C’est un pionnier du ski de pente raide, des Alpes à l'Himalaya, qui s’est éteint le 14 juillet à l’âge de 87 ans. Une légende qui a influencé toute une nouvelle génération de skieurs : d'Andrzej Bargiel à Bartek Ziemski, Boris Langenstein ou Tiphaine Duperier, sans oublier un Vivian Bruchez ou un Paul Bonhomme. Parfaitement conscient de sa stature, ce qui ne lui valut pas que des amis, il a eu le talent - la chance diront ses détracteurs ! - d'être là au bon moment, au bon endroit, et d'avoir les bons contacts. De quoi construire une carrière pro dont plus d'un s’inspire encore aujourd’hui.

Lausannois d'origine valaisanne, Sylvain Saudan, a défié la mort sur les faces les plus extrêmes depuis des décennies. Mais c’est chez lui aux Houches, dans la vallée de Chamonix où il s’était installé, qu’il a succombé le 14 juillet à un malaise cardiaque. Ce fou de glisse qui a marqué les années 60 et 70, allait sur ses 88 ans.
La mort, il l'avait souvent côtoyée en descendant les pentes les plus raides du monde, d'où son surnom de «skieur de l'impossible». En 2010, on l’avait même cru mort dans le Cachemire indien suite à un accident d'hélicoptère. Mais lui et ses compagnons avaient pu rejoindre un village à pied. Ce qui lui avait fait dire à son retour en découvrant dans la presse sa nécrologie : « Je suis une des rares personnes qui sait déjà ce que l'on va écrire sur moi après ma mort».
«La mort ? Elle est présente pour tout le monde, mais heureusement qu'on l'oublie. Si l'on ne regarde que le côté négatif, on n'avance pas, comme dans les affaires», expliquait-il en 2016 au média suisse «24 heures». Une déclaration qui résume bien la philosophie mais aussi le parcours d'un skieur exceptionnel, un puriste "descendant sans corde" qui sut surfer sur les médias et la notoriété pour construire une carrière professionnelle quasi sans équivalente dans les années 1960.
Des faces jusqu'a 55 degrés
Certes il n'est pas l'inventeur du ski extrême ( on se souvient bien sûr de Paul Clément et André Giraud), mais il reste un pionnier aux côtés des Italiens Toni Valeruz et Stefano De Benedetti et des Français Serge Cachat-Rosset, Patrick Vallençant, Anselme Baud, Jean-Marc Boivin. Son influence reste immense, et ce dans plus d'un domaine.
Le ski de haute altitude tout d'abord : sur les skis depuis l'âge de 5 ans, il découvre très tôt l’univers de la montagne, à la dure. A 11 ans à peine, son père lui confie le gardiennage des veaux non loin du col de la Forclaz durant les étés. Il y reste seul pendant 40 jours. « Cela vous forge le caractère», assurait-il. Un temps camionneur, Il passe son brevet suisse d'instructeur de ski en 1961, voyage à travers le monde - États-Unis, Nouvelle-Zélande, Écosse – avant de s’établir dans les Alpes, où il enchaîne les premières de 1967 à 1973, à commencer par le sommet suisse du Rothorn, son premier exploit. D'autres suivront.
Il collectionne en effet les faces les plus extrêmes : elles ne font jamais moins que 45 degrés, jusqu'à 55 degrés parfois. En 1977, il est le premier à skier la face Lhotse de l'Everest (8 848 m), réputée particulièrement raide et glacée. Un véritable performance dans l'histoire de l'alpinisme et du ski extrême. En 1982, il skie sur 3000 m le Gasherbrum I, et s’impose comme le premier homme à faire une descente complète d'un sommet de plus de 8000 mètres.
Un style pionnier : le style de Saudan est associé à d'incroyables compétences techniques et à une connaissance approfondie des terrains les plus difficiles au monde. Mais son influence ne s'est pas arrêtée là. On lui attribue également l'évolution de l'équipement de ski lui-même, notamment la conception de skis plus longs et plus larges, capables d'affronter les conditions imprévisibles des pentes plus raides. « A titre personnel », racontait-il à " Powder", « je n'ai pas envie de me retrouver sur une pente raide de 55° avec des skis larges. Des skis plus étroits sont beaucoup plus stables et plus confortables. C'est ce que j'ai essayé. Mes chaussures de ski sont également faites sur mesure, aplaties à l'extérieur pour ne pas toucher les pentes raides. Sinon, j'aurais glissé sur le bord. »
Il incarnait un style de vie
Professeur de ski et guide jusque tard dans sa vie, il est aussi à la tête d’une petite compagnie d’héliski dans l’Himalaya, ce qui lui vaut des critiques, et montre de réelles qualités d'orateur. Car ce skieur qui a tout fait - le couloir Spencer, le couloir Whymper à l’aiguille Verte, le Gervasutti au Mont-Blanc ou encore le Marinelli au Mont-Rose - est filmé par un cameraman, c’est nouveau à l’époque. Il sait ainsi mettre en valeur ses exploits et promouvoir sa discipline au fil de ses conférences et livres. Sylvain Saudan a incontestablement su sentir l'air du temps et créer un business model qui lui a permis de vivre décemment jusqu'à la fin de ses jours, de quoi inspirer aujourd’hui plus d'un athlète professionnel.
« A l'époque, je ne me contentais pas de vendre quelques images avec mes films. J'incarnais un style de vie, ce qui n'est plus guère possible aujourd'hui. Avec les téléphones portables et les téléphones satellites, vous êtes constamment en contact avec la civilisation. Vous pouvez organiser des opérations de secours et fournir des informations sur l'endroit où vous vous trouvez. Bien sûr, tout cela nous prive d'une grande partie de la véritable aventure. C'est pourquoi il n'y a pratiquement plus d'aventures réelles aujourd'hui. Pour moi, l'aventure, c'est aller dans un endroit isolé et faire quelque chose de difficile que personne n'a fait auparavant. Si quelqu'un l'a déjà fait, vous avez créé une aventure pour vous-même, mais ce n'est plus une aventure au sens propre. À mon époque, nous étions livrés à nous-mêmes. Pendant des jours, sans nourriture, avec des doigts et des orteils gelés, sans aucun moyen de contacter qui que ce soit. Mais ce qui fait partie d'une véritable aventure, c'est que vous n'avez pas de plan de secours ». Ses sponsors ne s’y trompent pas, longtemps ils le suivront, finançant tout ou partie de coûteuses et dangereuses expéditions, toujours abordées la tête froide, car le Suisse est tout sauf une tête brûlée.
"Avant une descente, j’étais toujours sûr d’y arriver !"
« Selon moi, le but de la vie est de vivre la vie que l'on souhaite pendant longtemps et avec persévérance, et non de la risquer à la légère. «, expliquait-il en 2016 au magazine Powder. « Cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas tout mettre dans la balance de temps en temps, mais il faut être réfléchi et intelligent pour tirer le meilleur parti de soi-même. Aujourd'hui, je suis le banquier de mes capacités physiques, qui diminuent malheureusement avec l'âge, mais c'est ainsi que tout le monde doit faire son budget. Chaque fois que j'atteignais ma limite, je me rendais compte que j'avais encore un peu de réserve. Lorsque j'ai atteint ma limite, j'ai regardé un peu plus loin et j'ai poussé la réserve encore plus haut. Physiquement et techniquement, les deux vont de pair. Tout le monde croit toujours que les meilleures performances dépendent uniquement d'un entraînement maximal, mais ce n'est pas vrai - il faut avoir le bon état d'esprit pour pouvoir être performant. Et cela ne vaut pas seulement pour le ski de pente raide, mais aussi pour tous les domaines de la vie. (…) Avant une descente, j'étais toujours sûr d'y arriver !Je n'ai jamais skié où que ce soit si je n'en n’étais pas sûr ! «
Les premières de Sylvain Saudan
Comparé à un Pierre Tardivel, un Stefano de Benedetti ou un Heini Holzer, Sylvain Saudan aura eu peu de premières ascensions à son actif. Des premières qui, de surcroit n'étaient pas excessivement difficiles selon les normes actuelles, et probablement même selon celles de son époque, mais elles ont incontestablement marqué les esprits, car toujours il aurait été le premier au bon endroit et au bon moment, comme il aimait le rappeler lui-même.
- Avril 1967 - Rothorn Rinne
- Mai 1967 - Piz Corvatsch Face Nord
- 23 septembre 1967 - Aiguille de Blaitière - Couloir Spencer
- 10 juin 1968 - Aiguille Verde - Spencer Couloir
- 10 juin 1968 - Aiguille Verde - Spencer Couloir. Juin 1968 - Aiguille Verte - Couloir Whimper
- 17 Octobre 1968 - Mont Blanc du Tacul - Couloir Gervasutti
- 10 juin 1969 - Mont Rose - Couloir Marinelli
- 6 octobre 1969 - Aiguille de Bionassay - Face Nord
- 9. Mars 1970 - Eiger - Face Nord-Ouest
- 3 mars 1971 - Mont Hood - Face nord-est
- 11 avril 1971 - Grandes Jorasses - Face sud
- 9-10 juin 1972 - Mont McKinley (Denali) - Face sud-ouest
- 24 juin 1973 - Mont Blanc - Face sud-ouest
- 26 juin 1977 - Nun Kun (7.135m) dans l'Himalaya
- 27-28 juillet 1982 - Gasherbrum I (Hidden Peak, 8 068 m) dans l'Himalaya
- 23 septembre 1986 - Mont Fuji pour son 50e anniversaire - sans neige
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