Pendant longtemps les manuels d’histoire avaient fixé la date de la première circumnavigation française entre 1766 et 1769, celle de l’expédition scientifique de Louis-Antoine de Bougainville, emblématique du siècle des Lumières. Mais cette chronologie bien établie vient d’être ébranlée par la découverte d’un manuscrit à Saint-Malo. Un journal de bord anonyme qui recense deux tours du monde français un demi-siècle plus tôt, menées non pas au nom de la science, mais du commerce.
L’histoire, révélée par une enquête du Monde, remonte au début des années 2000 : à Saint-Briac-sur-Mer, Jean-François Letenneur, libraire et collectionneur spécialisé dans les ouvrages anciens, met la main sur un mystérieux journal de bord. Tenu conformément à l’ordonnance de Colbert de 1681 qui impose ce type de registre à bord des navires, il consigne au jour le jour les décisions de navigations, les caps suivis, les vents changeants, les incidents et ports fréquentés par un bateau inconnu, entre 1714 et 1717. À l'époque, alors que seuls les récits jugés d’intérêt scientifique ou géographique étaient conservés, les manuscrits issus de toute autre navigation étaient souvent restitués aux marins, puis perdus ou détruits - un élément qui confère à cette découverte un caractère d’autant plus exceptionnel.
Le Grand-Dauphin, premier navire français à avoir bouclé un tour du monde
Letenneur passe en comble le manuscrit : 166 feuillets rédigés à la plume par plusieurs officiers, aux écritures et à l’orthographe variables, qui racontent une aventure maritime exceptionnelle. Il s’ouvre le 3 septembre 1714 dans la baie de Saint-Malo et se clôt le 20 mai 1717, mais aucun nom de navire n'y figure.
Le libraire-antiquaire décide alors de mener l’enquête et trouve la réponse dans l’ouvrage Voyages français à destination de la mer du Sud avant Bougainville du Suédois Erik Wilhelm Dahlgren. Dans ce recensement apparaît un navire marchand qui correspond à sa recherche en tous points : le Grand-Dauphin, d’une jauge d’environ 150 tonneaux, équipé d’une trentaine de canons, embarquant plus de 140 hommes, commandé par Saudrais du Fresne et armé par Guillaume Rouzier. Il aurait réalisé non pas un, mais deux tours du monde entre 1714 et 1717. Bingo : les dates, les itinéraires et les escales correspondent parfaitement à ceux du journal.
Pour l’historien Jean-Yves Besselièvre, administrateur du Musée national de la Marine à Brest, l’hypothèse est aujourd’hui solide : le Grand-Dauphin pourrait bien être le premier navire français à avoir bouclé un tour du monde.
L’enquête prend une nouvelle dimension lorsqu’un second témoignage refait surface : celui de Jacques Desbois, second chirurgien embarqué à bord du Grand-Dauphin, conservé dans les réserves de la bibliothèque de l’Institut de France. Ensemble, ces deux documents permettent de retracer avec finesse le déroulé de ces premières circumnavigations.
La route entreprise par la première circumnavigation
Cadix, Concepción, Lima, Macao, Canton, Batavia ou encore le cap de Bonne-Espérance : le Grand-Dauphin aurait réalise un tour du monde plus que complet. Mais l’itinéraire répond avant tout à une logique commerciale bien précise. Car au début du XVIIIe siècle, Saint-Malo s’impose comme l’un des grands ports européens du commerce lointain, ses navires reliant des terres aussi éloignées que les côtes sud-américaines et d’Asie.
Comme l’explique Patrice Decencière dans Avec les premiers Français autour du monde (2024), certains armateurs malouins comprennent très tôt l’intérêt de relier deux circuits commerciaux complémentaires : au Pérou, les marchandises européennes s’échangent contre de l’argent métal, précisément la monnaie exigée en Chine pour acquérir soieries, porcelaines et laques. Relier directement ces deux pôles assure un succès commercial inégalé, et implique, au passage, d'effectuer un tour du monde, ce qu’aucun navire français n’avait encore tenté.
Ainsi, lors de sa première circumnavigation, le Grand Dauphin quitte le port breton chargé de toiles de lin, d’outils, d’horloges ou encore de dentelles, très prisées par les élites coloniales sud-américaines. Après ses escales dans les mers dites "du Sud", il traverse le Pacifique en janvier 1716, fait halte aux îles Mariannes, puis atteint Canton, en Chine. L’arrivée y est spectaculaire. Le journal décrit l’accueil du « haupou », fonctionnaire impérial chargé du commerce avec les Européens, entouré de centaines d’hommes et de bateaux, dans une mise en scène sonore impressionnante mêlant coups de canon, percussions et trompettes. Le navire repart ensuite chargé de produits asiatiques, mais le voyage reste périlleux : échouage en mer de Java, réparations à Batavia (actuelle Jakarta), puis traversée de l’océan Indien, contournement du cap de Bonne-Espérance et remontée vers l’Europe pour enfin rejoindre le port de Saint-Malo.
Les annotations du journal (latitudes, longitudes, vitesses) révèlent un navire performant, capable d’atteindre près de 8 nœuds, une vitesse notable pour un navire de commerce de l’époque. Mais elles témoignent surtout d’un véritable exploit maritime : naviguer d’est en ouest, contre les vents dominants, dans des mers encore mal cartographiées et avec des instruments rudimentaires. Comme le souligne Jean-Yves Besselièvre, les marins décrivent pourtant ces situations extraordinaires avec une forme de candeur, sans toujours mesurer la portée de ce qu’ils accomplissent.
L’existence de ce premier voyage, suivie d’une dizaine d’autres expéditions menées dans son sillage, vient ainsi enrichir et nuancer l’histoire des grandes navigations françaises. Cinquante ans avant l'expédition de Bougainville, des marins restés dans l’ombre avaient déjà bouclé la boucle.
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