S'abonner Se connecter
Outside
Outside : aventure training voyage culture
  • Aventure
  • Santé
  • Voyage
  • Société
  • Équipement
  • Films
  • Podcasts
High Ground
  • Société
  • Culture

La légende de Dope Lake : comment le crash d’un avion plein de weed a financé l’âge d’or de l’escalade au Yosemite

  • 10 septembre 2026
  • 8 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

À l’hiver 1976, un avion chargé de trois tonnes de marijuana mexicaine s’écrase dans un petit lac au fin fond du parc national du Yosemite. Quelques mois plus tard, la rumeur se répand et les grimpeurs du Camp 4 partent par dizaines dans la neige pour récupérer les ballots pris sous la glace. Une histoire devenue mythique dans la culture de l'escalade, que le documentaire High Ground raconte aujourd’hui à travers ceux qui l’ont vécue.

L’histoire de Dope Lake a circulé pendant des décennies dans les campements, les bars et au pied des falaises de Yosemite, jusqu’à brouiller peu à peu la frontière entre ce qui relève du vrai et du faux. Quelques certitudes, pourtant, demeurent. Car si on peut notamment écarter l’une des plus célèbres - Yvon Chouinard n'a certainement pas fondé Patagonia grâce au fric gagné en revendant la marijuana récupérée dans l’épave - d’autres grimpeurs, en revanche, ont bel et bien pu tirer profit des ballots de cannabis retrouvés sous la neige et la glace du Lower Merced Pass Lake. Certains y trouvant même de quoi financer du matériel, des voyages ou des expéditions qui allaient les propulser dans leurs carrières de grimpeurs.

Au début du mois de décembre 1976, John Glisky, ancien pilote d’hélicoptère de l’armée américaine, prend les commandes d’un Howard 500 et s’envole, avec son ami Jeff Nelson comme seul passager, vers le Mexique. A l’abri des regards, sur une piste rudimentaire de Basse-Californie, l’appareil est chargé de plusieurs tonnes de marijuana mexicaine destinée au marché américain.  La marchandise est emballée dans des sacs de toile, eux-mêmes entourés de plusieurs couches de plastique. À l’aube du 9 décembre, l’avion repart vers le nord. Après avoir franchi la frontière, l’appareil suit d’abord la côte californienne, itinéraire qui permet de donner à son déplacement l’apparence d’un vol d’affaires ordinaire, jusqu’à ce que, à mi-chemin, John Glisky étiegne ses feux de position et bifurque vers la Sierra Nevada. Mais l’appareil ne rejoindra jamais sa destination. Dans l’arrière-pays du Yosemite, à quelque 2 700 mètres d’altitude et une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau de la vallée, le Howard 500 s’écrase à Lower Merced Pass Lake, un petit lac isolé de la Sierra Nevada. Une partie de l’épave finit sous les eaux glacées.

Sous l'effet du LSD, Ron Lykins ne mesure pas l'ampleur de sa découverte

Quelques semaines plus tard, Ron Lykins, employé de l’Ahwahnee Hotel, l’un des établissements les plus célèbres de la vallée, part en raquettes dans l’arrière-pays avec un collègue. Au cours de leur randonnée, les deux hommes tombent sur la scène du crash : le fuselage est pris dans la glace, des morceaux d’aluminium émergent de l’eau et de la neige et, au milieu des débris, des conduites hydrauliques pendent encore des arbres. Sous l’effet du LSD qu’ils ont consommé, ils ne s’attardent pourtant pas sur les lieux et poursuivent leur chemin, sans réellement mesurer ce qu’ils viennent de trouver. De retour dans la vallée, Lykins finit par signaler l’épave aux gardes du Yosemite, qui eux, ne sont pas sous effets de stupéfiants, et s'intéressent rapidement à l'épave. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à vouloir comprendre ce qui s’est passé. Le National Transportation Safety Board (NTSB) et la Federal Aviation Administration (FAA), autorités chargées de l’aviation, ouvrent un dossier sur le sujet. Quant à la Drug Enforcement Administration (DEA), les services fédéraux chargés de lutter contre le trafic de drogues et les douanes, ils comprennent rapidement qu’ils ont peut-être affaire à autre chose qu’à un simple avion perdu dans les montagnes. 

Lorsque la première équipe se rend sur place, plus d’un mois s’est écoulé depuis l'accident. Entre-temps, le lac a gelé, emprisonnant sous sa surface l’avion et les corps des deux hommes qui se trouvaient à bord. Sur la rive, plusieurs ballots de toile sont éparpillés dans la neige. Certains se sont éventrés au moment de l’impact, laissant apparaître leur contenu, d’autres sont restés pris dans la glace. Les gardes du parc commencent alors à rassembler et à extraire les ballots du lac, parfois à la tronçonneuse. L’opération va se révéler bien plus compliquée que prévu. Des plongeurs sont finalement appelés pour tenter d’examiner les parties immergées de l’avion. Mais sous la glace, les conditions sont particulièrement mauvaises : l’eau est troublée par le carburant et les fluides hydrauliques, des éléments métalliques pendent dans l’épave et les débris rendent les déplacements particulièrement dangereux. Le verdict tombe : les corps ne peuvent pas être retirés dans ces conditions. D'autant que les conditions météorologiques annoncées rendent impossible toute opération de grande ampleur impossible. Au début du mois de février, les équipes quittent donc provisoirement le site, avec l’intention de revenir au printemps. Au terme de cette première intervention, qui finira par durer une semaine, près d’une tonne de marijuana est récupérée. Une partie est ramenée dans la vallée et entreposée dans une cellule de la prison du parc.

« Soudain, tu te dis : ça peut valoir de l’argent, et moi, je n’en ai pas !»

À quelques kilomètres de là, Camp 4 est alors le cœur de la communauté des grimpeurs de Yosemite. Les années 1970 sont une période particulière dans la vallée, l’argent manque, le matériel coûte cher et les Stonemasters [un groupe informel de grimpeurs américains qui ont révolutionné l'histoire de l'escalade dans les années 1970] ne vivent qu'avec trois ronds, et ne pensent qu'a grimper. Parmi eux, Ken Yager vient tout juste d’arriver dans la vallée. Il n’a alors que 18 ans et une idée en tête : El Capitan. « J’étais là pour grimper », raconte-t-il aujourd’hui à Climbing. La rumeur du lac ne l’intéresse guère jusqu’à ce que les grimpeurs commencent à évoquer les ballots de marijuana et la possibilité d’aller en récupérer. « Soudain, tu te dis : ça peut valoir de l’argent, et moi, je n’en ai pas ! »

Début avril, Yager part donc avec deux amis en direction du Lower Merced Pass Lake. Sur place, ils comprennent rapidement qu’ils ne sont pas les premiers à être passés par là. Des trous ont été découpés dans la glace, des vêtements abandonnés sur la rive et des outils gisent autour de l’épave. Ceux qui les ont précédés ont manifestement compris qu’il valait mieux alléger leurs sacs pour repartir avec quelques kilos supplémentaires de marijuana. À l’époque, la beu est interdite au niveau fédéral et transporter plusieurs grammes, voir des kilos de la marchandise, suffisait à entraîner de lourdes poursuites pénales. « C’était assez irréel, se souvient Yager. On avait vraiment peur. On s’est tirés de là avec la marijuana encore mouillée. » Très vite, la nouvelle se répand à Camp 4 et, avec le retour des beaux jours, les expéditions vers le lac se multiplient. Des grimpeurs de Yosemite, mais aussi des visiteurs venus d’ailleurs, prennent à leur tour le chemin du Lower Merced Pass. Jusqu'à ce qu'en avril 1977, le Yosemite soit inondé de marijuana. Imprégnée de traces de kérosène, l'herbe surnommée « airplane » ou « crash buds » crépitait et faisait parfois des étincelles lorsqu'on la fumait. « La mienne était de qualité Double A, mexicaine, raconte Yager. Elle avait séché et elle était encore très, très forte. »

L’argent arrive surtout à un moment où les grimpeurs en ont besoin. Impossible, bien sûr, d’établir combien d’ascensions ou de voyages ont réellement été financés par les ballots du lac, mais « Je dirais que beaucoup de gens en ont bénéficié », estime Ken Yager. Certains partent grimper dans le Colorado, d’autres au Cirque des Unclimbables ou en Europe. Beaucoup ont pu aller se rendre dans des endroits où ils n’auraient peut-être pas pu aller autrement, parce qu’il fallait payer les billets d'avion. » Lui-même utilise une partie de ce qu’il a gagné pour acheter du matériel d’escalade, qui lui permettra de grimper El Capitan quatre fois en 1977. « L’avion s’est écrasé trois jours après mon arrivée dans la vallée. C’est comme s’il s’était écrasé juste pour moi », dit-il. Impossible de dire précisément combien d’ascensions ou de voyages ont été rendus possibles par la marijuana du Lower Merced Pass Lake. John Bachar, figure des Stonemasters et célèbre grimpeur de l'escalade en solo, aurait ainsi utilisé l’argent pour contribuer au financement d’une entreprise de matériel d’escalade; Ron Lykins, le serveur qui avait été le premier a découvrir l'épave, aurait utilisé ses gains pour financer ses études. Vern Clevenger, lui, aurait acheté son premier appareil Nikon avec l’argent du Dope Lake, avant de devenir un photographe reconnu. Mais l’argent et le matériel neuf commencent surtout à se remarquer et les gardes du Parc ne sont pas dupes. Des grimpeurs qui vivaient avec presque rien qui arrivent soudainement au pied de falaise avec du matériel flambant neuf ? À laisser des pourboires dans les bars là où ils ne l'avaient jamais fait auparavant ? Surtout, de nouveaux visages, parfois peu préparés aux conditions de haute montagne, apparaissent sur les sentiers menant au Lower Merced Pass Lake.

Entre les gardes du Yosemites et les grimpeurs, c'était la guerre froide à l'époque

À l’époque, les relations entre les grimpeurs et le service des parcs sont particulièrement tendues. « Il y avait une véritable méfiance, raconte Yager. Les gardes harcelaient la communauté des grimpeurs qui, eux, résistaient. C’était devenu une sorte de guerre froide, une guerre invisible. » Si le service du Parc n'a alors pas forcément intérêt à raconter que des dizaines de personnes venaient récupérer, sous son nez, une cargaison qu’il pensait avoir sécurisée, les grimpeurs veulent évidemment que leurs expéditions restent discrètes. Tout le monde avait donc une bonne raison de faire profil bas. « D’une certaine manière, cela a créé une petite trêve et constitué un tournant qui allait finalement permettre aux deux groupes de mieux s’entendre », estime Yager. « Pour le service du Parc, l’histoire leur est simplement tombée dessus, et ils ont fait de leur mieux. C’était surtout une série de circonstances dans lesquelles chacun essayait de faire son travail. »

Au printemps, toutefois, les allées et venues sont devenues trop nombreuses pour que le Parc puisse réellement prétendre ignorer ce qui se passe. Le 13 avril 1977, six gardes armés sont finalement transportés en hélicoptère jusqu’au lac. Sur place, ils découvrent un campement improvisé, des tentes, des bâches et des installations sommaires qui jonchent les rives du Lower Merced Pass Lake. Deux personnes seulement sont arrêtées au cours de cette opération, connue depuis sous le nom de « Big Wednesday », et aucune condamnation ne viendra finalement sanctionner les participants de ce qui est devenu l’affaire de « Dope Lake ». Les autorités devront finalement attendre le mois de juin pour reprendre les opérations dans de meilleures conditions. Lorsque la fonte libère suffisamment le lac, le corps de Jeff Nelson remonte à la surface ; celui de John Glisky est retrouvé attaché dans le poste de pilotage.

Ken Yager racontera plus tard cette histoire dans un article du Men’s Journal, sous le pseudo de « Chuck Strader », afin de préserver son anonymat. Devenu depuis fondateur et président de la Yosemite Climbing Association et du musée consacré à l’histoire de l’escalade dans la vallée, il conserve encore sept morceaux de l’avion dans ses collections. « Je pense que c’est la pièce maîtresse de l’histoire des années 1970. C’était une époque très mouvementée, mais l’affaire du Dope Lake a contribué à modifier les relations entre les deux communautés. »

High Ground, le documentaire sur l'histoire du Dope Lake
Cinquante ans après les faits, High Ground revient sur l’affaire de Dope Lake à travers ceux qui l’ont vécue ou qui ont enquêté dessus. Réalisé par Daniel Sharp et produit par la société britannique Dash Pictures, ce documentaire d’environ une heure et demie rassemble les témoignages de gardes du parc, de la veuve de l’un des pilotes, d’un ancien agent des douanes américaines, de l’ancien responsable des opérations de secours de Yosemite, ainsi que de plusieurs grimpeurs ayant participé, pendant des mois, à la récupération des ballots de marijuana détrempés dans le lac. Présenté en avant-première mondiale à Yosemite le 5 septembre 2026, High Ground doit également être projeté dans plusieurs festivals et salles dans les prochains mois. Une diffusion en ligne, en location ou en accès à la demande, est prévue pour le début de 2027.

La suite est réservée aux abonnés

Déjà abonné ? Se connecter
Votre premier article est offert
LIRE GRATUITEMENT
ou
S'ABONNER
  • Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
  • Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
  • Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€

À lire aussi

Yosemite vue aerienne
La rédaction

Trump peut-il vraiment céder une partie de Yosemite à un promoteur privé ?

Drapeau LGBT Yosemite

Drapeau trans sur El Cap : comment un·e ranger a été licencié·e du Yosemite

Laura Pineau Yosemite
La rédaction

Laura Pineau, la Française qui s’est fait un nom parmi les grands du Yosemite

Sasha Di Giulian Platinium
La rédaction

Malgré la tempête, Sasha DiGiulian signe l’une des plus belles ascensions féminines sur El Cap

Plus d'articles

Outside le magazine de l'outdoor

Outside entend ouvrir les pratiques et la culture outdoor au plus grand nombre et inspirer un mode de vie actif et sain. Il s’adresse à tous ceux qui aspirent à prendre un grand bol d’air frais au quotidien et à faire fonctionner leurs muscles comme leurs neurones avec une large couverture de l’actualité outdoor.

Newsletter

L’aventure au cœur de l’actualité. Chaque vendredi, les meilleurs articles d’Outside, directement dans votre boîte mail.

Liens

  • A propos d’Outside
  • Abonnements
  • Retour d'aventure
  • Mentions Légales
  • CGV
  • Politique de confidentialité
  • 1% for the Planet
  • Offres d’emploi
© Outside media 2026
Activer les notifications