Parti du Chili en 1998 avec 800 dollars et un appareil photo jetable, Karl Bushby, 56 ans, a passé vingt-sept ans à marcher autour de la planète, un incroyable périple de 58 000 km. Après le Darién, le détroit de Béring et la mer Caspienne, il n’a plus qu’un obstacle à franchir, la Manche, pour achever l’une des plus grandes odyssées pédestres de l’histoire. Simple en théorie, mais ce n'est pas gagné pour un marcheur qui déteste nager.
En cette fin d’année 2025, quelque part entre la Hongrie et la Slovaquie, Karl Bushby pousse un énorme chariot rempli de son campement et de ses vivres. À 56 ans, l’ex-parachutiste britannique est engagé dans le dernier tronçon d’un voyage commencé il y a vingt-sept ans : une marche autour du monde, amorcée au Chili en 1998. Son objectif reste inchangé depuis ce jour : revenir chez lui en Angleterre… à pied, avec en tête, deux règles immuables : ne jamais utiliser de transport motorisé pour suivre son parcours, et ne s’arrêter qu’une fois rentré ce lui, au Royaume-Uni, à pied. Ce qui n’est pas si simple, quand on connaît un peu la géographie. Lorsqu’il commence à gamberger sur son plan, à la fin des années 90, le Britannique identifie trois “gaps”, trois verrous géographiques majeurs qui conditionnent la faisabilité de son retour. Et que, un à un, il va tenter de débloquer. Non sans mal, comme il l’explique sur Odyssey XXI, son site un peu obscur au design flamboyant qu’apparemment il n'a tenu à jour que jusqu’en 2009 : « Le parcours reposait sur trois lacunes géologiques : le Darién Gap, le détroit de Béring et le tunnel sous la Manche. ».
Il parvint à franchir les deux premiers. Voici comment, parvient-on à comprendre au fil de ses posts et de ses interviews.

Le Darién Gap (Colombie – Panama) : jungle, guerrilla et narcos
Interviewé par Reuters en novembre dernier, Bushby rappelle qu’au début de son périple, il n’avait qu’un appareil photo jetable, aucune visibilité médiatique, et que tout se résumait à survivre et trouver à se nourrir avant de s’enfoncer dans la jungle du Darién. Il traverse la zone en 2000 et se heurte à une absence totale d’infrastructures. Mais le pire n’est pas là, mais plutôt dans la présence de groupes armés et de narcos. Le tout dans des conditions tropicales extrêmes. Une épreuve qu’il qualifiera de « mind-bending », tant la monotonie et l’hostilité du terrain pèseront sur le mental.
Le détroit de Béring (Alaska – Sibérie) à pied, une première britannique
En 2006, Bushby réussit un exploit rarissime : traverser le détroit de Béring à pied, sur les plaques de glace dérivantes, de l’Alaska à la Sibérie. Entre autres difficultés, sa rencontre avec un ours polaire et, bien sûr, des températures extrêmes. Ce qu’il résume ainsi à CBS : « Là, tu es dans un univers extrêmement dangereux. A la moindre erreur, tu es mort en vingt minutes ».
Son arrivée en Russie ne sera guère plus simple, suite à un série de complications administratives. Il entre par erreur dans une zone réglementée et voit son visa annulé, ce qui stoppe son avancée pour plusieurs années. A ce stade, il en vient à se poser de sérieuses questions sur le bien fondé de son périple, mais au final, il continuera.
La Manche, dernier obstacle… et le plus complexe légalement
Selon son plan originel, le troisième “gap” est le plus simple géographiquement, mais le plus contraignant juridiquement. Il est interdit en effet de traverser la Manche via le tunnel à pied, et il s'est également interdit d'embarquer sur un ferry.
La solution la plus conforme à ses règles : nager, ce qui n’est pas son sport favori : « Nager, ça craint, mec. C’est juste nul. Je ne suis pas nageur. Je n’aime pas ça. », confiait-il récemment à CBS. Il a pourtant déjà nagé 200 miles à travers la mer Caspienne en 2024, devenant le premier à relier deux continents ainsi sans moteur. L’option « nage » n’est donc pas exclue. Sûr qu’elle sera suivie de près, car s’il a démarré en 1998 sans "communauté" ni sponsor structuré, le monde a bien changé depuis.

Il avait prévu de marcher pendant 8 ans...
Sur son site Odyssey XXI il raconte qu'à l’époque il n’avait aucune ressource : « Je n’avais que la confiance dans ma capacité à continuer d’avancer. » Pendant ses premières années en Amérique du Sud, il photographie rarement. Il est très mal équipé, et surtout, il n’a aucune raison de documenter son périple : « en ces temps-là, il n’y avait pas de medias sociaux. C’était une autre histoire. D'ailleurs tant ses comptes Instagram que Facebook sont alimentés de façon irrégulière et pas toujours très précise. Et c’est « à la demande générale », dit-il qu’il se met sur TikTok, en juillet dernier, où il compte maintenant 350 000 followers. « Tout a coup, tout le monde te regarde. Tu ne peux plus te cacher », regrette-t-il.
Une pression nouvelle pour un marcheur qui s’est laissé porter par ses envies, au grès des événements. Lui qui avait prévu de faire son tour du monde à pied en huit ans, en aura mis au total vingt-sept… s’il parvient à rentrer en Angleterre dans les mois à venir. Les raisons ? Elles sont multiples. La crise financière de 2008 lui fait perdre ses sponsors, il connaît alors de sérieux problèmes financiers pour poursuivre son périple. Arrive ensuite la Covid 19 et la fermeture des frontières. Puis se sont les restrictions de visa, en Russie et en Iran qui le freinent. Ajoutez les guerres et l’instabilité politique sévissant dans plusieurs zones et les contraintes saisonnières en Arctique, et on comprend mieux comment son arrivée a sans cesse été repoussée. D'autant qu’au cours de ces 27 ans, son moral en a parfois pris un coup : « La monotonie est incroyable… Dans les déserts, rien ne change pendant des jours. Dans l’Arctique, on a l’impression que tout essaie de vous tuer en permanence. », dit-il.

Le pourquoi de tout ça ? « L’être humain est hanté par ses horizons »
Quand on lui pose l’inévitable question du « pourquoi ce périple, si long ? » Bushby refuse toujours les réponses simplistes. Sur Odyssey XXI, il consacre un long texte au « pourquoi ». Aucun résumé ne peut le contenir, écrit-il : « Il n’y a pas de réponse bien emballée, pas de phrase brillante. » Pour lui, la question ne porte pas sur sa motivation, mais sur celle de l’humanité : « L’être humain est hanté par ses horizons. Du berceau à la tombe, il ne se repose jamais. C’est l’odyssée de l’homme. »
En 2015, un article d’Outside rappelait que son envie de marcher autour du monde s’était cristallisée après un divorce douloureux en 1995, lorsqu’il ne pouvait légalement rejoindre son fils en Irlande du Nord. « Trois ans plus tard, il marchait vers le nord depuis le Chili, avec l’intention d’aller jusqu’à Hull. ». C’est une des réponses au « pourquoi », mais certainement pas la seule.
Désormais, Bushby n’est plus qu’à 3 200 km de sa ville, Hull dans l’ouest de l’Angleterre, et il ne lui reste qu’une mer à franchir. Il espère l’atteindre en septembre – octobre 2026. Et, forcément Il pense déjà à l’après : « Mon autre passion, c’est la culture scientifique… C’est dans ce domaine que je veux m’investir une fois que j’en aurai terminé ici. », dit-il. Mais rien ne pourra commencer avant d’avoir traversé la Manche, qu’il le veuille ou non. Pourtant, il n’a jamais renoncé à un obstacle. « Un plan rigide échoue au contact du réel. La solution, c’est la flexibilité. », aime-t-il dire. Il va donc lui en faudra, une dernière fois.

Comment suivre Karl Bushby
Le marcheur est assez présent sur les réseaux sociaux, mais pas toujours de manière régulière. Par ailleurs, il n'a pas, à notre connaissance, de tracker GPS. Il faut donc s'appuyer sur ses réseaux sociaux et ses explications pour suivre son parcours.
Le plus à jour : son compte TikTok.
Voir aussi son Instagram
Son Facebook – Goliath Expedition
Sa chaîne YouTube
Ses archives sur son site, Odyssey XXI
En savoir plus sur son périple
Depuis son départ en 1998, les aventures de Karl Bushy ont fait couler beaucoup d'encre. Pour en savoir plus sur lui, on se réfèrera notamment au documentaire que la BBC lui a consacré en 2011 : “Walking the World: The Goliath Expedition” .
De son côté le marcheur a raconté son périple dans un livre… jamais publié dans son intégralité : The Goliath Expedition: One Man's Quest to Walk the World, dont on peut lire des extraits
A moins que vous puissiez mettre la main sur un exemplaire d'occasion ici.
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