » Quant à Sylvan, monté sur El Capitan à 8 ans en 2025, il s'était lui aussi peu exprimé. Dans le San Francisco Chronicle, son père lui demande au téléphone s'il a pleuré.
« Oui. »
Beaucoup ?
« Un peu. »
Quel a été son moment préféré ?
« Quand je peux dormir avec mon père. »

Pourquoi Joey devait-il monter El Capitan si jeune ?

Parce que, chez les Evermore, les grands objectifs sportifs commencent tôt. « C'est vraiment difficile d'apprendre à un enfant de 5 ans à remonter sur jumar. Quand je travaillais avec Joey, il tenait le bloqueur, je le fixais à ses chaussures avec du ruban adhésif, puis nous marchions ensemble dans la maison », reconnaît Joe dans Climbing. Et de préciser : « On ne dispose que d'un temps limité pour leur apprendre ces quelques compétences si l'on veut qu'ils le fassent aussi jeunes. »
Pourquoi tant de hâte ? lui demande la journaliste de Climbing.  Parce que « Joey a deux grands frères qui ont établi tout un tas de records » se voit-elle répondre. Sam a notamment gravi le Cervin avec un guide, participé aux compétitions jeunes de USA Climbing et avait lui-même détenu le record de précocité familial sur El Capitan. « Joey a vu Sam recevoir toutes ces récompenses. Il a vu tout ça, et maintenant il veut suivre Sylvan et Sam ! », explique son père. 

À People, Joe décrit des mois d'entraînement dans le jardin familial, cinq jours par semaine et parfois plusieurs heures par jour. « Il a dû apprendre des manœuvres de big wall assez complexes, des manœuvres que la plupart des grimpeurs ne savent même pas réaliser. » Cette organisation concerne les quatre garçons. Depuis qu'ils ont 5 ans, explique leur père, chacun se voit attribuer chaque année une « mission », un « colossal goal ». Joe en a donné une définition particulièrement précise en janvier 2026 lors d'un entretien avec le média chrétien Air1.

Trois règles encadrent ces objectifs. Premièrement, l'objectif doit être suffisamment difficile pour nécessiter d'y travailler un peu chaque jour. Deuxièmement, puisqu'ils n'en choisissent qu'un par an, il doit être véritablement remarquable. Et enfin : « Numéro trois, la troisième règle, c'est... vous ne pouvez pas mourir. » Joe précise aussitôt ce qu'il entend par là : « Nous nous assurons donc d'avoir la bonne équipe, les bonnes personnes, le bon matériel, que tout soit parfaitement organisé et planifié et que nous ayons les bonnes conditions météo avant de partir. Nous sommes donc très prudents. » Il résume ainsi la finalité de cette méthode : « Tout ce que nous faisons vise à forger le caractère. » Puis précise : « Chaque père forme ses enfants différemment. C'est notre manière, par une forme d'apprentissage, de guider nos garçons à travers des rites de passage. » Un message qui s'adresse explicitement aux autres pères : prendre volontairement les choses en main, établir un plan et « former et initier vos garçons pour qu'ils deviennent des hommes ».

Dans le podcast Wild Ideas Worth Living, Joe s’en expliquait ainsi : « Si nous voulons que nos enfants aient du cran, de la force et une confiance intérieure, nous devons accepter de les placer dans des environnements qui leur permettent de développer cela. [...] Cela peut se produire sur un parcours de Ninja Warrior. Cela peut se produire en allant près d'un ruisseau ou en campant avec un enfant. Il n'est pas nécessaire de faire du big wall. C'est simplement comme ça que nous, nous le faisons. » À People, il précise encore sa méthode : « Vous ne pouvez pas dire : "Bon, ce soir, on va sortir le livre sur le courage et je vais t'expliquer ce que c'est." Ce qu'il faut faire, c'est construire un environnement dans lequel ils sont obligés d'être courageux. C'est ainsi qu'ils acquièrent le courage. »

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D'où vient cette philosophie éducative ?

Joe Evermore raconte qu'enfant, ses parents l'emmènent chaque année environ trois semaines dans l'Ouest américain et les Rocheuses canadiennes. Après avoir vu des grimpeurs, il demande à pratiquer l'escalade et obtient un abonnement dans une salle. Mais ses parents lui font promettre de ne pas grimper dehors. « Au collège, cela commençait à devenir vraiment dangereux. J'avais acheté une corde en secret et je sortais grimper », raconte-t-il dans Wild Ideas Worth Living. Il rencontre Ann lors d'une sortie au Cirque of the Towers, dans le Wyoming. Tous deux se retrouvent bloqués avec deux autres grimpeurs sur Wolf's Head après avoir perdu l'itinéraire. « Nous avons passé la nuit là-haut à grelotter. Et c'est pendant cette nuit-là que nous sommes tombés amoureux. » Ils se marient en 2011. Sam naît en 2014. Ann est elle-même grimpeuse. Après la naissance des garçons, tous deux continuent leurs activités en montagne. « Nous ne savions pas quoi faire des enfants, alors nous avions un de ces sacs à dos pour les porter et nous grimpions littéralement des voies de plusieurs longueurs avec un enfant de 2 ans. Il était dans son harnais, attaché, et nous sortions les jouets sur la vire. »

Dans le même entretien, Joe détaille la manière dont Ann et lui abordent le risque : « Lorsque nos enfants grimpent quelque chose et qu'ils sont petits et que nous nous disons : "Ils pourraient tomber ici", s'ils ne risquent pas de se casser le bras, nous sommes le genre de parents qui n'interviennent pas […]. « Il faut les laisser tomber. Il faut les laisser échouer. C'est bien de pousser ses enfants. Nous devons les pousser hors de leur zone de confort. Ils ont parfois besoin d'être mal à l'aise. » « Quand on apprend réellement à être dans l'inconfort tout en passant un bon moment, alors là, c'est ce qu'il y a de mieux. » Il décrit aussi les sorties en montagne comme des moments où père et fils doivent résoudre ensemble les problèmes : « Quand vous partez en montagne, il y a toujours quelque chose qui déconne. Vous oubliez quelque chose, un problème arrive et vous devez le résoudre en famille. [...] C'est dans ces environnements-là qu'on grandit et qu'on apprend réellement. »

Evermore, Adventure, Lightyear, Danger : pourquoi ces prénoms ?

Le choix des prénoms est loin d'être anodin chez les Evermore. Le couple a aujourd'hui quatre garçons : Samuel Adventure, Sylvan Lightyear, Joey Danger et Blaze Wilder. Ces noms sont utilisés par la famille depuis la petite enfance des garçons, bien avant la médiatisation actuelle de Joey. Joe les présente lui-même comme les deuxièmes prénoms de ses fils. Interrogé en janvier 2026 par le média chrétien Air1, il explique directement leur origine : « Nous sommes vraiment des gens qui tiennent à avoir des enfants dont on se souvient. Alors nous avons demandé à Dieu de nous donner de grands prénoms. » Pour Sylvan, il avance même une explication spirituelle : « Lorsque nous lui avons donné ce prénom, Dieu nous disait que sa vie allait se dérouler à une très grande échelle. » Joe rappelle qu'une année-lumière représente une distance immense, environ 6 000 milliards de miles. À propos de Joey Danger, il ajoute : « Il porte vraiment bien son nom. J'ai plein d'histoires pour le prouver. » Le patronyme Evermore arrive, lui, après un drame familial. En 2021, Joe et Ann attendent leur quatrième enfant et leur première fille, Ember. Une échographie révèle une anomalie létale : le bébé devrait se développer normalement pendant la grossesse mais mourir peu après sa naissance. Joe raconte qu'Ann traverse alors une période extrêmement difficile. « Ma femme est tombée dans un endroit très sombre. Nous avions une chambre d'amis et elle s'y est pratiquement installée en fermant la porte. » Joe lui propose alors : « Nous sommes une famille de grimpeurs. Emmenons Ember dans tous nos endroits préférés avant sa naissance. Emmenons-la sur tout un tas de montagnes. »

La famille appelle cette période l'« Ember Tour ». Ann enceinte et les garçons voyagent notamment au Yosemite et organisent des feux de camp pendant lesquels ils parlent de leur petite sœur à naître. Ember naît le 4 novembre 2021. Elle vit une heure et six minutes. Joe raconte qu'au début de la grossesse, il priait pour qu'Ann fasse une fausse couche afin d'éviter l'épreuve. À la fin de l'Ember Tour, il priait au contraire pour que novembre n'arrive jamais. Ember avait déjà reçu le nom Ember Moonlight Evermore. Après sa mort, les Baker réfléchissent pendant environ deux ans puis toute la famille adopte Evermore comme patronyme. Joe rattache explicitement ce choix au souvenir d'Ember et à leur foi. Dans l'entretien accordé à Air1, il évoque « la bonté éternelle de Dieu et son amour pour nous ». On peut aussi voir là un jeu de mots que le français restitue difficilement. Evermore, en un seul mot, signifie « à jamais », « pour toujours », sens qui correspond directement à l'explication donnée par Joe et à la volonté de conserver le souvenir d'Ember. L'expression ever more, en deux mots, signifie également « toujours plus », « de plus en plus », un singulier écho à la philosophie de Joe.

Quelle place occupent la foi, la paternité et la masculinité dans le projet de la famille Evermore ?

Lors de l'ascension d'El Capitan avec Sam, Joe et son fils regardent Le Roi Lion sur un téléphone, allongés sur leur portaledge. Joe racontera par la suite dans Wild Ideas Worth Living la conversation qu'ils ont eue : « Nous parlons de choses comme : "Un jour tu vas devenir adulte et je vais mourir. Un jour, toi aussi, tu vas mourir […]. « Sam, tout ce que j'ai vous appartiendra un jour, à toi et à tes frères. Vous devrez guider vos propres garçons, faire en sorte qu'ils deviennent de grands leaders, qu'ils aient un impact sur le monde et qu'ils fassent quelque chose de bien. ». « Ce sont des concepts spirituels profonds, et l'environnement parfait pour en parler, c'est d'être allongés sur un portaledge sous les étoiles. », précise le père dont le parcours professionnel est imprégné de religion. Joe a étudié à la Montana Wilderness School of the Bible puis à la Cairn University. Il a participé au développement de Save the Storks, organisation chrétienne américaine anti-avortement. Son parcours est notamment détaillé dans sa biographie publiée par la New Canaan Society.

Le discours sur la masculinité est désormais encore plus explicite dans le projet de documentaire familial. Joe le formule clairement lorsqu'il explique ses « colossal goals » à Air1 : son objectif est de développer chez ses garçons la maîtrise de soi, la confiance et le courage, puis de les préparer, par ces rites de passage, à devenir des hommes. Son message aux autres pères est de « prendre les rênes », pour « former et initier vos garçons pour qu'ils deviennent des hommes ». Ce discours s'inscrit dans un contexte américain où les thématiques de « crise de la masculinité », de retour à des rôles masculins traditionnels et de réhabilitation d'une paternité forte connaissent depuis plusieurs années une audience importante, notamment dans certains milieux conservateurs et chrétiens. Des discours comparables sur le retour à une masculinité plus traditionnelle et la nécessité de « fabriquer » des garçons plus forts circulent également en France. 

Les exploits des enfants sont-ils aussi devenus un projet médiatique et commercial ?

Difficile d'en douter. Dès l'ascension de Sam en 2022, Joe organise activement sa médiatisation, comme l’explique alors le San Francisco Chronicle. Selon lui, l'histoire aurait été reprise par plus de 1 600 médias. Sam et son père apparaissent notamment sur CNN, NPR, Good Morning America et plusieurs télévisions locales. La famille développe ensuite des comptes sociaux consacrés aux garçons et commercialise des produits portant le slogan « Adventure is My Middle Name », référence directe au deuxième prénom de Sam. Selon Climbing, la famille a également mis en place des partenariats avec des marques via Instagram. Sam aurait aussi été proposé pour des conférences publiques. Une stratégie médiatique que Joe assume totalement. Interrogé en 2022 dans son droit de réponse au San Francisco Chronicle, il répond : « Certaines personnes sont bonnes en marketing et d'autres non. Je ne vais pas m'excuser de savoir le faire. Je voulais que ce soit une grande réussite. Je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit de mal à cela, si la réussite est légitime. » Joe est entrepreneur et consultant. Outre Save the Storks, il dirige une activité de conseil auprès de responsables d'organisations à but non lucratif, notamment sur leur développement et leur financement, dont le cabinet Superhero Sidekick. Joe et Ann possèdent également Adventure Homes.

Pour l'ascension de Joey, une partie de l'équipe présente sur El Capitan est consacrée à la production des images du futur documentaire. « Paul Smith » affirme dans Climbing : « Chaque jour au camp, il y avait au moins une séance photo d'une heure avec les enfants sur une vire. » Une fois, affirme-t-il, il aurait dû attendre presque deux heures avant de pouvoir démonter un portaledge parce que Joe voulait filmer ses fils jouant aux dames. « Ils avaient tous ces petits accessoires pour obtenir le moment Instagram parfait. »

https://youtu.be/27Tz-845G94?si=bqaP4hukj8-qDlPy

Qu'entend raconter le documentaire financé par l'appel aux dons ?

Le projet de Joe et Ann porte désormais un titre : Against The Sky, littéralement « Contre le ciel », même si « Face au ciel » restitue probablement mieux le sens en français. La campagne indique vouloir sortir le film pour Father's Day 2027, la fête des Pères américaine. Pour son financement, au 6 octobre, 453 581 dollars auraient été recueillis sur un objectif de 500 000 dollars sur la page GiveSendGo du projet. Les donateurs semblent avoir été sensibles au discours des Evermore : dans la présentation actuelle du film, on apprend que : « L'Amérique traverse une crise. Les garçons grandissent sans pères pour leur montrer le chemin et les conséquences sont partout : violence, addiction, dépression. Une génération perdue. » Le film doit suivre les garçons Evermore confrontés à des montagnes « immenses, presque impossibles », physiques mais également spirituelles, pendant leur « chemin vers l'âge d'homme […]. « Autrefois, un garçon était mis à l'épreuve. On le poussait dans ses retranchements. Il en ressortait homme. » Le projet dit vouloir montrer « de vrais pères élevant de vrais hommes ». On est loin du projet initial présenté lors de la première ascension de Sam. En 2022, Joe expliquait d'abord vouloir utiliser l'attention médiatique pour lever des fonds au profit d'une organisation travaillant auprès d'enfants placés. Le projet de film avait ensuite été présenté comme un moyen « d'inspirer les parents à faire de grandes choses avec leurs enfants ». La page actuelle ne met plus cette finalité philanthropique au premier plan.

Les services américains de protection de l'enfance ont-ils réellement été saisis ?

C'est ce qu'affirme Joe Evermore dans l’article de People du 5 octobre. Selon le magazine, plusieurs personnes auraient effectué des signalements auprès des Child Protective Services, les services sociaux américains, après avoir découvert les expéditions des enfants Evermore. Mais, affirme Joe, ils ne donneraient pas lieu à une intervention. « Il y a des gens qui pensent : ‘Vos enfants seraient mieux placés dans une famille d'accueil, ou devant une télévision, plutôt que de s'entraîner quotidiennement pour une mission épique […] « Ils ne comprennent tout simplement pas ce qui est dangereux et ce qui ne l'est pas. » Selon lui, la chute dans le vide n'est pas son inquiétude principale puisque Joey est relié à la paroi. Il redoute davantage les chutes de pierres ou d'objets. « Je reconnais qu'il existe des risques, mais je pense que les bénéfices les dépassent largement. En tant que père, je réduis ces risques grâce à une équipe, une bonne préparation, nos compétences et notre entraînement. Et, jusqu'à présent, nous avons exécuté tout cela parfaitement. »

Que disent réellement les chercheurs sur les enfants et la prise de risque ?

Les idées défendues par Joe Evermore croisent d'abord un champ de recherche bien établi : le « risky play », le jeu comportant une part de risque. Un sujet sur lequel la chercheuse norvégienne Ellen Beate Hansen Sandseter, spécialiste du développement de l'enfant, travaille depuis près de vingt ans. Dans une étude publiée en 2007 dans l'European Early Childhood Education Research Journal, elle distingue six grandes catégories de jeux à risque : jouer en hauteur, à grande vitesse, avec des outils potentiellement dangereux, à proximité d'éléments dangereux, les jeux physiques de confrontation et l'exploration au cours de laquelle l'enfant peut échapper momentanément à la surveillance de l'adulte. Avec le psychologue évolutionniste Leif Edward Ottesen Kennair, elle publie en 2011 un article consacré aux fonctions possibles de ces jeux. Les auteurs avancent notamment l'hypothèse d'un effet « anti-phobique » : l'exposition progressive à la hauteur, à la vitesse ou à l'incertitude pourrait aider l'enfant à apprendre à maîtriser certaines peurs. En 2015, une équipe dirigée par Mariana Brussoni, professeure à l'University of British Columbia, publie une revue systématique de 21 études sur les rapports entre jeu risqué en extérieur et santé des enfants. Les auteurs relèvent notamment des associations positives avec l'activité physique et certaines compétences sociales. Mais ces recherches concernent essentiellement des situations de jeu et d'exploration dans lesquelles l'enfant conserve une part importante de contrôle sur le niveau de difficulté et de risque qu'il accepte.

Le deuxième corpus pertinent concerne le sport intensif chez les enfants. En janvier 2024, l'American Academy of Pediatrics, sous la direction des médecins du sport Joel S. Brenner et Andrew Watson, a publié un rapport clinique sur les blessures de surutilisation, le surentraînement et le burnout chez les jeunes sportifs. L'AAP rappelle les bénéfices physiques et psychologiques du sport mais identifie également plusieurs facteurs de burnout : volumes d'entraînement élevés, emplois du temps surchargés et pressions exercées par les parents, entraîneurs ou pairs. Le rapport relève notamment que le burnout est plus fréquent lorsque les jeunes sportifs ont le sentiment que leurs parents évaluent leur réussite à travers leurs performances. Il est moins fréquent lorsque l'accent est placé sur des objectifs intrinsèques. L'AAP recommande donc d'encourager « l'autonomie sportive et la motivation intrinsèque » du jeune, et de mesurer davantage la réussite par la participation et l'effort. Elle préconise également des entraînements adaptés à l'âge, une dimension ludique et des périodes régulières sans entraînement structuré.

Ces travaux ne permettent évidemment pas de déterminer à distance ce que vivent Joey, Sam ou Sylvan. Ils posent en revanche une question très concrète lorsqu'un enfant de 5 ans commence à préparer un record déjà réalisé par ses deux frères : comment distinguer son propre désir de celui construit par l'environnement familial ? Chez Joey, l'entraînement commence à 5 ans et peut atteindre cinq jours par semaine. Ses deux frères ont déjà réalisé El Capitan à 8 ans. Le plus jeune peut devenir à son tour le détenteur d'un record de précocité. Une équipe filme son ascension. L'ascension s'inscrit aussi dans un dispositif de médiatisation, avec comptes sociaux familiaux, produits dérivés et, selon Climbing, des partenariats de marques sur Instagram. Plus de 450 000 dollars ont été collectés pour un documentaire consacré aux aventures des garçons. La pression semble bien réelle, mais le premier intéressé, Joey, s’exprime peu sur le sujet. Interviewé à son arrivée au sommet d'El Cap, l’enfant résume son aventure en quelques mots : « C'était incroyable » avant d'ajouter : « On est arrivés en haut et on a mangé des rations militaires. ».


Bien avant Joey, des enfants sur les grandes parois et les sommets

Les Evermore ne sont pas les premiers parents grimpeurs à emmener de très jeunes enfants sur des objectifs majeurs. Plusieurs de ces précédents sont recensés dans l'enquête de Climbing sur Joey Evermore. En 1987, Mike Caldwell emmène son fils Tommy Caldwell, 6 ans, sur Lost Arrow Spire au Yosemite. Tommy deviendra ensuite l'un des grimpeurs américains les plus importants de sa génération. En 2001, Scott Cory, 11 ans, remonte les cordes du Nose en trois jours avec l'aide notamment de Tommy Caldwell, Beth Rodden, Steve Schneider et Hans Florine. En 2012, le Britannique Andy Kirkpatrick emmène sa fille Ella, 13 ans, sur Tangerine Trip à El Capitan. Kirkpatrick est revenu lui-même sur cette expérience et ses motivations dans un texte consacré à la question d'emmener ses enfants sur de tels objectifs. En juin 2019, Selah Schneiter, 10 ans, atteint le sommet du Nose avec son père, guide certifié AMGA, et devient alors la plus jeune personne connue à réaliser cette ascension sur corde. Quelques mois plus tard, Pearl Johnson, 9 ans, établit un nouveau record sur Triple Direct. En novembre 2024, Jackson Houlding, 8 ans, remonte Muir Wall avec ses parents et ses frères et sœurs. Tous ces exemples ne sont pas équivalents et leur médiatisation non plus. Il serait donc abusif de placer toutes ces familles sur le même plan. Climbing relève notamment le cas très différent de la famille Herson. Jim et Anne Herson ont encouragé leurs enfants à escalader réellement les voies autant que possible, en moulinette puis en tête. À 15 ans, Connor Herson devient ainsi le plus jeune grimpeur à libérer le Nose. 
En France, le précédent le plus spectaculaire reste celui de Valérie Schwartz. Le 6 août 1991, cette petite Suissesse de 7 ans atteint le sommet du mont Blanc avec ses parents et un guide.

L'article publié par Le Monde le 20 août 1991 permet de retrouver presque intactes plusieurs questions posées aujourd'hui par l'affaire Evermore. Le docteur Emmanuel Cauchy, alors médecin de l'ENSA et président de la commission médicale de la FFME, s'interroge sur les effets de la haute altitude sur un organisme aussi jeune. Des professionnels de la montagne critiquent l'ascension. Le père répond que sa fille s'est entraînée, qu'elle a été acclimatée et qu'elle souhaitait atteindre le sommet. La médiatisation fait déjà partie du débat, Le Monde relevant que le père lui-même n’avait pas manqué d'alerter les médias après l'ascension. C'était en 1991, il y a 35 ans.

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