Il aura fallu 21 ans au skieur de pente raide et guide chamoniard pour boucler son énorme projet alpin : la descente à ski des 82 sommets de 4 000 mètres des Alpes, dont 4 premières dans ces conditions. De quoi ouvrir aussi 22 nouveaux itinéraires. Une aventure vertigineuse, jamais réalisée auparavant, dont il devrait tirer un livre et un documentaire.
Bonheur, soulagement, émotions mélangées vendredi 20 juin pour Vivian Bruchez après l’ascension et la descente de la Pointe Marguerite, 4 065 m. Le skieur de pente raide, parti avec son ami Mathieu Navillod, atteignait ce jour-là la 82e étape d'un long voyage entrepris en 2004, il y a 21 ans maintenant. Il avait alors 17 ans, et en compte 38 aujourd’hui. Alors que la saison est déjà bien avancée, c’est à skis qu’il a approché ce dernier sommet, et en alpinisme qu’il a fini, le tout par le versant italien des Grandes Jorasses. Pour lui, c’est l’aboutissement d'un voyage improbable, sa façon à lui de laisser « un témoignage des Alpes », nous explique-t-il dans une longue interview.
« Je suis vraiment tombé amoureux de ces sommets »
« Au final, ce projet s’est étendu sur plus de 20 ans. Avec 15 années de ma vie où j'ai fait mes premières grandes descentes. Et puis, il y a 5 ans, je me suis rendu compte que sur les 82 sommets de la liste officielle de l'UIAA [l'Union Internationale des Associations Alpines], j’en connaissais à peine 40. Je me suis dit : ‘c'est quand même dingue. Commence donc à te concentrer sur ce qu'il y a autour de la maison’. Et au fur et à mesure que j'ai commencé à mieux connaître les reliefs, les vallées, à me déplacer dans les Alpes, je suis vraiment tombé amoureux de ces sommets. Ils ont tous quelque chose de particulier. Ce projet, c’est donc pour moi une manière de les montrer à travers une « vision de skieur ». Sans aller à l’autre bout du monde, il y a de très belles montagnes à côté de la maison, encore beaucoup de choses à inventer. Tout dépend de ce que tu y amènes.
J’ai fait énormément de recherches, un truc de dingue ! Sur des photos, des cartes, des repérages, des applications, des webcams, pour essayer de comprendre et trouver les lignes. Car sur certains sommets, ce sont des voies normales, mais d'autres n’avaient jamais été skiées. Là, il fallait déterminer une stratégie, trouver une ligne de faiblesse. Ca a occupé beaucoup, beaucoup, mon esprit. »




« Ma plus grande oeuvre sportive »
« Je dis ça avec la plus grande humilité possible. Mais c'est ce que je ressens. Pour arriver au bout du projet, j'ai dû y mettre toutes mes années d'expérience et mon énergie. Je pense ces sommets de 4 000 mètres à skis me représentent assez bien. C'est le terrain que j'affectionne. Un terrain technique, mais relativement accessible, qu’on peut faire à la journée ou en deux, trois, parfois cinq jours. Ca reste quand même quelque chose de nouveau dans l'histoire du ski et de l'alpinisme. Cela a donc une dimension plus importante pour moi que certaines descentes que j'ai pu faire, même des premières. Là, ce n’est pas qu’une première. Sur certaines descentes, c’est quasiment ce qu’il y a de plus technique au monde. »
« Chaque sommet a une âme, une histoire »
« Globalement, le sommet sur lequel je ressens tout le temps de l'émotion, c'est le Mont Blanc. Chaque fois que j'arrive au sommet, j'ai toujours une forme d'émotion. J’ai une relation familiale à ce sommet. La première fois que j'ai fait le Mont Blanc, c'était avec mon père et ma mère. J’y ai donc une connexion très forte. Ca rappelle des souvenirs, ça te rappelle pourquoi tu fais ça. Ça te rappelle aussi la passion que tu peux avoir pour la montagne et ton l'amour pour ce sommet en particulier. Je suis né au pied du Mont Blanc. J’y ai toute mon histoire familiale. Il y a donc une forme d'héritage qui est importante pour moi. »




« L’idée n’était pas de cocher une liste ! »
« Au départ, j’imaginais que ce projet serait plus court, mais je ne me suis jamais mis la pression avec ça. Chez les alpinistes, on peut parler parfois de « collectionneurs de 4 000 » qui sont là juste pour « faire le sommet », faire une croix. Moi, je n'étais pas du tout dans cette démarche, mais dans une démarche de respect et de patience par rapport aux éléments. Il fallait qu’il y ait tellement d'éléments réunis pour pouvoir skier sur les sommets ! Parce que la grande différence, entre le faire en alpinisme et le faire à skis… c'est la neige. Donc, et en termes de risque et d'engagement, ce n’est pas la même chose. Il y a une métamorphose de la face entre 6 heures du matin et 14 heures. La neige est un gros élément aléatoire. Autre paramètre compliqué : trouver des compagnons de cordée. C'est tellement spécifique qu’il faut trouver la motivation pour y aller. C'était très souvent de grosses missions. Heureusement, j'ai pu compter sur de super copains.»
« C’était important pour moi de toujours aller jusqu’au sommet »
« Si, chaque fois, je n’étais pas allé jusqu’au sommet, l'histoire n’aurait pas été complète. Je n’aurais pas rendu hommage à la montagne, ça aurait perdu de son intérêt. Il y a 82 sommets, mais j’ai fait plus de 100 descentes. Car parfois, à cause des conditions, je m'étais arrêté à 200 mètres du sommet. Mais je n’ai pas voulu lâcher. Je me suis dit, si tu veux vraiment finir ta boucle, si tu veux parler des 4 000 mètres des Alpes, tu te dois de gravir toutes les pointes et d'y amener le maximum de sincérité possible. Faire la trace, essayer d'avoir un regard pionnier… quelque part, l’idée est de donner une valeur aux choses, une éthique. »





« Je n’en ressors pas plus fort, loin de là »
« C’est mon premier vrai projet, un gros chapitre de ma vie de skieur, un truc important pour moi. Je pense que c'est ma manière à moi d'apporter un petit bout d'histoire à l'histoire de l'alpinisme dans les Alpes. Il m’a fait comprendre quelles étaient mes faiblesses. Il m'a tellement challengé, que j'ai dû me remettre vachement en question, j'ai dû apprendre plus, me dire qu’il fallait que je sois meilleur. C’est ça la vraie puissance d'un grand projet.
Ces dernières années, j’ai peu communiqué, je suis resté discret sur le nombre de sommets qui me restaient. Maintenant, ce qui me tient à cœur, c’est de montrer ces montagnes dans un livre largement illustré, esthétique et un documentaire. L’idée n’est pas de faire un topo, mais de donner envie, de témoigner de quelque chose.»
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