Elle n’était pas venue à Séoul pour participer, mais pour gagner. En deux jours, la Slovène Janja Garnbret a raflé l’or en difficulté puis en bloc, portant à dix son total de titres mondiaux. Une performance inédite qui s’ajoute à ses 47 victoires en Coupe du monde et à ses deux médailles olympiques. De quoi confirmer sa domination, et poser une question : jusqu’où peut-elle encore aller ?
En finale de difficulté aux Championnats du monde d’escalade de la Fédération internationale d’escalade sportive (IFSC), le 26 septembre en Corée du Sud, la Slovène de 26 ans a déroulé sa voie avec rythme et assurance, pendant que ses rivales chutaient tôt dans le parcours. Le lendemain, en finale de bloc, elle a résolu des passages qui avaient piégé les autres, évoluant avec une maîtrise telle, que le public en devenait presque secondaire.
Une progression constante
« Remporter une médaille d’or aux Mondiaux, c’est déjà un rêve », confiait Janja Garnbret à Climbing. « Gagner ma dixième, avec deux victoires à Séoul, impensable – et pourtant j’y suis parvenue. C’est difficile de mettre des mots sur ces émotions. Je suis simplement reconnaissante envers tous ceux qui croient en moi et rendent cela possible. Chaque compétition est une bataille, et je suis fière d’avoir prouvé que j’étais encore à la hauteur. »
Sa performance aux Mondiaux de Séoul n’a surpris personne, tant sa domination dure depuis des années. Ce doublé avait pourtant une saveur particulière : moins une victoire de plus qu’un signal clair – la barre vient encore de monter. Comme elle l’a récemment confié à le grimpeur norvégien Magnus Midtbø, elle est convaincue qu’elle pourrait rivaliser avec les hommes - une hypothèse tout à fait crédible.
« Je suis bluffé par la façon dont Janja reste incroyablement forte sous pression », raconte Jon Glassberg, réalisateur pour Louder Than Eleven, qui filmait la compétition à Séoul. « Quand elle grimpe en compétition, elle est là pour gagner, et on a l’impression que finir deuxième équivaut à perdre. La pression qu’elle s’impose est énorme, et ses concurrentes sont toujours derrière. »
Un doublé historique
Un doublé en or aux Championnats du monde est quasiment inédit : avant Garnbret, personne n’avait jamais remporté à la fois le bloc et la difficulté lors d’un même événement. Elle-même avait déjà réussi l’exploit en 2019 au Japon, puis en 2023 à Berne, en Suisse. Adam Ondra avait bien décroché l’or en difficulté et en bloc en 2014, mais sur deux étapes distinctes (l’une en Espagne, l’autre un mois plus tard en Allemagne). Garnbret reste donc la seule à avoir signé un doublé sur une même édition.
Ce qui distingue vraiment ses victoires, toutefois, ce n’est pas seulement le nombre de médailles, mais la manière dont elles sont obtenues : une maîtrise totale, faite de contrôle, d’adaptation et d’endurance, sur deux disciplines rarement dominées ensemble.
« Tout au long de la compétition, j’ai été impressionné par sa capacité à évoluer au plus haut niveau en difficulté, en remportant à la fois les demi-finales et la finale », souligne Glassberg. « Et le lendemain, elle a refait la même chose en bloc, malgré l’épuisement physique et mental de quatre tours en seulement 48 heures. »
Bloc et difficulté révèlent les faiblesses de chacun et exigent des qualités bien différentes : le premier repose sur la résolution rapide de problèmes et une puissance explosive sous la contrainte du chrono ; le second demande endurance, gestion de l’effort et sens de la lecture. La plupart des grimpeurs privilégient une discipline et acceptent d’être vulnérables dans l’autre. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la séparation des épreuves, prévue pour les Jeux de 2028, avait été largement saluée. Pourtant, Garnbret n’a montré aucune faille, ni en bloc, ni en difficulté.
« Chaque victoire a son propre poids. Aujourd’hui, les gens s’attendent à ce que je gagne, et cette charge devient chaque année un peu plus lourde », confiait-elle après les Mondiaux 2025. « Mais d’abord, je veux me prouver à moi-même que je peux le faire. Je sais combien d’efforts je mets à l’entraînement, et je veux montrer ce travail en compétition. C’est pour ça que chaque victoire compte – et que je n’en tiens jamais une pour acquise. Les fans à Séoul et ailleurs ont été incroyables, et leur soutien a tout changé. »
Elle est passée d’une discipline à l’autre comme si leurs exigences étaient interchangeables. En difficulté, elle a même su se rétablir après une zipette au milieu d’un clippage sur une prise glissante. Grâce à ce rattrapage plein de sang-froid, elle fut la seule finaliste à atteindre le sommet de la voie. En finale de bloc, tout s’est joué sur le dernier passage, le bloc 4 : elle fut la seule à le sortir, décrochant l’or avec une fin tranchante, tout en puissance et détermination.

Tout en maîtrise
Ce qui a frappé Glassberg, c’est la manière dont elle a dominé chaque étape de la difficulté, puis est revenue moins de 24 heures plus tard pour s’imposer encore en bloc, surmontant l’épuisement physique et mental de quatre tours en deux jours. « La plupart des gens n’y survivraient pas », dit-il. « Mais elle, oui. »
Il faut ajouter qu’elle n’avait pas affaire à un plateau facile. À Séoul, la compétition rassemblait Oriane Bertone, deuxième au classement ; l’Américaine Melina Costanza, médaillée de bronze ; ainsi que Seo Chae-hyun, spécialiste sud-coréenne de la difficulté. C’est ce qui donne à ce doublé une portée qui dépasse le simple palmarès : il met en lumière l’écart entre une grimpeuse capable de dominer une discipline et une autre capable d’exceller sur l’ensemble du spectre.
Pour l’escalade féminine de compétition, le doublé de Garnbret est plus qu’un triomphe personnel : il marque un tournant dans l’évolution du sport. Il y a dix ans, imaginer une athlète dominer à la fois le bloc et la difficulté sur une même scène aurait semblé improbable. Mais après sa performance à Séoul, ce niveau de polyvalence apparaît désormais comme le nouveau standard.

Un nouveau standard pour l’escalade
Si c’est bien le cas, qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir du sport ? Les athlètes pourront-ils encore se permettre de se spécialiser ? Les camps d’entraînement vont-ils devoir se réinventer pour chercher l’équilibre plutôt que d’accentuer les points forts ? Jusqu’où peut aller l’adaptabilité d’un athlète, ou d’une saison entière de compétitions ?
Une chose semble acquise : l’effet d’entraînement. Pour les jeunes grimpeurs, le doublé de Garnbret est la preuve que la polyvalence au plus haut niveau est possible. Pour les spectateurs qui ne connaissent pas l’escalade, c’est une fenêtre ouverte sur la complexité de ce sport – à la fois puzzle et marathon – et sur la raison pour laquelle il mérite sa place sur la scène mondiale.
Objectifs 2028, mais aussi en falaise
Alors que la saison de compétitions touche à sa fin, le calendrier de Garnbret pour l’année prochaine s’annonce chargé de nouvelles étapes de Coupe du monde, en préparation des Jeux olympiques de 2028. Mais elle se dit tout aussi impatiente de retourner grimper dehors : « J’ai plusieurs projets en falaise que je veux terminer dans les prochains mois. Côté compétition, on verra comment le calendrier s’organise et combien d’événements je choisirai la saison prochaine. Avoir réduit le nombre de compétitions cette année était le bon choix – j’avais besoin de souffler, de me recentrer sur la falaise, et de garder ce sentiment de liberté et de plaisir vivant aussi en compétition. »
Une star au-delà de l’escalade
En parallèle, Janja Garnbret tourne aussi avec Glassberg, qui immortalise ce chapitre de sa carrière avec Red Bull Studios. « Ce sera un portrait très authentique et vulnérable de Janja, de sa vie de superstar de l’escalade et de la plus grande athlète que ce sport ait connue », explique le réalisateur. La sortie est prévue pour l’été 2028. Qu’elle apparaisse sur un écran de cinéma ou sur le mur olympique, ce qui frappe surtout, c’est qu’elle dépasse largement le cercle des passionnés : même ceux qui ne grimpent pas se mettent à l’encourager.
En difficulté, à Séoul, son dernier mouvement a résumé toute son histoire. Elle s’est arrêtée juste avant le crux, le temps de respirer, de secouer les bras, de relire la voie. Puis elle s’est lancée sur le jeté, l’a tenu, et s’est empressée de clipper. Un instant de calcul suivi d’un pur réflexe. C’est cet équilibre qui définit son escalade : calme quand elle le peut, décisive quand il faut.
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