Le 18 janvier, Thomas Plamberger, 36 ans, et sa compagne, Kerstin Gurtner, 33 ans, tentaient l’ascension du Grossglockner (3 798 m), le plus haut sommet d’Autriche. Le lendemain matin, Thomas était redescendu sain et sauf, mais Kerstin gisait encore une trentaine de mètres sous le sommet. Trop épuisée pour redescendre, elle est restée sur place pendant que Thomas partait chercher les secours. Retrouvée morte de froid par les sauveteurs le lendemain, la jeune femme laisse aujourd’hui son compagnon face à la justice : il encourt jusqu’à trois ans de prison pour homicide par négligence grave. Que s’est-il vraiment passé sur le Grossglockner ? Enquête.
Une ascension nocturne, en plein hiver, sous des conditions abominables
Deux versions légèrement différentes existent quant à ce qui s’est produit sur le plus haut sommet autrichien le soir du 18 janvier. L’une émane de la police, l’autre de Thomas Plamberger et de sa défense. L’affaire ne sera jugée que le 19 février 2026, et une grande partie des faits reste donc aujourd’hui sujette à spéculation.
La déclaration officielle de Thomas Plamberger à la police n’a pas été publiée dans son intégralité. Cependant, selon un récit de son avocat, Kurt Jelinek, diffusé cinq mois après l’incident, les deux alpinistes étaient d’un niveau équivalent et avaient planifié l’ascension ensemble. Selon lui, les deux se considéraient comme « suffisamment expérimentés, correctement préparés et bien équipés ».
Ils ont entamé leur ascension à 6 h 45 du matin, par l’arête sud-ouest, la Stüdlgrat, cotée III–IV UIAA. Ils prévoyaient de redescendre par la voie normale, légèrement plus facile, qui passe par le Kleinglockner (3 770 m), troisième plus haut sommet du pays, et par le refuge Erzherzog Johann (3 450 m).
À 13 h 30, Plamberger et Gurtner atteignent le Frühstücksplatzerl (« spot du petit-déjeuner »), à 3 550 m sur la Stüdlgrat. Ce point de repos populaire, situé environ 300 m sous le sommet, marque le début des sections les plus difficiles de la voie. C’est aussi un point d’échappatoire crucial, ce que reconnaît la défense : « Puisque ni la femme ni [Thomas Plamberger] n’étaient épuisés ou dépassés, ils ont continué », précise le récit.
La version de la défense fait ensuite un saut de neuf heures, jusqu’à 22 h 30 : les deux alpinistes grimpent toujours vers le sommet. Il est possible qu’ils aient jugé plus sûr ou plus rapide de poursuivre jusqu’au refuge en passant par le sommet, plutôt que de redescendre l’arête technique dans l’obscurité. Depuis la vallée, les secouristes aperçoivent leurs frontales très haut sur la montagne et prennent plusieurs photos devenues virales. Entre-temps, la météo a tourné : rafales à plus de 75 km/h, température ressentie autour de –20 °C.
Entre 22 h 30 et 22 h 50 (selon les versions), les secours en montagne dépêchent un hélicoptère. Lorsqu’il les survole et éclaire leur position, Thomas Plamberger ne manifeste aucun signe de détresse, et la cordée continue d’avancer. La défense le reconnaît : « Puisque les deux se sentaient bien et qu’ils n’étaient plus très loin du sommet, il n’y avait pas d’urgence à signaler », affirme son avocat.
Mais, toujours selon la défense, dès le départ de l’hélicoptère, l’état de Kerstin se dégrade fortement. Elle « montre soudain des signes croissants d’épuisement ». Thomas juge ce revirement « totalement inattendu et objectivement imprévisible ».
Le parquet note cependant que les secours ont tenté plusieurs fois de joindre Thomas après le survol de l’hélicoptère — sans succès, alors qu’il avait du réseau. (L’avocat rétorque que son téléphone « ne vibrait que très légèrement ».)
Ce n’est qu’à 00 h 35, près de deux heures après le vol, que les secouristes reçoivent un appel. Les versions divergent : selon la police, la conversation était floue, et Thomas aurait remis son téléphone sur silencieux. Lui affirme au contraire qu’il était convaincu que les secours avaient compris la gravité de la situation et qu’une intervention urgente était nécessaire.
Le couple, qui avait continué de grimper « pour rester au chaud », se trouvait alors sur une rampe de neige à environ 30 m sous la croix sommitale. Après environ une heure et demie à attendre, Thomas décide de descendre seul vers le refuge pour chercher de l’aide. Il laisse Kerstin vers 2 h du matin et ne rappelle les secours qu’à 3 h 30.
Lors de cet appel, il explique avoir dû la laisser derrière lui et « suggère » d’envoyer un autre hélicoptère. Mais la tempête est trop forte : un secours aérien est impossible. Lorsque l’équipe de secours atteint Kerstin le lendemain matin, elle est morte de froid.
Qu’est-ce que « l’homicide par négligence grave » ?
Dans le cadre de l’enquête, le parquet a saisi les téléphones et montres connectées des deux alpinistes, interrogé des témoins, et analysé photos et vidéos. L’accusation retenue, Vergehen der grob fahrlässigen Tötung (« homicide par négligence grave », § 81 du Code pénal), est plus sévère que l’homicide involontaire classique. C’est l’une des charges les plus graves lorsqu’il s’agit de la mort d’autrui.
Selon le cabinet Harlander & Partner, cette qualification s’applique lorsqu’une personne cause la mort d’une autre « par une conduite exceptionnellement et manifestement négligente ». Il doit y avoir une forme d’indifférence aux règles de sécurité élémentaires, et le danger doit être « évident et prévisible ». (Un exemple typique : tuer quelqu’un en conduisant ivre.)
Le parquet estime que Thomas Plamberger a commis neuf erreurs distinctes qui, mises bout à bout, constituent une négligence grave. La première : avoir amené Gurtner dans cette aventure, malgré son inexpérience, l’absence de courses alpines comparables dans son passé, et les conditions hivernales difficiles.
Autre divergence majeure : le niveau d’expérience. La défense les dit équivalents ; le parquet soutient que Kerstin Gurtner était moins expérimentée, et que Thomas Plamberger agissait donc de fait comme chef de cordée (verantwortlicher Führer).
Il leur est aussi reproché d’être partis au moins deux heures trop tard, de manquer d’équipement d’urgence, de ne pas avoir fait demi-tour quand la météo s’est dégradée, et de ne pas avoir passé d’appel avant la nuit. La procureure souligne également que Kerstin grimpait en chaussures de snowboard, inadaptées au terrain mixte hivernal.
Sont aussi incriminés le fait de ne pas avoir envoyer de signal de détresse au passage de l’hélicoptère, et d’avoir mis le téléphone en silencieux ensuite, ignorant les tentatives de contact. Enfin, il aurait laissé Kerstin exposée au vent, sans utiliser le sursac de bivouac ni les couvertures de survie disponibles, et sans lui retirer son sac lourd et son splitboard, ce qui a aggravé la perte de chaleur.
(En Autriche, les secours héliportés ne sont pas couverts par l’assurance santé publique. Sans assurance en secours, la facture atteint plusieurs milliers d’euros. En cas de négligence grave, la totalité est à charge des secourus.)
L’avis des guides de haute montagne et les leçons à en tirer
Thomas Plamberger demeure présumé innocent jusqu’au jugement. Son avocat n’a pas souhaité répondre à nos demandes, mais nous avons contacté plusieurs guides de haute montagne réputés pour avoir leur point de vue.
Les jumeaux argentins Willie et Damian Benegas, guides IFMGA depuis plus de 30 ans, ont participé à de nombreuses opérations de secours. Ils rappellent qu’il n’est pas inédit pour un grimpeur d’aller chercher du secours seul. Ils soulignent aussi qu’il est extrêmement difficile de descendre une paroi en portant une personne inerte.
« Les vraies erreurs ont commencé la veille », dit Damian. « Quand il a décidé de l’emmener sur cette montagne, en hiver, par cette voie technique. Quand ils sont partis tard malgré la météo mauvaise. Quand ils ne sont pas redescendus plus tôt, etc. »
Willie et Damian soulignent surtout le trou dans le récit de Plamberger entre 13 h 30 (au point d’échappatoire) et 22 h 30, cinq heures après le coucher du soleil. Durant cet intervalle, ils n’ont pas cessé de monter — et ils ont ignoré un hélicoptère envoyé à leur secours.
Thomas Plamberger affirme que tout allait encore bien avant le départ de l’hélico, lorsque Gurtner se serait « soudain » effondrée. Une version jugée peu crédible par les guides. « Et le fait qu’il n’ait appelé qu’à 00 h 30 ? » s’indigne Willie. « S’ils prouvent qu’il avait du réseau, quel est son argument ? Je n’en vois pas. »
Les deux guides évoquent un cas typique de « fièvre du sommet » . « Quand ça commence à mal tourner, certains se disent : « Ça va ! On peut le faire ! », dit Willie.
Damian raconte un précédent sur le Lhotse en 2012 : un Tchèque, sans piolet, refusant de renoncer malgré le danger… et dont le corps ne sera retrouvé qu’un an plus tard. « Tu creuses, tu creuses, tu t’enfonces dans de mauvaises décisions », poursuit-il. « Tu as honte de reconnaître ton erreur, et il devient trop tard. »
Frédéric Degoulet, guide IFMGA et lauréat d’un Piolet d’Or, abonde : « Une erreur seule ne tue pas. Mais en montagne, une erreur en entraîne une autre, puis une autre, puis une autre… » Il rappelle la tragédie de la Haute Route en 2018, où neuf skieurs suivent leur guide dans une tempête : sept meurent d’hypothermie.
Les Benegas rappellent qu’une cordée — guide et client, couple, amis ou inconnus — « n’est jamais plus forte que son membre le plus faible ». C’est donc à la personne la plus expérimentée de s’adapter. « Ton rôle n’est pas d’élever ton partenaire à ton niveau », dit Damian. « Ton rôle est de te placer au sien. »
Ils notent aussi qu’un couple en montagne peut générer une dynamique émotionnelle dangereuse, surtout si l’un est beaucoup plus expérimenté. On veut impressionner, prouver, ne pas décevoir. La lucidité disparaît. Degoulet estime que Kerstin aurait peut-être pu se sauver si elle avait affirmé fermement ses doutes : elle pouvait héler l’hélicoptère, ou appeler elle-même les secours. « Il faut toujours écouter la voix du doute », dit-il. « Dès que tu en as un, exprime-le. La montagne sera toujours là. »
Thomas aurait-il dû rester auprès de Kerstin après avoir accumulé tant de mauvaises décisions ? La réponse n’est pas évidente. « C’est une question morale », tranche Damian. « LA question à un million du milieu de l’alpinisme. Et il n’y a jamais de réponse simple. » Willie conclut : « Le seul moyen de ne pas avoir à répondre à cette question, c’est de ne jamais te mettre dans cette situation. »
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