C’est un esthète. Amateur de belles lignes, les plus engagées possible. Le Chamoniard en garde quelques traces dans un CV très costaud pour un rider de 27 ans passé tardivement de l’alpin au vertige de la pente raide. Mais aussi sur sa peau, cartographiée de tatouages. A chaque expé mémorable, son symbole. On ne sait pas encore si son dernier exploit, la répétition de la descente historique de la face sud de l’aiguille du Moine – 500 m de dénivelé et une inclinaison moyenne à 50 degrés - y sera immortalisé, 37 ans après celle de Jean-Marc Boivin. Mais c’est incontestablement un accomplissement pour celui qui se définit comme « un amateur qui a un peu plus de chances que les autres, réaliser ses rêves ». Un touche à tout excessivement doué, adoubé par Vivian Bruchez, maestro de la pente raide et Hélias Millerioux, amateur d’expéditions au long cours, accessoirement Piolet d’Or.
Paris, gare de l’Est, mercredi 7 janvier : le ciel est plombé et les montagnes sont loin. Mais Aurel, en transit pour la Slovaquie avec son compère Thomas Delfino avec lequel il prépare une série documentaire, à la tête ailleurs. Remplie encore des dernières images de sa descente de la face sud de l’aiguille du Moine (3 412m d'altitude), le 31 janvier, en compagnie de Jules Socié et Damien Arnaud. Cette ligne, ouverte en 1987 dans le massif du Mont-Blanc par Jean-Marc Boivin a marqué un tournant dans la pratique du « ski extrême. Forcément, le Chamoniard en rêvait. C’est la 4e répétition, mais pour lui, elle est unique, nous raconte-t-il.
Comment étaient les conditions sur l'aiguille du Moine ce jour-là ?
« Nous avons eu des conditions sérieuses, pas ou très peu de de gel dans cette face de quelque 500 mètres de dénivelé et d’une inclinaison moyenne à 50 degrés. Je la regardais depuis un petit moment, c’est une face où tu as besoin de pas mal de neige.
Par chance, le début de saison était pas mal fourni, et « grâce » aux chaleurs récentes, on avait des conditions printanières. On s’est dit qu’il fallait y jeter un œil. Et 37 ans après la descente de Jean-Marc Boivin, ce qui est intéressant, c’est que l’enneigement est beaucoup moindre aujourd’hui. Nous avons dû slalomer à certains moments entre les rochers. Lui pas du tout. Mais la pente est toujours la même et ça reste très sérieux au niveau technique, en engagement et en exposition. D’autant qu’au sommet, où on frôle les 60 degrés, la neige n’avait pas dégelé. On s’est fait très plaisir et on n’a pas eu à utiliser la corde.



Boivin était monté, lui, en hélicoptère, très tendance dans les années 80
Oui, nous, nous sommes montés à crampons et piolets, en deux heures, deux heures et demi. Ca a été assez rapide au final, car la neige était dure. Ca nous a permis de faire des repérages pour la descente.
La descente ne t'a pris qu’une heure. Contre trois en 1987…
C’est là qu’on voit l’évolution du matériel et des techniques. Je me suis vraiment imaginé 37 ans en arrière. Quelle audace et quelle force Jean Marc Boivin pouvait-il avoir pour se jeter dans cette face avec des skis droits de deux mètres de long. Je n’ai pas de mots devant la grandeur de JMB! Il est parti à vue sur un versant encore inconnu, seul sur un versant et une inclinaison qu’on n’avait encore jamais imaginée !
Nous on est partis à trois. En système de cordée. On se donne tout le temps des infos et on enchaine. Le tout avec un matos complètement différent de celui de Boivin, les skis ont une énorme part dans l’affaire. La technique aussi, qui s’est améliorée. Il faut aussi savoir que lui se lançait alors dans l’inconnu, du jamais fait, par personne. Psychologiquement, ça compte.
Pour préparer cette ligne, tu as beaucoup étudié les archives de l’époque
Oui, j’ai regardé bien sûr les images de Boivin. J’aime bien explorer les archives, me plonger dans les videos et les livres. Parmi mes préférés, ceux qui m’ont beaucoup inspiré, « Sales gosses » (Sam Beaugey, Guérin, 2017, ndlr) ou encore "Etoile filante", sur Marco Siffredi. Je passe aussi beaucoup de temps dans les archives de l’ENSA (Ecole Nationale de Ski et d'Alpinisme, ndlr) pour m’inspirer et trouver des lieux d’expédition. C’est une vraie caverne d’Ali Baba.
Encore une ligne très engagée donc. En septembre dernier tu disais de ta descente à ski de la rampe Whillans-Cochrane sur l’Aiguille Poincenot que c’était « la ligne la plus raide et la plus exposée que j’ai eue la chance de skier ». Pourtant rien ne t’y prédestinait vraiment.
Chez moi, le sport familial, c’est le basket. Ma grande sœur Anaël Lardy, a été membre de l‘équipe de France, Championne d’Europe. Je suis un petit frère admiratif de sa grande sœur Mais pour moi, à notre déménagement à Chamonix, ça a été le ski alpin. J’ai intégré le Pôle Espoir et après plusieurs années en géant et super géant, j’ai évolué en Coupe d’Europe FIS. Puis vers le freeride, la haute montagne et maintenant la pente raide. C’est ce qui me passionne le plus. C’est le plus complet, extrême, il faut savoir tout faire.
Le danger ? Il très acceptable. Je fais toujours attention et n’ai aucun souci à faire demi-tour. C’est le cas dans 50% des sorties. Avant d’y aller, il y a beaucoup d’analyses et de kilomètres à ski. En pente raide, on ne peut pas se mentir. L’égo n’existe pas sinon tu vas au casse-pipe. On est transparent avec les autres et avec soi-même. J’accepte ce risque et j’espère pouvoir le prendre encore dans trente ans. Ce que j’ai fait de plus engagé à ce jour ? Mon expédition en Alaska en 2023 avec Hélias Millerioux. 50 jours dans des conditions extrêmes.
Ton approche est également très esthétique
Trouver la plus belle ligne, c’est presque ce qui a le plus de valeur, ce qui me donne envie de me réveiller le matin. Si une ligne est trop parcourue, je n’irai jamais, ou je n’irai plus
Je recherche quelque chose de rare ; une descente doit être tortueuse, combiner virages et passages étroits. J’ai pas mal d’idées en tête…
Sur ton compte Instagram tu te présentes comme un « Happy skier who lives adventures and other stuffs »
Ce que j’aime, c’est toucher à tout, sortir de ma zone de confort. Comme en Alaska par exemple. 500 km à skis et en kayak, puis les descentes à skis des plus grosses montagnes du massif, le Denali et le Mont Foraker. Et surtout 200 km en eau vive alors que je n’avais aucune expérience en la matière. J’aime apprendre tous les jours. Dans tous les domaines, je me vois bien en snowboard par exemple, je touche aussi pas mal au parapente. Et aussi au vélo. Je vais d’ailleurs passer mon BE de VTT. J’aime bien cet univers. D’où les tatouages. Et les percings. Ca détonne un peu dans le milieu ! Je suis moniteur de ski, et j’ai un bac + 2 en techniques de commercialisation. Je suis un novice, un amateur qui a un peu plus de chances que les autres, réaliser ses rêves. J’ai la chance d’être suivi par mes sponsors. Mais pour moi, ce n’est pas un métier, une profession et je ne le fais pas dans un but de notoriété. J’ai la chance d’avoir un peu de talent dans les pieds et surtout plein de choses à apprendre de tout le monde.



Justement sur ta route, tu as croisé des pointures, Vivian Bruchez, maestro de la pente raide Hélias Millerioux, amateur d’expéditions au long cours, Piolet d’Or, pour ne citer qu’eux…
Ce sont mes idoles. J’ai de la chance de partir avec eux : un vrai rêve éveillé !
De Vivian j’apprends beaucoup en ski. De sa vision, de son œil très particulier pour chercher la ligne la plus artistique. J’essaie de m’en inspirer pour skier le mieux possible. J’essaie constamment de m’améliorer.
D’Hélias, j’apprends l’engagement, l’esprit d’aventure. Il est décalé, lunaire. Il a une vision grandissime de la montagne, un engagement absolu que je trouve magnifique !
La montagne, solo, j’ai du mal à le concevoir. Si devais le faire seul, je ne le ferais pas. C’est important de partager ça. Je réfléchis à écrire sur tout ça. L’Alaska, le Kirghizistan, la Patagonie… j’aimerais en sortir quelque chose. Mais ce serait avec une équipe, à plusieurs mains. Un peu comme un journal.
2023 a sans doute été ton année la plus prolifique, entre l’Alaska et la Patagonie Argentine où tu as réalisé la première répétition de l’historique rampe « Whillans », même rythme en 2024 ?
Cette année, je l’espère tout aussi prolifique mais plus prêt de la maison, aux côtés de mes proches. Car j’ai un film à soutenir, « Chronoception », sur notre expédition au Kirghizistan, réalisé par Guillaume Broust, en tournée au Banff Mountain Festival. Mais aussi la sortie de deux autres « Alaska » et « Patagonie », présentés en festivals à l’automne-hiver 2024
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