Raviandi et Ravianto Ramadhan n’ont que 24 ans et grimpent, ensemble, depuis l’âge de trois ans, animés par une passion sans faille pour l’escalade. Dans leur pays, l’Indonésie, leur discipline – la difficulté – reste largement dans l’ombre de la vitesse, mais ils ont réussi à se hisser parmi les meilleurs grimpeurs du monde malgré l’absence de soutien financier et d’infrastructures modernes et l’indifférence de leur propre fédération.
L’Indonésie, c’est 30°C toute l’année, et une humidité constante. Pas vraiment l’idéal pour s’entraîner à l’escalade. Surtout quand votre salle se résume à des panneaux de bois fatigués par les années et des prises polies par des milliers de passages. C’est pourtant là que les jumeaux Raviandi et Ravianto Ramadhan, 24 ans, ont appris à grimper avant de se hisser au niveau international en escalade de difficulté. Un parcours improbable, réussi malgré leurs maigres moyens financiers, que raconte Dissidence, documentaire de 32 minutes réalisé avec le soutien de Petzl.
C’est à l’âge de trois ans que les deux garçons découvrent l’escalade, grâce à leur oncle et leur tante, eux-mêmes athlètes. Depuis, ils ont pratiquement tout vécu côte à côte. Ils s’entraînent, voyagent et progressent ensemble. « J’ai toujours été avec Anto », raconte Raviandi. « La raison pour laquelle je grimpe, c’est parce qu’Anto est avec moi. Depuis qu’on est petits, il est toujours mon meilleur adversaire et partenaire. Même si parfois je suis perdu, c’est aussi pareil pour lui. Anto c’est ma raison principale de continuer toujours à grimper. Je ne peux même pas imaginer comment je ferais sans lui ». Cette proximité constitue leur principale force.
La vitesse, plus rentable pour la fédération
De la force et une foi en leur rêve, il leur en faut, car chez eux, en Indonésie, personne ne les soutient, et surtout pas la fédération nationale d’escalade. Aussi, rien ne semblait les destiner au plus haut niveau mondial.
En Indonésie, l’escalade connaît un développement spectaculaire, mais les moyens se concentrent presque exclusivement sur la vitesse, plus simple à gérer sur le terrain, et nettement plus « rentable », pour un pays en quête de médailles. La discipline repose sur une voie identique partout dans le monde, elle nécessite moins de renouvellement de matériel, moins d’ouvreurs spécialisés et permet d’utiliser des méthodes d’entraînement proches de celles de l’athlétisme. Pour une fédération, elle offre donc un accès plus rapide à la performance internationale et aux podiums. La stratégie a d’ailleurs porté ses fruits. L’Indonésie est devenue l’une des grandes nations de la vitesse, jusqu’à décrocher le titre olympique avec Veddriq Leonardo à Paris en 2024.
Pendant ce temps, les grimpeurs de bloc et de difficulté évoluent dans un tout autre univers. Dans leur salle d’entraînement de Jakarta, les jumeaux ouvrent eux-mêmes leurs blocs. Ils percent les murs, déplacent les prises et bricolent leurs séances avec les moyens du bord : « Nos voisins sont gentils, ils sont habitués au bruit des perceuses. Mais ça me gêne, alors j’essaie de ne pas travailler trop tard le soir », s’excuse Raviandi. Certaines prises sont si anciennes qu’elles ne ressemblent plus vraiment à celles utilisées sur le circuit international. Pour tenter de suivre les évolutions de la discipline, ils passent des heures à consulter les catalogues des fabricants afin d’identifier les nouvelles formes utilisées en Coupe du monde.
En déplacement, ils rognent sur tout, faute de soutien
Le manque de moyens les accompagne également sur les compétitions. Non contents de financer leurs déplacements, ils rognent sur tout. « Nous prenons toujours un cuiseur à riz partout avec nous », explique Raviandi. Hébergements bon marché, repas préparés par eux-mêmes, chaque dépense est minutieusement calculée. Malgré cela, leur talent finit par attirer l’attention. En 2022, lors de leur première Coupe du monde – disputée à domicile, à Jakarta – Raviandi atteint la finale de l’épreuve de difficulté et termine dans le Top 8 mondial. Ravianto se classe lui aussi parmi les meilleurs compétiteurs du week-end.
Comment deux grimpeurs issus d’un environnement aussi modeste peuvent-ils rivaliser avec les meilleures nations mondiales ? Le Français Maël Grenier, fait partie de ceux qui sont immédiatement remarqué les frères Ramadhan. Il raconte sa surprise face au niveau des deux Indonésiens et à leur capacité à produire de telles performances avec si peu de ressources. Cette révélation ouvrira la voie à une aventure européenne. À l’été 2023, les deux frères débarquent sur le continent pour participer aux compétitions organisées à Villars, Chamonix et Briançon ainsi qu’au Championnat du Monde de Berne qui se tenait en août. Un projet largement autofinancé grâce à leurs économies, à l’aide de proches et au soutien de la communauté de l’escalade. Las, les deux frères apprennent qu’ils ne pourront pas concourir à Berne… leur fédération a tout simplement oublié de les inscrire à la compétition ! Leur déception est immense.
Dissidence, un long dévers coté 8C+
Échoués au cœur des vallées de Chamonix, sans plan de secours, sans mentor et avec des moyens limités, ils sont un peu perdus. Mais leur séjour européen ne se résumera pas aux compétitions. La solidarité aidant, ils vont découvrir Dissidence, une ligne mythique de La Balme de Yenne, en Savoie. Cotée 8C+, cette longue voie de près de quarante mètres est réputée pour son intensité physique, ses mouvements exigeants et ses sections à genoux. Reste que pour les jumeaux, elle représente bien davantage qu’un objectif sportif.
Un premier essai les laissera sur leur faim. Il en faudra un deuxième, un an plus tard, pour que la chance leur sourit. Les conditions sont pourtant loin d’être idéales. La voie est humide, envahie par endroits par la mousse. « Cette fois-ci, ça va demander beaucoup plus d’énergie et de force », remarque Raviandi. Pourtant, les deux frères s’acharnent. « Quoi qu’il en coûte, nous devons grimper cette voie », affirme-t-il. Dissidence finira par céder. Tout un symbole. Oubliés le manque d’argent, les voyages improvisés, les déceptions administratives, les entraînements bricolés et les milliers d’heures dédiées à un projet auquel peu de gens semblaient croire.
Mais depuis 2024 le vent commence à tourner. La Fédération indonésienne semble avoir pleinement pris conscience du potentiel des deux grimpeurs. Tous deux ont été davantage intégrés aux programmes internationaux et engagés sur plusieurs compétitions majeures.
Photo d'en-tête : Petzl