Pendant des semaines, il s’est refusé à crier victoire trop tôt. Tant que le cap de Bonne-Espérance n'était pas derrière lui, Guirec Soudée préférait rester prudent. Mais depuis le vendredi 6 mars, le dernier des trois caps mythiques de son tour du monde à l’envers — après le cap Horn et le cap Leeuwin — est enfin franchi. Après 77 jours de mer et près de 30 000 milles parcourus en solitaire contre les vents dominants, l’aventurier breton sait qu’il touche au but. Et il ne s’en cache pas, nous explique-t-il dans une longue interview, accordée hier. Il est désormais dans la dernière ligne droite avant de boucler la boucle et de faire tomber le record de 122 jours établi par Jean‑Luc Van Den Heede, qui tient depuis 2004. Son arrivée est espérée d’ici la fin du mois de mars, au large d’Ouessant.
Impossible de ne pas sourire en écoutant Guirec Soudée, joint hier au téléphone. Engagé dans une tentative de tour du monde à l’envers en multicoque — une première s’il parvient à boucler la boucle — le navigateur breton semble presque plus porté par l’enthousiasme de l’arrivée qui se dessine, que par les vents plutôt faibles qui l’accompagnent en ce moment. Lorsqu'Outside parvient à le contacter, le navigateur vient tout juste de quitter les latitudes les plus hostiles. Les conditions lui paraissent presque clémentes en comparaison de ce qu’il vient de traverser. « Là c’est un peu mou, j’ai 9 nœuds de vent, j’avance à 13-14 nœuds, donc c’est correct. Je suis assez abattu parce qu’il faut remonter vers le nord, mais surtout il commence à faire super beau et il y a beaucoup moins de trafic. Je peux vraiment récupérer : me reposer, bien manger, prendre un peu de temps pour moi et bricoler sur le bateau. »
Le vendredi 6 mars à 10 h 34, il a passé le cap — dans tous les sens du terme. Après 72 jours de mer et 30 000 milles nautiques parcourus, le troisième et dernier cap mythique de son parcours, le cap de Bonne-Espérance, est désormais derrière lui. Un passage hautement symbolique qui marque la sortie des mers du Sud, et ouvre la dernière grande étape de son aventure : la remontée vers sa Bretagne natale. Il ne lui reste qu'environ 4 500 milles à parcourir avant de rejoindre la côte, avec une arrivée espérée autour du 23 ou du 25 mars.
Avec près de vingt jours d’avance sur le record absolu détenu par Jean-Luc Van Den Heede, la tentation de se projeter vers la victoire est bien réelle. « J’avais l’impression que j’allais me porter malheur si j’en parlais avant de passer le Cap », reconnaît-il. Désormais, pour lui, la question n'est pas « si », il va atteindre son but, mais bien « quand », nous dit-il. Reste que la prudence est de mise : « Il me reste encore une vingtaine de jours. Et en vingt jours, il peut se passer plein de choses. Tu n’es jamais à l’abri. Même si une bonne partie est faite, je ne suis pas encore arrivé, donc ce n’est pas le moment de baisser la garde. »
Les prochains jours devraient toutefois lui offrir un peu de répit. « J’ai une dizaine de jours assez tranquilles jusqu’à l’équateur, que je devrais passer autour du 17 mars. Ensuite je récupérerai les alizés de nord-est, donc je serai au près et ce sera plutôt confortable. » Mais la fin du parcours pourrait bien réserver les dernières difficultés. « Quand j’arriverai vers les Açores, le golfe de Gascogne peut être le pire endroit du tour du monde. La mer peut être énorme, les vents très forts. Parfois ça ne passe pas... »

Guirec, premier marin solitaire à franchir les trois caps à l’envers en multicoque
Le passage du cap de Bonne-Espérance lui-même n'a pas été une simple formalité. « Je peux souffler un peu, mais c’était dur. J’étais très timé pour passer le cap avant une grosse dépression. Le problème là-bas, c’est surtout l’état de la mer : il y a le courant des Aiguilles qui vient d’est en ouest et qui peut atteindre 5 nœuds de puissance. Et en face, j’avais 40 à 60 nœuds de rafale, c’était vraiment dangereux. »
À ces conditions, s’est ajouté un trafic maritime inhabituellement dense : « Avec ce qui se passe au Moyen-Orient, beaucoup de cargos passent par le cap. J’ai dû manœuvrer plusieurs fois parce que certains bateaux ne répondaient pas à la radio. À un moment, je me suis retrouvé plein vent arrière, à 160° du vent, incapable de ralentir alors que j’arrivais sur un cargo de 300 m, raconte-t-il. J’ai dû rouler la voile d’avant et faire un gros coup de barre pour passer derrière lui dans 40 nœuds… c’était un peu choquant. »
Avec ce passage, Guirec Soudée devient le premier marin solitaire à franchir les trois caps d’un tour du monde à l’envers en multicoque. « Forcément, tu y penses un peu », reconnaît-il lorsqu’on lui demande si l’idée de l’exploit lui a traversé l’esprit en franchissant le cap. « Mais mon objectif principal, c’est de terminer et d’être dans le timing du record. Si ça marche, ce serait aussi la première fois qu’un multicoque réalise ce parcours. » Le navigateur s’est fixé un objectif ambitieux : boucler la boucle en moins de 100 jours. De quoi faire tomber le record de 122 jours établi en 2004 par Jean-Luc Van Den Heede.
Je suis trop content de me dire que, potentiellement, je vais être le marin qui tourne le plus vite autour de la planète dans ce sens-là.

Une avarie à surveiller
Si la fin du parcours commence à se dessiner, la prudence reste de mise à bord. Depuis quelques jours, Guirec Soudée doit composer avec une avarie sur l’un de ses safrans, qui l’oblige à ralentir. « Pour l’instant ça n’évolue pas dans le mauvais sens, donc je continue. Si je m’arrêtais pour réparer, ça prendrait au moins une journée », explique-t-il. Une réparation qui supposerait de se mettre à l’abri près d’une côte, par exemple vers l’île de Sainte-Hélène, dont il se rapproche actuellement. Mais l’idée d’un détour ne l’enthousiasme guère. « Manœuvrer un bateau comme ça près des côtes avec les vents et le courant, ce n’est pas évident. Ça peut vite devenir dangereux. » Une journée qu’il préfère donc ne pas s’accorder, même s’il dispose encore d’une avance confortable sur le record. Convaincu que cette avarie ne remettra pas en cause son tour du monde, le marin choisit pour l’instant de poursuivre ainsi. « Je préfère voir si je peux aller au bout comme ça, même si je ne peux pas me permettre d’aller trop vite sur un bord. »

« Je me sens privilégié »
Après 77 jours de navigation en solitaire, Guirec Soudée mesure la chance qu’il a d’être encore en course. « Je me sens privilégié. On a vraiment bien fait le travail avant le départ, avec une équipe formidable qui a préparé le bateau de façon admirable et des partenaires qui ont joué le jeu. J’ai quelques petits soucis, mais rien de grave. Et parfois c’est aussi du hasard : quand tu te prends un filet de pêche [qui a causé son avarie, ndlr], tu n’y peux rien. »
Car le choix d’un multicoque rendait l’aventure particulièrement incertaine. Avant lui, quatre marins ont ainsi tenté l’aventure sans dépasser le cap Horn. Contrairement au bateau en aluminium de Jean-Luc Van Den Heede — détenteur du record, et avec qui Guirec a pu échanger avant son départ, mais aussi en mer— son Ultim en carbone est beaucoup plus rapide, mais aussi bien plus exigeant et fragile face aux conditions extrêmes rencontrées sur un tour du monde à l’envers. « On s’entend super bien, dit-il en référence à VDH. C’est vraiment quelqu’un que j’apprécie beaucoup : un grand marin, très humble, à l’écoute et pas du tout avare de conseils. Quand j’arrivais en Australie, il me signalait qu’il y avait pas mal de plateformes pétrolières, pas forcément répertoriées… Il est là pour t’accompagner et t’aider. »
Une avance sur le record, perdue... puis rattrapée
Pour ménager sa monture, le navigateur n’a d’ailleurs pas hésité à rallonger considérablement sa trajectoire.« J’ai préféré pratiquement doubler le parcours prévu pour rester dans de bonnes conditions et mettre toutes les chances de mon côté pour aller chercher ce record. » Une stratégie qui l’a obligé a remonter beaucoup plus au nord dans le Pacifique que prévu, et à voir son avance fondre petit à petit. « Après le passage du cap Horn, j'’avais 2 000 milles d’avance sur le record, puis pendant quinze jours en remontant plein nord j’ai tout perdu et même pris 1 000 milles de retard. Là, tu cogites beaucoup. »
Mais la patience a fini par payer. Son retard rattrapé — il affiche à ce jour 4 500 nm d'avance — tient selon lui à une navigation en bonne intelligence. « Je pense que j’ai trouvé le bon compromis entre sécurité et vitesse. Quand les conditions deviennent vraiment mauvaises, il faut lever le pied et préserver le bateau. Par moments j’ai envie de pousser plus fort, mais je me dis que ce n’est pas une bonne idée. Au lieu de naviguer à 100 %, je suis plutôt à 85-90 %, ce qui est déjà pas mal.» Un niveau de performance dont il ne se pensait pas capable sur un parcours aussi exigeant. « Je ne pensais pas être aussi proche de ma polaire », explique-t-il, en référence aux vitesses théoriques du bateau selon les conditions de vent.
Le plus difficile reste pourtant la fatigue. « C’est un bateau hyper stressant. Il demande beaucoup d’attention, et j’ai du mal à me reposer vraiment sereinement. Si la configuration des voiles n’est pas adaptée, il peut se retourner… et c’est terminé. » Un scénario qui a déjà failli se produire plusieurs fois : dans le Pacifique, un grain violent le surprend alors qu’il navigue avec trop de toile. « Le bateau est parti sur une coque. Là oui, ça fait peur. » Ou encore avant le passage du cap Horn, alors qu'il naviguait avec 6 mètres de creux de travers : « J’étais proche des côtes, et tu dis que si tu as un problème, il faut fuir… mais tu arrives droit sur terre... »

Le choix d'un Ultim
Le défi est d’autant plus impressionnant que le navigateur est parti sans avoir jamais navigué seul sur son géant des mers, un Ultim MacSF, un multicoque de 32 mètres de long pour 23 mètres de large, habituellement conçu pour être manœuvré en équipage. « Quand j'ai coupé la ligne de départ à Ouessant, c'était la première fois que je me retrouvais seul à bord, raconte-t-il. Même si j’ai l’habitude d’être en mer, il y avait beaucoup de choses à découvrir. Le bateau, c’est un monstre. Chaque manœuvre peut prendre une heure, donc tu réfléchis beaucoup avant d’agir. Tu n’as pas le droit à l’erreur. »
C’est aussi ce qui l’a poussé à choisir ce support. Après plusieurs aventures en monocoque, il voulait changer de terrain de jeu. « J’avais envie de faire une première, quelque chose qui n’avait jamais été fait. Aujourd’hui, avant de trouver des défis ou des projets qui n'ont jamais été faits... il n'y en a plus beaucoup. Il y a quand même beaucoup de choses qui ont déjà été réalisées. Partir en multicoque, c’est super excitant : c’est un bateau hyper dynamique et c’est un support que je ne connaissais pas, donc j’ai dû apprendre énormément. » Une manière, aussi, d’ouvrir une nouvelle page dans sa carrière de navigateur-aventurier.
Il faut avoir beaucoup de chance dans un parcours comme celui-ci. Et comme je suis un peu joueur sur les barres, j'y suis allé.
L’optimisme comme moteur
Si Guirec Soudée garde le sourire, c’est avant tout grâce à son tempérament. « Je suis quelqu’un d’hyper optimiste, j’essaie de voir le bon côté des choses en permanence, même dans la vie de tous les jours. Je me dis que j’ai énormément de chance de faire ce que je fais. » « J'ai été éduqué comme ça, poursuit-il. Quand tu fais quelque chose, tu donnes à 100%. Ce que je fais, c’est une aventure vraiment incroyable. Bien sûr, il y a des moments compliqués, des passages de fatigue, mais je sais qu’ils sont passagers et qu’une éclaircie finira toujours par arriver.... et puis tu penses à ceux qui t’attendent, à ton équipe, à ta famille… ça te donne un gros boost. »
Si l’océan est pour lui une véritable addiction, la famille reste essentielle. « J’ai ce besoin d’être sur l’eau, d’être seul, c’est un peu ma drogue. Mais j’ai aussi trop envie de revenir à terre et de retrouver mes proches. » Un retour qui ne veut pas dire rupture avec l’aventure : « Le jour où je serai en mer et que je reviendrai sans savoir ce qui m’attend ensuite, ce sera forcément moins rigolo. »
D'ailleurs, les projets ne manquent déjà pas. En novembre, il prendra le départ de la Route du Rhum, avant de viser, en 2028, l’Arkéa Ultim Challenge, le tour du monde des Ultim. Mais avant cela, il compte lever le pied, à sa manière. Cet été, il prévoit de partir deux mois au Groenland avec sa femme et ses enfants. « J’ai hâte de les emmener, de leur faire découvrir le Groenland, de leur montrer à quoi ressemble un ours polaire. Je ne veux pas le faire derrière un écran, je veux qu’ils voient tout de leurs propres yeux, rencontrer des gens incroyables que j’ai pu croiser là-bas. Rien n’est plus beau que de partager ses passions avec ses enfants. Pour moi, le bonheur est vraiment là. »
Le navigateur entretient un lien particulier avec le Groenland, où il avait hiverné plus jeune pendant 130 jours avec sa célèbre poule Monique, en 2015-2016. « Mes plus beaux souvenirs d’aventure sont là-bas. » Impossible d’ailleurs de ne pas évoquer celle qui l’a accompagné sur tant d’aventures : « Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à elle. Elle a eu une sacrée vie de poule !» Si l’idée de l’emmener cette fois n’était pas envisageable, notamment parce que le bateau n’est pas adapté, Guirec reconnaît avec humour que certaines choses manquent un peu en mer : « c’est sûr que c’est plus compliqué de faire des crêpes sans œufs ! »
L'arrivée en ligne de mire
Avant de retrouver la terre ferme et un bon repas breton — « un homard, un bar, manger une bonne burrata, un jus de fruits pressés… et du beurre ! Ah le beurre, ne m’en parle pas ! » — Guirec Soudée sait qu’une dernière ligne droite l’attend. Son arrivée est espérée autour du 25 mars à Ouessant, entre le phare du Créac’h et le cap de Pern, un lieu chargé d’émotion pour lui. « C’est là que j’étais arrivé après ma traversée de l’Atlantique à la rame. Ce sera forcément très fort. Ça va me remémorer des moments intenses et, clairement, il y aura un vrai soulagement et un sentiment d’accomplissement. »
Même s’il reste prudent, le navigateur sait qu’il a déjà réalisé quelque chose d’exceptionnel. « Quand tu traverses un océan en avion ou en bateau, ce n’est pas pareil. Sur ton écran, tu vois ton petit bateau avancer de l’Atlantique au Pacifique, et ça fait plaisir… mais c’est un peu virtuel. Par contre, quand tu vois l’Australie de tes propres yeux et, deux semaines plus tard, l’Afrique, là, c’est concret. Tu te dis : “C’est réel, je suis là.” Et tu sors ta tête et tu vois la Terre… et tu te dis : “Ouais, c’est bon, là, je le vois, c’est l’Afrique !” »
Il se remémore déjà ses moments les plus marquants : passer devant l’île de Pâques, « une île qui me faisait rêver depuis tout petit », ou retrouver exactement le même endroit en Australie où il était arrivé à 18 ans, sur un petit bateau de pêche, insouciant, sans argent… et maintenant, 15 ans plus tard, à bord de l’Ultime. Chaque escale, que ce soit la Polynésie, la Tasmanie ou l’Afrique, lui a offert des instants magiques.
Quant à savoir si ce tour du monde l’a transformé, Guirec reste humble : « Transformé ? Je ne sais pas si j’irais jusque-là… Mais forcément, ça te fait grandir, ça te fait réfléchir. Et c’est un milieu tellement sain, être sur l’eau, te déplacer grâce au vent, en communion avec la nature… Pour moi, il n’y a rien de plus beau sur la planète que ça. »
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