En octobre dernier, George Ponsonby et James Price, deux jeunes alpinistes irlandais et franco-britannique, membres du Club alpin du Royaume-Uni, ont ouvert une ligne de 3 000 mètres sur l’Aikache Chhok (6 673 m), un sommet reculé du nord du Pakistan. Une voie engagée, technique, sauvage, qu’ils ont baptisée Secrets, Shepherds, Sex & Serendipity. Neuf jours d’effort au cœur du Karakoram, en autonomie complète — une aventure digne des plus grandes expéditions.
Pour George Ponsonby, l’amnésie est peut-être la meilleure alliée de l’alpiniste.
S’il se souvenait vraiment de la fatigue, du froid, des doigts engourdis et des heures passées à batailler sur des pentes techniques à plus de 6 000 mètres, il ne remettrait sans doute jamais les pieds en montagne. « C’est assez difficile d’apprécier l’alpinisme sur le moment », reconnaît-il en souriant.
Nous l’avons joint peu après son retour du Pakistan, où il venait, avec son compagnon de cordée James Price, de réaliser la première ascension d’une ligne de 3 000 mètres sur l’Aikache Chhok, avec des passages cotés jusqu’à M7, AI5 et A2+.
Une réussite majeure, et sans doute le plus bel accomplissement de sa jeune carrière.
Mais comme souvent dans ce genre d’expéditions, le triomphe s’est payé cher. « Quand tu es là-haut, tu te dis : je déteste ça, c’est l’enfer. Tu donnerais tout pour redescendre. Et puis, une fois en bas, tout te semble magnifique : tu ne te souviens plus que du bon. »
Il éclate de rire : « C’est pour ça qu’on y retourne. On oublie juste à quel point c’était pourri. »
À 29 et 28 ans, George Ponsonby et James Price, tous deux membres du Young Alpinist Group du Club alpin du Royaume-Uni , sont partis au Pakistan sans plan préétabli, laissant la montagne décider pour eux.
À la mi-octobre, ils installent leur camp de base dans la vallée de Chalt, à un peu plus de 3 400 mètres d’altitude, en compagnie de plusieurs autres jeunes alpinistes du groupe, chacun poursuivant son propre objectif. « On n’avait aucune idée de ce qu’on allait grimper en arrivant », raconte Ponsonby. « On a eu du mauvais temps pendant une bonne semaine, alors on en a profité pour explorer, observer, repérer les lignes possibles. »
C’est finalement un sommet qu’ils croient vierge qui retient leur attention — ils apprendront plus tard qu’il s’agit de l’Aikache Chhok, un 6 673 mètres déjà gravi une seule fois, par le versant sud, mais jamais depuis le nord. Leur intuition s’avérera payante.
La ligne qu’ils choisissent offre un peu de tout. Après une journée d’approche qui les conduit sous la face nord, ils progressent d’abord sans corde dans un système de couloirs raides, avant d’attaquer une série de longueurs mixtes jusqu’à M5. « On a bien avancé ce premier jour », se souvient Ponsonby. Mais dès le lendemain, le ton change radicalement. « Ce jour-là, on s’est fait démonter », dit-il. « On n’a grimpé que trois longueurs, mais c’était les plus dures de la voie. »
Les deux hommes affrontent du mixte en M7, sur glace fine et rocher incertain, avec un court passage en artif (A2+), le seul de la ligne, avant de gagner enfin l’arête où ils passent la nuit.
« Tant qu’on n’était pas sur l’arête, on n’avait pas d’autre option », explique Ponsonby.
Le lendemain, ils progressent rapidement sur le fil, avant de redescendre sur un glacier à l’ouest pour contourner une barre rocheuse trop raide pour être franchie sans chaussons d’escalade.
Ce glacier s’avère un véritable champ de mines. « L’un des plus fracturés que j’aie jamais vus », raconte Ponsonby. À un moment, alors qu’il s’extrait d’un couloir coincé entre glace et rocher, il lève la tête et découvre un mur de blocs surplombants prêt à céder. « J’entendais tout craquer au-dessus de moi. Je me suis dit : il faut que je dégage d’ici tout de suite. » Il perce en hâte une lunule et se replie. Quelques minutes plus tard, tout s’effondre, balayant la zone. « Si on avait été là vingt minutes plus tard, rideau », dit-il.
Le lendemain, un nouvel obstacle se dresse devant eux : un ressaut rocheux plus raide encore. Ils tentent de le contourner en rappelant sur le versant nord de l’arête pour remonter par la glace, mais impossible de retrouver le fil. « Ça ne passait pas », raconte Ponsonby.
« On a passé des heures à essayer, à grimper dans du mixte bien raide, mais à un moment, il a fallu admettre que c’était trop tard. » La nuit tombe, ils redescendent à leur bivouac précédent.
Le cinquième jour restera gravé comme l’un des pires. « Une journée d’enfer sur une glace noire et pourrie », résume Ponsonby. Il prend la tête, sac allégé, dans une seule optique : avancer. Huit longueurs plus tard, les mollets en feu et les nerfs à vif, ils sortent de cette section exténués. « Il fallait frapper comme un sourd pour que les piolets tiennent », se souvient-il. « On ne pouvait placer que six broches par longueur de 60 mètres, et au bout de quatre ou cinq longueurs comme ça, tu craques. Les pieds brûlent, les mains sont gelées, tu commences à faire des erreurs. » À la nuit tombée, ils regagnent le fil de l’arête — sans réel progrès : deux jours d’effort pour à peine 240 mètres de dénivelé.
Le lendemain, la glace fine et difficile à protéger les ralentit encore. Ils avancent sur le fil, puis traversent à droite vers un glacier sous la crête sommitale pour établir un nouveau bivouac. Le réveil se fait dans un brouillard dense : la tempête les a rattrapés. Heureusement, les principales difficultés sont derrière eux. Quelques longueurs verticales les amènent sur la crête sommitale. « On a vu le soleil et j’ai dit : Merci, Dieu, pour ce soleil ! », raconte Ponsonby, amusé.
Mais le répit est de courte durée. Quelques minutes plus tard, un épais manteau de nuages les enveloppe et une mini-tempête s’abat sur eux. Dans le blizzard, Price prend la tête pour traverser la crête vers le point culminant, à l’ouest. Mais le sommet semble se dérober.
« On arrive à l’endroit indiqué sur la carte… et le sommet n’y est pas. Alors on se dit : OK, c’est 50 mètres plus loin. Rien. Une demi-heure plus tard, on monte encore, toujours dans le blanc. »
Finalement, ils émergent de la purée de pois devant une étrange bosse où il fallait s’assurer. Mais il est déjà 16 heures, la nuit approche, le vent hurle, la visibilité est nulle.
« On ne savait pas s’il y avait une corniche à gauche ou à droite. On ne voyait rien », dit Ponsonby. Aussi proches du but soient-ils, impossible de continuer. Ils décident de bivouaquer là, à 6 645 mètres, à deux pas du sommet. « Clairement la pire journée », admet Ponsonby. « Des conditions atroces. Un froid de malade, juste la misère. Ce bivouac-là, il a fait mal. »
Le lendemain matin, le ciel est enfin clair. Prêts à affronter une pente de neige raide jusqu’au sommet, ils découvrent en réalité qu’il suffit de contourner l’arête. « On a tourné, et on s’est rendu compte qu’on pouvait quasiment y marcher », raconte-t-il. Les deux hommes touchent enfin la fine arête sommitale : sommet de l’Aikache Chhok atteint. Ils choisissent alors de descendre par la face sud-ouest. La première partie se passe sans encombre : « Une série de rappels sur rocher, puis des V-threads à n’en plus finir, avec un peu de marche glaciaire entre les deux. »
En contrebas, des flashs de lumière. Akbar, le berger du village voisin, qui leur avait loué une cabane, vendu une chèvre et offert une hospitalité hors pair, leur avait promis de faire clignoter sa lampe frontale chaque soir à 19 heures pour signaler qu’il pensait à eux.
Depuis plusieurs jours, Ponsonby et Price étaient hors de vue du camp de base et n’avaient plus aperçu sa lumière. Mais ce soir-là, atteignant un replat vers 5 000 mètres, ils retrouvent enfin la ligne de vue sur la vallée. « On a contourné une arête juste à temps pour voir la lampe d’Akbar clignoter », raconte Ponsonby. « C’était un super moment, juste ce petit contact humain, même à distance. »
Là, ils passent leur première vraie nuit de repos depuis le début de l’ascension.
Malgré les 5 000 mètres d’altitude, après quatre bivouacs au-dessus de 5 500 mètres.
Mais la dernière journée n’a rien d’une simple descente. Pour regagner la vallée, ils doivent franchir deux glaciers « absolument horribles ». Celui de gauche, complètement disloqué, s’effondre en permanence ; celui de droite, plus cohérent, est surplombé par d’immenses séracs. « Ces trucs-là s’écroulaient une ou deux fois par jour et balayaient toute la face », raconte Ponsonby.
Ils décident de descendre un éperon rocheux entre les deux glaciers, mais la barre s’interrompt brusquement, les forçant à s’engager sur le glacier de droite. « Là, c’était une course contre la montre », se souvient-il. « On s’est encordés, on a compté : ‘Trois, deux, un…’ et on s’est mis à courir aussi vite qu’on pouvait. » Pas le temps de percer des lunules : ils rappellent directement sur leurs broches pour gagner du temps. « Tu poses une broche, tu descends dessus, tu cours sur la pente exposée, t’en remets une, tu redescends, et ainsi de suite. Tout ce qu’on pouvait faire pour sortir de là au plus vite. »
Puis, ils aperçoivent Akbar et les autres membres de l’expédition, venus à leur rencontre.
C’était fini.
Quand on lui demande ce qui le pousse à repartir pour ce genre d’aventure, George Ponsonby sourit. Il évoque ce que les grimpeurs appellent le plaisir différé, celui qu’on ne ressent qu’après coup, une fois la douleur et la peur digérées.
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