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Deep Fake : à l’heure de l’IA, comment prouver la véracité d’une ascension ?

  • 15 septembre 2026
  • 5 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

La parole et le récit du grimpeur ont longtemps fait foi en matière d’ascension. Corroborés par des témoignages, des photos puis des traces GPS, ils ont peu à peu été complétés par la vidéo, plus difficile à contester, avec l’essor des réseaux sociaux. Mais l’affaire du grimpeur néerlandais Simon Boes, soupçonné d’avoir modifié au montage les images de son premier 8C+, ébranle la confiance accordée aux vidéos censées apporter la preuve d’une réalisation. Si l’IA n’est pas directement en cause dans cette affaire, elle permet désormais de fabriquer de fausses images de plus en plus réalistes. Comment alors déceler le vrai du faux ?

Ironie de l’histoire, le nom du bloc, Deep Fake, semble tout droit sorti d’un mauvais feuilleton. En mars 2026, le Néerlandais Simon Boes annonçait avoir réussi ce 8C+ ouvert par Nathan Phillips à Brione, en Suisse, et répété en 2025 par l’Américain Matt Fultz. Il s’agissait de son premier bloc de ce niveau. Pour accompagner cette performance, le grimpeur publiait une vidéo de huit minutes dont les deux dernières montraient son ascension, présentée comme un plan-séquence. Sur les images, le rocher, la rivière et les crash-pads apparaissaient en noir et blanc, tandis que Boes restait en couleur. Autour de lui, plusieurs silhouettes fantomatiques reproduisaient les chutes de ses essais précédents.

https://youtu.be/q_b6yGJsTWw?si=_x9FwvvnYGQjEGaA

En regardant attentivement la séquence, la chaîne YouTube Some Climbing News a pourtant relevé une différence de position entre deux images, signe apparent d’une coupe dissimulée par les effets visuels. Son auteur a alors demandé à Simon Boes de communiquer le fichier original ou le nom des personnes ayant assisté à l’ascension. Le grimpeur a maintenu que sa réalisation était authentique, tout en refusant de diffuser les images brutes et en expliquant ne plus être en contact avec les témoins présents ce jour-là.

Cette coupe ne prouve pas que Boes n’a pas réalisé Deep Fake, mais elle fragilise sérieusement la vidéo censée l’attester. Quelques semaines plus tard, le Néerlandais a reconnu qu’il aurait dû documenter et présenter ses ascensions avec davantage de précautions. Il a annoncé prendre ses distances avec ses sponsors et les réseaux sociaux, et promis de retourner dans le bloc pour laisser ses « actes » parler à sa place. À ce jour, les images brutes n’ont toujours pas été rendues publiques.

Quand les preuves manquent

Le témoignage d’un compagnon de cordée, une observation depuis le camp de base, des photos prises en chemin ou au sommet, puis plus récemment les données d’un altimètre ou une trace GPS ont longtemps permis d’étayer une ascension. Mais lorsqu’elle se déroulait en solitaire, de nuit ou dans un secteur isolé, les preuves pouvaient manquer. La cohérence du récit, la réputation du grimpeur et la plausibilité de sa performance comblaient alors ce qui ne pouvait pas être vérifié directement.

Lorsqu’Alex Honnold a réalisé en solo Astroman et The Rostrum en 2007, puis Moonlight Buttress et la face nord-ouest du Half Dome l’année suivante, personne n’a filmé l’intégralité de ses ascensions. Ses récits détaillés, son niveau et les performances qu’il avait déjà accomplies ont suffi à les rendre crédibles. En 2013, le solo de la face sud de l’Annapurna par Ueli Steck a montré les limites de cette confiance. Le Suisse affirmait avoir perdu son appareil photo dans la partie basse de la face. Sans image du sommet ni trace GPS exploitable, il ne pouvait apporter aucune preuve formelle. L’American Alpine Journal a néanmoins publié son récit, jugeant l’ascension plausible au regard de son parcours et des observations disponibles. Plusieurs spécialistes l’ont depuis contestée, sans qu’aucun élément permette de trancher définitivement.

Quand la vidéo est devenue la preuve de référence

Au début des années 2010, les smartphones, les caméras embarquées et les réseaux sociaux ont rendu l’enregistrement et la diffusion d’images accessibles à tous. En mars 2010, Paul Robinson réussissait la première ascension de Lucid Dreaming, à Bishop, et proposait la cotation de 8C+. Seul au pied du bloc, il n’avait ni témoin ni vidéo. Une équipe de tournage lui avait pourtant prêté une caméra, mais il ne l’avait pas emportée, le mauvais temps menaçant. Les doutes ont persisté pendant des années. Pour y répondre, Robinson s’est mis à filmer systématiquement ses ascensions. Diffusées dans des films puis directement sur Internet, ces images servaient à prouver ses performances, mais aussi à attirer une audience, séduire les sponsors et générer des revenus. La vidéo était devenue à la fois une preuve et un produit.

Pour un grimpeur professionnel, une ascension majeure peut lui permettre de décrocher un contrat ou de gagner en visibilité souvent au détriment d’autres athlètes. Une fausse réalisation pénalise donc directement ceux qui évoluent au même niveau et documentent honnêtement leurs ascensions. Cette exigence peut aussi jeter le doute sur d’anciennes performances qui n’ont jamais été filmées. En 1995, Fred Rouhling annonçait la première ascension d’Akira et proposait la cotation de 9b, alors qu’aucune voie n’était encore cotée 9a+. L’absence de répétition et d’images complètes a nourri les critiques, au point que certains ont mis en doute l’ascension elle-même. Vingt-cinq ans plus tard, Sébastien Bouin et Lucien Martinez ont enfin répété la voie. Tous deux ont proposé 9a, notamment en raison de l’évolution de certaines prises et de méthodes différentes. Ces répétitions n’ont pas confirmé le 9b, mais elles ont largement contribué à réhabiliter Fred Rouhling. Même ramenée à 9a, Akira reste une voie extrême, ce qui affaiblit sérieusement les accusations de mensonge qui visaient le Français.

Quand les images ne suffisent plus

Pour une performance majeure, la règle était de fournir les images brutes d’une vidéo tournée en plan-séquence ou de pouvoir identifier des témoins. L’affaire Simon Boes en montre déjà les limites. Les logiciels de montage et de retouche, comme les outils d’IA, permettent de modifier des images de manière toujours plus réaliste. Les mouvements complexes, les déformations du corps, les prises minuscules et les changements d’appui restent difficiles à reproduire sans erreur. Mais ces outils savent déjà prolonger une séquence, conserver l’apparence d’une personne et raccorder plusieurs plans. Les défauts qu’ils produisent seront de plus en plus difficiles à repérer.

Une vidéo sans coupe visible peut donc avoir été modifiée. Examiner le fichier original et ses métadonnées peut aider à repérer une manipulation, sans apporter de certitude absolue. Des standards comme les Content Credentials permettent déjà de conserver des informations sur l’origine d’une image et les modifications qu’elle a subies. Mais ils sont encore loin d’être utilisés par toutes les caméras et toutes les plateformes.

Prouver sans filmer tous ses faits et gestes

Personne ne devrait avoir à filmer chacune de ses tentatives ni à transformer une journée au rocher en opération de certification. Pour l’immense majorité des ascensions, la confiance, les témoignages et quelques images suffisent. L’enjeu est différent lorsqu’il s’agit d’un record, d’une première ascension aux cotations extrêmes ou d’une performance qui peut décider d’une carrière. Dans ces cas-là, la preuve ne peut plus reposer sur une seule image. Une vidéo brute, des témoins identifiés, les images des essais précédents, les fichiers d’origine et, en alpinisme, une trace GPS permettent de vérifier la cohérence de l’ensemble. Aucun de ces éléments ne suffit à lui seul, mais leur concordance rend la falsification beaucoup plus difficile. Le niveau de preuve demandé doit donc dépendre de l’importance de la performance. La réputation du grimpeur, les témoignages et la cohérence de son parcours continueront de compter. Les images resteront essentielles, sans pouvoir être considérées comme une vérité absolue.

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