Son surnom, Le Kurde, lui colle à la peau depuis la fac. Question de pilosité – sujet récurrent dans sa carrière, on le verra – mais aussi de ténacité. Car à 36 ans, ce gars-là, considéré comme l’un des meilleurs alpinistes de sa génération, a la tête dure, les nerfs à toutes épreuve, et un enthousiasme quasi indestructible. De quoi le propulser dans les situations les plus engagées, lui permettre de décrocher un piolet d’or en 2018 et, au passage, de gratter un peu de matière pour faire un documentaire actuellement dans le circuit des festivals : « Nuptse, l'inaccessible absolu », à voir au High Five, à Annecy. Rencontré à Paris cet été lors de l’avant-première nationale, il s’est montré à la hauteur de sa réputation.
Date de naissance : 1987. Ville : Chamonix. Nationalité : Française, Annonce la fiche de son sponsor, Scott, qui ajoute : « Hélias Millerioux est une figure montante de l'alpinisme et s'investit à fond dans tous ses projets !« Le kurde », de son surnom a ajouté plusieurs sommets à sa liste, dont le sommet de Denali, la face sud d'Aconcagua… et en octobre 2017, au terme de trois tentatives, il réussit l’ouverture de la face sud du Nuptse (7681m) au Népal, en compagnie de ses compagnons de cordée : Fred Dégoulet, Benjamin Guigonnet, connus aussi sous le nom de « Gang des moustaches » (groupe comptant aussi Robin Revest, ndlr) ! Le trio français remporte l’ultime récompense « le piolet d’or »… le prix le plus prestigieux pour les grimpeurs et les alpinistes. »
Un peu court comme bio, d’autant que si Hélias est basé effectivement à Chamonix, c’est un Parisien d’origine, élevé entre le bitume et quelques sorties à Fontainebleau. A onze ans, il faudra les randos familiales dans la Vanoise pour lui donner un goût pour la montagne. Ou plutôt une passion qui ne le quittera jamais. Sa voie est toute tracée : Équipe nationale d'alpinisme masculine (ENAM)2, Groupe de haute montagne. ENSA (École nationale de ski et d'alpinisme. Il en sort guide de haute montagne à l'âge de 25 ans. Il lui faudra attendre 31 ans pour recevoir la consécration ultime, le fameux Piolet d’or, en 2018. De quoi démontrer qu’on n’a pas forcément besoin de naître les crampons aux pieds pour se sentir dans son élément sur les cimes. Rien à voir avec la génétique donc, encore moins avec le hasard, juste l’aboutissement d’un parcours qui laisse un peu essoufflé. Car très vite, de l’Aconcagua (6 962 m) au Dénali, (6 190 m), en passant par le Nanga Parbat (8 125 m), son CV s’enrichit d’ouvertures et premières très remarquées.




Détruire le mythe de l'alpiniste héroïque
Et puis, c’est le Nuptse. On est en 2015 et en compagnie de Frédéric Degoulet, Benjamin Guigonnet et Robin Revest, du « gang des Moustaches », Hélias Millerioux en tente la première ascension par la face Sud (7 742 m). Après un premier échec, les quatre compères sont contraints de renoncer à 7 450 m. Il leur faudra deux autres tentatives pour y parvenir, en 2017, mais sans Robin Revest. De cette ascension ils reviendront avec quelques images. De quoi faire un film, espèrent-ils. L’affaire va s’avérer bien plus compliquée.
Hélias Millerioux a pourtant une petite expérience en la matière avec le documentaire Zabardast (54 min, 2018), réalisé par Jérôme Tanon. Mais en tant que protagoniste, lors d’une expédition au Pakistan, en compagnie de Yannick Graziani et six autres skieurs et snowboarders. L’année suivante, c’est « Mount Logan », revenant sur son périple au cœur des grands espaces du Yukon en compagnie de Thomas Delfino. Un film de 14 minute bien ficelé, truffé de rebondissements. Satisfaisant, mais un jeu d’enfant au regard de ce que va devenir l’épopée de la réalisation de Nuptse, l'inaccessible absolu. « Ce Nuptse c'était 3 années d'engagement et d'obstination », raconte Millerioux sur Instagram.
« Durant 3 années nous avons parcouru les flancs de cette gigantesque muraille 2015, 2016 et 2017. À quel prix? Alpinistes engagés jusqu'au bout. @benguigonnet , @freddegoulet , @robin.revest et moi nous avions fait preuve de ténacité. L'envie était plus forte que la raison. Ce documentaire c'est aussi un peu la même histoire. À l'heure de l'information instantanée, de la nouveauté, du rapide ou l'homme est sous speed. Cette ascension, cette histoire est déjà vieille, obsolète dans notre monde. Cela aura pris du temps à voir le jour. Et bien c'était nécessaire. @wearehungry_kayak Realise un magnifique documentaire longuement mûrit aux images rares et brutes, aux mots sans filtres, où les faiblesses humaines sont aussi abordées. Déconstruisant le mythe de l'alpiniste héroïque au sommet de sa montagne. »

Trois ans pour parvenir à ouvrir en six jours et cinq bivouacs, un itinéraire techniquement difficile. Il lui en faudra plus encore pour en tirer un documentaire. « Un premier éditing réalisé par un ami du « Gang des moustaches » ne fonctionne pas. Arrive là-dessus une boite de production, s’y ajoutent des entretiens additionnels. Les intervenants se multiplient, mais le film patine. Il faudra l’arrivée d’ Hugo Clouzeau pour que le film aboutisse. Cinq ans après l’expédition ! Un vrai défi quand on sait que le réalisateur, doté d’une solide expérience de monteur, doit composer avec un vrai puzzle, aussi dense, passionnant (et un peu brouillon parfois) qu'Hélias lui-même. Interviewé juste après l’avant-première, il semble d’ailleurs encore presque étonné que le film ait pu voir le jour, alors que tout est parti de quelques rushes.





"Je suis un alpiniste contemplatif"
Pourquoi filmer est-il aussi important pour toi ?
J’ai toujours eu de quoi faire des photos lors de mes expéditions. J’ai grandi avec ce truc. Il faut garder une trace. Pas pour la preuve, mais pour montrer aux gens ce qui se passe là-haut, les belles choses qu’on a vues et faire comprendre pourquoi on y va.
Pourquoi ce fim a été aussi compliqué ?
Le problème, c’est que quand on est rentré avec nos images, on s’est rendu compte qu’on n’avait pas la culture pour trouver le budget et faire le film de nos rêves. J’ai un petit CV maintenant, mais bon, je ne me vends pas très bien. Alors ça a pris du temps. Mais au final, les images parlent toutes seules et on sait que la ligne qu’on a faite, c’est celle qu’on a vue et c’est ça qui restera. Ca n’aurait pas été possible sans cette cordée. Pas facile d’avoir la même énergie, le même dynamisme sur un projet commun. Cette ascension, c’est l’histoire d’une amitié, d’une complémentarité, avec chacun son rôle. Benjamin, son truc, c’est la nutrition. Moi je suis plutôt sur le routage et la pharmacie et les contacts pour l’organisation au Népal. Ben et Fred sont forts entre autres sur l’art de faire un sac aussi léger que possible.
Si tu devais te définir ?
Je ne suis pas un soloiste. Je l’ai déjà fait, mais ça ne m’épanouit pas. Je suis trouillard ! (il rit). En fait, grimper avec des potes et vivre des expéditions avec eux, c’est ça que j’aime. Je ne suis pas non plus un speed climber. J’ai une bonne condition, mais pas assez pour ça. je m’y suis entrainée, pour l’Aconcagua, c’est la seule fois. Je peux le faire, mais j’ai mal partout et surtout surveiller son pourcentage de graisse, sa fréquence cardiaque, ça ne m’intéresse pas. Je bosse comme guide, alors le soir, je suis trop fatigué la plupart du temps pour aller courir le soir et travailler ça. Non, moi je suis dans l’alpinisme contemplatif, mais avec un objectif : la beauté du sommet. J’adore la très haute altitude, les choses qui s’y passent. J’adore l’engagement. C’est ce qui rend belle une ascension. Enfin, je ne suis pas le meilleur grimpeur du monde, mais j’ai un bon niveau en mixe, en glace, un peu partout. Je sais que les gens adorent les chiffres, les records de vitesse, les solos, les tragédies, mais je ne suis pas là-dedans. J’ai perdu beaucoup d’amis en montagne, ça use, ça fait réfléchir. Je suis dans une approche plus laborieuse de la montagne : si tu veux quelque chose, il faut y passer beaucoup de temps. Alors que maintenant, les gens veulent tout, tout de suite. Or pour réussir, il faut beaucoup de concessions et parfois de déséquilibres dans ta vie personnelle. Je ne crois pas à une pratique surdouée où tout est facile. L’alpinisme est une activité un peu étrange. Ce n’est pas un jeu, pas un sport. Il n’y a pas beaucoup de sports où tu peux mourir.
Or, les gens peuvent parfois prendre les choses de manière légère. Chez mes clients, certains veulent du plaisir instantané. Moins on fait d’effort pour accéder à une voie, mieux c’est pour ceux-là. Question d’époque, et aussi d’influence des réseaux sociaux. Les gens ne font plus preuve de curiosité, de créativité, à l’opposé par exemple d’un Thomas Delfino qui passe du temps en bibliothèques à faire des recherches. Tu postes un truc sur facebook : dans la foulée, dans la semaine, tu as huit cordées dans la voie ! Alors je fais très attention à ce que je poste !
Comment tu te sens là-haut ?
Super bien, je fais partie d’un tout. Je suis en apesanteur, dans un cocon, un nuage. J’ai conscience de ce que je fais, je ressens un certaine effervescence et en même temps je suis comme au ralenti. C’est comme une apnée.
Mais c’est aussi le risque. Dans ton film, tu connais un accident qui aurait pu t’être fatal…
Oui, et ça tu le prends en pleine poire, alors que tu n’y es pas préparé. Alors tu laisses passer, jusqu’à ce que ça remonte un jour et réapparaisse dans ta vie. Tous les guides devraient passer en MDR (thérapie post traumatique, ndlr). J’ai connu les avalanches, les crevasses… Sur le Nuptse, heureusement qu’on était à trois, à deux tu ne peux pas gérer un blessé.
Comment tu décompresses ?
En tant que guide, tu prends tout le temps des décisions pour les autres, c’est toi qui es responsable. Donc, en dehors de mon métier, je ne veux pas décider. Je me laisse vivre. J’ai mes deux chats, très contemplatifs eux aussi.
Tu te vois où dans 5 à 10 ans ?
Vivant. Et toujours guide, en montagne. J’aimerais grimper longtemps, je pense que mon alpinisme évoluera avec mes envies du moment.
Les projections programmées cet automne :
- 30/09 Festival du High Five, Annecy 14h50, ciné outdoor
- 11/11 Rencontres Ciné Montagne, Grenoble
- à partir du 16/11 Montagne en Scène dans toutes les principales villes de France
- 17/11 FIFAV La Rochelle
- 14/11 Mountainfilm Graz (Autriche)
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
