Cent hectares de forêt ont brûlé à Anglet, dans la nuit de jeudi à vendredi. Ailleurs dans le Sud-Ouest, de nombreux départements sont placés en vigilance jaune pour canicule et le feu y est interdit. C’est le moment de découvrir le « cold camping », dont David Manise, notre expert en survie, est un adepte fervent. Sans jeu de mot, à la rédaction d’Outside, on a craint un instant un truc fumeux, ce terme nous étant jusqu’alors inconnu. Mais non, franchement, l’approche est convaincante !
Ok, ok. Je sais. Moi aussi.
Moi aussi j’adore passer la soirée près du feu, à refaire le monde en grillant de la figatelle (une des preuves irréfutables que Dieu aime la Corse). Me planquer près du feu, me relier à mes ancêtres, avec les bêtes sauvages qui rôdent dans la nuit et tout et tout.
Mais vous savez quoi ?
Le feu, c’est pour les débutants. Bivouaquer sans feu, c’est un peu comme le café noir. Un peu comme la douche froide. Un peu comme se lever tôt (ou se coucher très tard) pour bosser à un truc qui nous fait vibrer, pendant que les autres dorment. Un peu comme un sentier un petit peu exposé, un peu flippant, qui nous fait sentir le soulagement que ça soit terminé, et la fierté d’avoir traversé. Bivouaquer sans feu, c’est comme éliminer le sucre de sa vie. Ça n’est pas forcément pour tout le monde, mais ceux qui savent se passer du feu ont ce petit truc en plus, dans le coin du regard, qui les démarque des autres.
J’ai beaucoup d’amis amérindiens un peu partout au Canada et aux US. Dans beaucoup d’endroits, le feu est considéré comme quelque chose qui est soit sacré, soit vraiment indispensable. On ne le banalise pas, et on ne l’allume pas pour rien. Quand on fait du feu, c’est toujours de manière considérée. Délibérée. J’aime bien cette approche.
Le feu, c’est le confort. C’est sympa. Ça fait de la lumière, ça tient chaud (un peu). Ça rassure. Ça a quelque chose de convivial, chaleureux. Mais concrètement, le feu aussi :
- Ça empêche nos yeux de s’habituer à l’obscurité, et au final on est le seul truc visible pour les prédateurs autour (notamment ceux à deux pattes) …. alors que nous on ne voit rien dans la nuit environnante.
- Ça stérilise le sol pour 40 ou 50 ans (sauf si vous prenez la peine de fabriquer une table à feu).
- Ça implique des risques : risques d’incendie, bien sûr, mais aussi des risques en coupant le bois pour l’alimenter.
- Ça sent fort et de très loin…. d’ailleurs les ours, au Québec, ont bien compris le truc et ont plutôt tendance à s’approcher, quand on fait du feu, que l’inverse : près du feu il y a souvent des humains, et près des humains il y a toujours à manger.
- Ça détruit la nourriture des insectes xylophages, qui sont à leur tour la nourriture de certains oiseaux ou mammifères, etc. Étonnant d’ailleurs que ceux qui hésitent à briser les chaînes de messages sur Facebook et Messenger soient souvent les mêmes qui vont casser une chaîne alimentaire au complet sans états d’âmes.
Tout comme les gros sacs trahissent le fait qu’on porte nos peurs, tout comme “il y a pire en moins bien, et il y a pire en trop mieux”, le feu nous sert surtout à nous rassurer, si on est honnêtes.
Est-ce que vous avez déjà dormi dehors, sans feu et sans lumière ? Sans tente pour vous couper du monde ? Sous une simple bâche, tarp, poncho ? Dans un sursac de couchage ? Sans rien ?
Se rouler en boule au pied d’un arbre, sans faire de bruit, sans rien pour nous séparer du monde, sans rien pour nous couper de la nuit, c’est vraiment une expérience magique, et très libératrice. Et très sûre, aussi, dans les biotopes où les grands prédateurs ne sont plus présents. Je ne ferais pas ça en plein cœur de la savane, hein, mais en Europe, franchement…. aucune excuse.
Parce que concrètement :
- Quand je veux admirer les étoiles —> cold camping ;
- Quand je veux gagner du temps —> cold camping ;
- Quand il fait trop sec —> cold camping ;
- Quand je suis en forêt et que j’ai envie de respecter la loi (parce que oui, en France le feu est interdit partout à 200m ou moins des forêts, ce qui inclut évidemment dedans) —> cold camping ;
- Quand j’ai moyennement le droit de dormir où je dors —> cold camping ++
- Quand j’ai la flemme —> cold camping ;
- Quand il y a du vent —> cold camping ;
- En altitude, comme tous les vrais qui sont loin de la forêt —> cold camping ;
- Quand j’ai assez bouffé de fumée et assez eu mal aux yeux —> cold camping ;
- Quand j’ai prévu à manger la “Sainte Trinité” du randonneur (pain, saucisson, fromage sec) et que j’ai pensé à ma petite bouteille de rouge pour le soir —> cold camping !
- Si j’ai des Tchétchènes-garous aux basques —> COLD CAMPING !
Bref, vous l’aurez compris, dès que je peux je me fonds dans le paysage, je retrouve ma vieille amie la nuit, et je deviens une ombre de plus qui savoure l’interstice entre deux soleils.
Cold camping quoi. Je vais me le faire tatouer quelque part. Sur une fesse, tiens. Près du petit cœur.
Vous demanderez à tous mes potes. A chaque bivouac qu’on fait, ils veulent toujours faire un feu. Et moi je râle : “vous êtes vraiment des touristes, putain, vous pouvez pas vivre sans ce truc qui pue et qui nique les yeux ?”
Je passe pour le moralisateur de service. Je plombe leur délire. Je suis une créature de la nuit. Une sorte de monstre. C’est louche, que j’aime me planquer dans l’ombre, d'ailleurs. Je pense que c’est peut-être moi qu’ils espèrent éloigner en allumant ce feu, en fait. Me repousser loin dans la nuit avec mes potes à dents de sabre. Avec tous les monstres de leurs anciens placards et les clowns sous leur lit et les bêtes sauvages des histoires pour enfants. C’est si louche, de nos jours, de ne pas avoir peur. De préférer l’effort au confort. De préférer le chemin du haut. De préférer manger froid et toujours la même chose, pour avoir plus de temps à consacrer au silence et à la contemplation du vide.
Je vous promets, je les adore, mes amis. Mais le premier d’entre vous qui m’invite pour un bivouac sans feu, il gagne 2500 points de sympathie. Limite un stage gratuit.
Essayez, sérieusement. Essayez. Pas de lampe, pas de feu. Pas de bruit.
Go dark.
Cette rubrique est réalisée en collaboration avec David Manise, instructeur de survie et de self-protection depuis 2003. Fondateur du forum vie sauvage et survie, il est également à l’origine du CEETS, Centre d’Etude et d’Enseignement des Techniques de Survie.
Pour suivre ses activités, rdv sur sa nouvelle pages Facebook.
Formateur, il est aussi conférencier, traducteur et auteur de plusieurs ouvrages, notamment : La vie est injuste, et à la fin tu crèves. « Un petit essai énervé sur la différence entre la théorie et la pratique » et Manuel de [sur]vie en milieu naturel, chez Amphora, en juin 2016.
Envie d’en savoir plus? Lire aussi: Mission survie, les 3 manuels qu’il est encore temps de dévorer.
Article publié le 6 juin 2020, mis à jour le 31 juillet 2020
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