Début mai, Wui Kin Chin s’est écroulé sur l’Annapurna, à 7 315 mètres d’altitude. Sur le sommet le plus mortel du monde, chaque minute compte : le Malaisien y est resté 40 heures, pris au piège, résultat d'une interminable partie de ping pong administratif.
Le 23 avril 2019, Wui Kin Chin et Nima Tshering Sherpa viennent à bout de l’Annapurna, à 8 000 mètres d’altitude. Ce sommet népalais est le plus mortel au monde.
Il est 16h40, un peu tard pour se trouver encore tout là-haut. Le soleil touche déjà l’horizon. Pourtant, ils sont 30 autres à accompagner les deux hommes, dont 17 Sherpas recrutés par Seven Summits Treks, une agence népalaise.
Tous ne dépendent ni du même guide, ni du même groupe, fait rare sur des expéditions à gros budget. Les 32 grimpeurs se sont joints pour la demande de permis et partagent les frais de cuisine, de cordage et autres grosses dépenses. Un arrangement assez courant sur les hauts sommets moins fréquentés que l’Everest.
Seven Summits Treks s’est occupé de l’organisation, de trouver un Sherpa pour chaque grimpeur. Pour le reste, chacun est en charge de sa petite affaire. Wui Kin Chin a spécifiquement demandé à être accompagné de Nima Sherpa, un guide de 31 ans que tous recommandent.
À 49 ans, l’anesthésiste malaisien, qui ne quitte jamais ses lunettes de vue, a grimpé les Seven Summits, le Manaslu (8 100 mètres) et a couru 41 marathons. Wui Kin Chin est un homme prévoyant et méticuleux. Mais en cette fin d’après-midi, son pas se fait lourd, il avance à grand peine vers le sommet et se laisse rapidement distancer par le groupe lors de la redescente. Il vient de parcourir 600 mètres lorsqu’il arrive au bout de sa réserve d’oxygène. Il semble léthargique, ses pas se font incertains. Il s’assoit dans la neige et alerte son guide : il n’y arrive plus. Nima ne parle pas très bien l’anglais, les hommes ont du mal à se comprendre. Une chose est claire : l’état de Wui Kin Chin est très inquiétant. Le guide remet à son client ce qui lui reste d’oxygène et part chercher de l’aide au camp le plus proche, à 400 mètres en contrebas.
Le Malaisien reste sur place, pour une courte durée espère-t-il.
Payer pour assurer sa sécurité
Il a payé Seven Summits Treks pour le guider sur l’Annapurna, mais a également adhéré à Global Rescue, une entreprise américaine qui propose des services d’évacuation médicale d’urgence. Il ne veut en aucun cas risquer sa vie.
Les deux entités ne s’entendent pas sur le déroulement des événements une fois Nima arrivé au camp 4, à 7 100 mètres, peu après minuit. Le guide est épuisé, il a fait une chute et s’est blessé au dos. La descente a pris bien plus de temps qu’il ne l’imaginait. Au camp de base, il informe son responsable, Dawa Sherpa, de l’état de Wui Kin Chin.
Dawa Sherpa a fondé Seven Summits Treks avec ses deux frères. Il en est le directeur. Il affirme avoir appelé Global Rescue pour leur donner les coordonnées GPS de la position du Malaisien, en demandant une assistance par hélicoptère.
Dan Richards, à la tête de Global Rescue, soutient au contraire que son équipe n’a pas reçu d’information précise sur la position du Malaisien.
Sans information précise, Global Rescue requalifie l’opération. Il s’agit d’une recherche et non d’un sauvetage. Une distinction de taille : l’entreprise américaine facilite l’évacuation de ses adhérents considérés comme des "Membres Voyageurs" en cas, notamment, d’urgence médicale, de catastrophe naturelle, de conflits dans le pays ou de crash d’avion. En revanche, elle ne participe pas aux opérations de recherches, dont on ne peut anticiper le coût, souvent très élevé. Voici ce que dit l’une des clauses du contrat d’adhésion :
"Sauvetage" – Transport d’un Membre Voyageur par voie terrestre, aérienne ou maritime vers un hôpital, une clinique ou tout autre service médical en mesure d’apporter les soins adéquats au Membre Voyageur dont l’état nécessite une hospitalisation ou pourrait entraîner des séquelles permanentes ou la mort, mais qui se trouve en incapacité de se rendre à l’hôpital. Le Sauvetage n’inclut aucune prestation liée à la recherche du Membre Voyageur et la position exacte de ce dernier doit être connue.
Si Wui Kin Chin a disparu, il incombe à quelqu’un d’autre (Seven Summits Treks, le gouvernement…) de le retrouver avant que Global Rescue puisse intervenir.
L’entreprise américaine enclenche néanmoins la procédure d’urgence qu’elle maîtrise sur le bout des doigts après des centaines d’opérations menées dans l’Himalaya. Elle se rapproche des agences de transport en hélicoptère qui sont ses partenaires sur place. Seven Summits Treks lui a demandé de lâcher six cylindres d’oxygène au camp 4 afin qu’ils puissent partir à la recherche de leur client, lui fournir une assistance respiratoire et le redescendre. S’il est bien là où l’équipe le dit (à 7 500 mètres d’altitude), Wui Kin Chin est cependant beaucoup trop haut pour un hélicoptère (limité à des vols autour de 7 000 mètres).
Une partie de ping pong administratif interminable
Deux informations cruciales ont été mal communiquées ou ignorées : où se trouve précisément le grimpeur malaisien et qui sera en charge de le retrouver. Dawa Sherpa affirme que plus de 30 échanges téléphoniques ont eu lieu entre son agence et Global Rescue, mais qu’il "leur a fallu près de 24 heures pour nous dire qu’ils ne [nous] aideraient pas." D'ailleurs, insiste-t-il : son équipe se serait chargée du sauvetage, si les Américains avaient tout de suite annoncé leur incapacité à les aider sur cette opération. De leur côté, ces derniers sont formels : ils auraient immédiatement expliqué à Seven Summits Treks que rien ne leur serait possible sans connaître la position exacte de leur membre.
Pendant ce temps, l’état de Wui Kin Chin se dégrade à grande vitesse.
Seven Summits Treks prend alors contact avec l’épouse du grimpeur, Thanaporn Lorchirachoonkul, afin de la prévenir. Selon Dan Richards, Global Rescue en a fait de même. Elle est à Singapour et elle doit être tenue au courant de l’organisation de la recherche sur place.
Avec Seven Summits Treks, l'épouse de Wui Kin Chin se tourne vers Simrik Air, une compagnie népalaise. Elle leur promet de couvrir le coût de la recherche et du sauvetage, estimés à 36 000 euros. Un hélicoptère part alors pour l’Annapurna. On espère localiser le Malaisien, mais un atterrissage reste exclu.
Le 25 avril, plus de 40 heures après que Nima ait laissé Wui Kin Chin seul en pleine montagne, le pilote de Simrik Air passe au-dessus de la zone indiquée par le guide et repère l'alpiniste. Il fait de grands signes au pilote.
"Mais impossible de le sauver directement à plus de 7000 mètres d'altitude, a-t-il témoigné auprès de l’agence de presse espagnole EFE. Ce jour-là, nous avons donc déposé quatre Sherpas à 6 500 mètres."
Les quatre hommes rejoignent le camp 4, à 7 100 mètres, en 90 minutes, puis partent à la recherche de Wui Kin Chin. Il vient de tomber 75 centimètres de neige. L'alpiniste va très mal lorsque l’équipe le retrouve enfin. Il est redescendu sur un traîneau jusqu’au camp 3, d’où un hélicoptère le dépose au camp de base avant qu’il ne soit transféré à l’hôpital Mediciti de Katmandou.
Son pronostic vital est engagé. Il vient de passer deux nuits à -35°C. Ses pieds et ses mains ont gelé. Son système respiratoire est gravement atteint.
Le 27 avril, Global Rescue organise un rapatriement à Singapour par ambulance aérienne. Wui Kin Chin meurt cinq jours plus tard au National University Hospital.
La guerre est déclarée
Désormais, le Népal est devenu le théâtre d’affrontements entre des opérateurs comme Global Rescue et de nombreux guides, hôpitaux et agences d’hélicoptères népalais. La tension est montée d’un cran en juin 2018 lorsque l’AFP a dévoilé une vaste opération de fraude à l’assurance à l’échelle nationale. Certaines agences de trek et compagnies d’hélicoptères déposeraient ainsi plusieurs dossiers pour un même transfert et inciteraient de nombreux grimpeurs à accepter une évacuation aérienne pour des affections médicales mineures.
À la suite de ces révélations, un comité d’investigation s’est penché, selon le Kathmandu Post, sur "10 compagnies, six hôpitaux et 36 agences de trek, de voyage et de sauvetage, d’après les signalements de professionnels du tourisme." Un rapport a été remis au ministre du Tourisme népalais, Rabindra Adhikari, réclamant de toute urgence une enquête gouvernementale auprès de 15 de ces entreprises (dont les noms n’ont pas été révélés). On y apprend également que certaines agences de trek ajouteraient du bicarbonate de soude alimentaire (un laxatif) dans les repas afin de favoriser les évacuations en urgence.
Au Népal, Global Rescue travaille toujours avec les agences choisies par ses membres. Son directeur, Dan Richards, a toutefois confié qu’ils préféraient ne pas travailler avec Seven Summits Treks, par manque de transparence sur l’entretien de la flotte et la formation des pilotes, et à cause de mauvaises expériences par le passé.
"Nous allons mettre en garde nos membres contre cette agence, confirme Celia Chase, directrice Marketing adjointe chez Global Rescue. C’est la première fois que nous avons à le faire en 15 ans d’activité."
Seven Summits Treks se montre tout aussi virulent à l'égard Global Rescue. "Loin de moi l’idée de vouloir remettre en cause la compétence de Global Rescue, s’est ainsi exprimé Dawa Sherpa, mais ce genre de clauses et de conditions générales de vente peuvent prêter à confusion et mettre en danger la vie des gens ! Quel est dans ce cas l’intérêt de l’assurance contractée par monsieur Chin ?"
Reste que depuis, Les deux entreprises ont à nouveau travaillé conjointement, lors d’une opération de sauvetage à 8 600 mètres, sur le Kangchenjunga.
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