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Christophe Profit Cour d'Appel de Chambery
  • Société

Affaire des pieux sur le mont Blanc : « Vous relaxerez Christophe Profit, c’est le bon sens qui prévaudra ! »

  • 11 janvier 2025
  • 7 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

C’est à une plaidoirie magistrale, sans doute un moment clef de l’histoire de l’alpinisme, que l’on a pu assister ce jeudi devant la cour d'appel de Chambéry. Maître Thouvenot y défendait le guide chamoniard Christophe Profit. Grande figure de la montagne, ce dernier, très ému, faisait appel d'une condamnation à une amende de 600 euros pour retrait et « vol » en 2022 de pieux censés sécuriser l’ascension de l’arête des Bosses, dernière ligne droite dans l’ascension du mont Blanc par la voie normale. L’affaire opposant deux approches de la montagne, celle défendue par l’alpiniste, « by fair means », contre une autre, plus « sécuritaire », portée par le maire de Saint-Gervais. Ecartant ce débat de fond, l’avocat général a certes requis la même amende que lors du jugement de 2023, mais le débat n’est pas clos, et la sentence finale attendue pour le 27 février. Car la cordée Profit-Thouvenot dispose de sérieux arguments, comme l’avocat l’a exposé dans un dossier complexe, mais très étayé. Retour sur une audience qui fera date.

Il fallait être dans l’enceinte froide du palais de justice de Chambéry hier après-midi, où les condamnés pour violences conjugales côtoyaient les agresseurs multirécidivistes et les trafiquants de stupéfiants, pour comprendre combien la présence du guide Christophe Profit y semblait déplacée. À 63 ans, cet ancien membre du GMHM (Groupe Militaire de Haute Montagne), a tissé sa légende au fil d’ouvertures en solo très médiatisées durant les années 80 dans les parois les plus techniques et les plus vertigineuses. Des Alpes à l’Himalaya. Plus d’une génération d’alpinistes a été inspirée par sa rigueur, son éthique et son engagement. 

Mais s’il était présent ce jour-là face à la justice, c’est parce qu’il contestait la condamnation pour vol et l’amende de 600 euros infligée par le tribunal de Bonneville, le 5 juin 2023. Que lui reprochait-on ? Le retrait et le « vol » en 2022 de pieux visant à sécuriser l’ascension de l’arête des Bosses - dernière ligne droite dans l’ascension du mont Blanc par la voie normale - alors qu’une crevasse importante s’était formée au milieu de l’itinéraire cette année-là côté français, plus précisément sur la commune de Saint-Gervais, tout en étant mis hors de cause pour le vol des deux pieux plantés sur le territoire italien voisin qui n’avait pas porté plainte.

Me Laurent Thouvenot, avocat de l’alpiniste, avait fait savoir que son client, qui avait revendiqué le caractère « militant » de son acte à l’audience le 20 avril 2023, allait « très probablement faire appel » de cette décision « en demi-teinte ». Aussi, ce jeudi 9 janvier, à Chambéry, visait-il la relaxe devant la Cour d’appel de Chambéry. L’affaire y était inscrite à l’ordre du jour, et la Présidente de séance enchaînait non sans courage des dizaines de dossiers frôlant souvent le sordide. Mais le ton change lorsque Christophe Profit est appelé à la barre. Mince et droit dans sa doudoune bleu marine, celui qu’on connaît si maître de lui sur les plus hauts sommets est visiblement ému. Il n’est pas dans son élément, c’est une évidence, mais on le sent sûr de son droit. Homme de conviction, il sait où est son combat. Il sait aussi qu’il n’est pas seul. A ses côtés dans la salle, son avocat, devenu compagnon de cordées, au propre comme au figuré, mais aussi Claudine, son épouse, des amis guides et quelques proches venus le soutenir dans ce qui est une réelle épreuve pour cet homme des cimes, jamais bien à l’aise dans « le monde d'en bas », pour reprendre ses termes.

Christophe Profit Cour d'Appel de ChamberyChristophe Profit Cour d'Appel de ChamberyChristophe Profit Cour d'Appel de ChamberyChristophe Profit Cour d'Appel de Chambery

La sécurité, son obsession

« Maintient-il sa position ? », l’interroge la Présidente ? « Oui, à 100 % », répond l’alpiniste qui s’en explique dans un discours que rarement on aura entendu dans cette enceinte. Pour justifier l’intervention qu’on lui reproche, Christophe Profit va parler d'engagement et de responsabilité, valeurs inculquées par ses parents. Et de sécurité, son obsession depuis toujours. Depuis surtout 1991 où, avec son partenaire Pierre Béghin , il a réalisé la première ascension de l’arête nord-ouest du K2 dans l’Himalaya. Moment où la notion d'engagement a pris toute sa mesure, et qui le marquera pour toujours.

Pour l’alpiniste, il ne s’agit pas d'une digression, mais d'un éclairage sur la nature de son intervention en 2022. Fidèle à ses engagements, le guide qui cette année-là avait fait 27 fois le mont Blanc, explique s’être insurgé contre l’installation des fameux pieux. Des équipements induisant selon lui un sentiment de sécurité trompeur pour les quelque 200 prétendants au sommet du mont Blanc qui, en période estivale, se croisent quotidiennement dans cette zone effilée. Son intention était « d’éviter des prises de risques inutiles ». D’autant, devait-il ajouter, que fin mai, il avait repéré en versant nord une variante de contournement, qu’il baptisera la Dédé Rhem, facilement accessible pour « les gens sans expérience ». Inutile donc d’équiper des amarrages sur la voie dite normale, concluait-il.

Cette voie, il en avait parlé à tous, maire de Saint-Gervais compris, au point que, « fin 2022, tout le monde passait par la Dédé Rhem », rappelle-t-il. « Mon itinéraire a évité qu’il y ait plus d'accidents (…). Je n’ai pas volé ces pieux, je les ai restitués. Je les ai retirés car ils donnaient de mauvaises indications sur un itinéraire dangereux, alors qu’il en existait un autre, sûr », conclut-il.

Christophe Profit Cour d'Appel de Chambery
(Thibault Ginies)

"Il n’est pas un voleur, il a montré la voie à la collectivité entière ! "

Un discours que n’entendra pas l’avocate générale. Consciente qu’ici deux débats sont ouverts, elle va écarter la « question de l’alpinisme qu’on veut pratiquer », point philosophique qu’il n’est pas du recours de la cour de trancher ce jour-là, dit-elle. Et elle va rejoindre les conclusions de 2023 du Tribunal de Bonneville. Tant sur la culpabilité de Christophe Profit, que sur le montant de son amende.

Est entré alors dans l’arène, Maître Thouvenot. Tribun né, grand coffre et voix profonde, l’avocat va offrir à la cour de Chambéry un moment rare. L’assistance est clairsemée – quelques confrères en robe, afférés sur leur portable, des prévenus qui trompent leur ennui dans l’attente du jugement de leur propre affaire – mais la Présidente restera attentive tout au long d'une plaidoirie magistrale. « Il est question d'alpinisme. D'un guide, sans doute l’un des plus grands », attaque-t-il. Et l’avocat de faire remarquer l’absence de partie civile, en l’occurrence le maire de Saint-Gervais. « Celui qui a pris cet arrêté saugrenu n’est pas là ! ». Et celui qui compte environ 500 ascensions du mont Blanc et qui accumulent les faces nord, est accusé de voleur ! », dit-il.

Le ton est passionné, mais l’avocat va habilement s’écarter du terrain émotionnel pour se réancrer dans le terrain du droit, rappelant une décision de 1984, où « un guide de haute montagne, qui n'avait pas vérifié les conditions nivo-météorologiques et dont la course empruntait un itinéraire accroissant les dangers, a été condamné pour homicide involontaire après une avalanche ». 

« Imaginez que ce guide-là [ Christophe Profit] découvre un ancrage défectueux. Quelle serait son intervention ? Qu’attend-on de lui en tant que guide ? De son obligation de guide, d'éclaireur ? De désintaller et de prévenir les autorités !

Qu’a-t-il fait [ en 2022] ? Il a ausculté ce sommet qu’il connait par cœur, et il y a vu une faute. ». D'où sa proposition d'une alternative plus sure et son retrait de pieux dont certains s’enlevaient « par cinq tractions manuelles ! ». « Et ce guide est allé sur place encore et encore ! Il a trouvé un itinéraire bis, un simple contournement. Il n’est pas un voleur. Il a montré la voie à la collectivité entière ! (…). Il a enlevé ces pieux dangereux, qui ne sont qu’« un mauvais phare qui entraîne vers les récifs !( …).

Son intention est évidemment sécuritaire », ajoute l’avocat, « car quel intérêt vénal aurait-il eu à s’embarrasser de pieux en métal ? » L’appropriation même temporaire n’est pas nécessairement le vol.

Celui-là, n’est pas un voleur ! N’oubliez pas le péché capital : la convoitise ! Jamais il n’a convoité ces bouts de métal dont il n’a que faire ! Sa seule intention ? La sécurité au service de tous. Contrairement à ce qu’a fait l’édile. 

Il y a deux procès en un, poursuit l’avocat. « Nous jouons l’Histoire, la préservation d'un environnement remarquable. Cet édile s’est entêté à jalonner le sommet du mont Blanc de ces épines malheureuses, de ces ancrages vacillants qui attirent les gens !. (…)

Je suis en désaccord total avec la décision du Tribunal de Bonneville. Si l'implantation de ces pieux était sécuritaire… pourquoi ne les a-t-il [ le maire de Saint-Gervais] pas remis ? 2022, 2023, 2024 ? Combien de milliers d'alpinistes sont montés au sommet, alors qu’il n’y avait plus de pieux ? Et que s’est-il passé ? Rien ! »

Christophe Profit Cour d'Appel de Chambery
(Thibault Ginies)

Les pieux seraient tous en territoire italien, en fait

Dans la poursuite de sa démonstration, Maître Thouvenot va alors attirer l’attention de la cour sur le fait que tous les pieux sont tous en territoire italien, selon un rapport de gendarmerie. Dès lors, ce procès initié par la France n’aurait sans doute plus lieu d'être. Par ailleurs, évoquant une « probable réimplantation des pieux » par le maire de Saint Gervais sur le même site, en août 2024, l’avocat considère que cette décision est en totale contradiction avec la volonté affichée du maire de ne pas équiper le mont Blanc, un site naturel d'exception, où cette pratique est interdite. En bref, il s’agirait donc « d'un acte opaque, sans motivation, dangereux ». Le tribunal de Grenoble sollicité par une demande de référé, devrait répondre sur le fond,  précise-t-il. 

« Vous relaxerez Christophe Profit », conclut l’avocat. « Il a ôté ces pieux dans un but sécuritaire. Et c’est le bon sens qui prévaudra. Toute son action obsessionnelle, organisée, minutieuse, endurante, réitérée, forcenée, engagée, est sécuritaire. Il a trouvé un itinéraire bis et enlevé encrages. C’est ce qu’on attendait de lui ! » 

Christophe Profit n’est pas un voleur. Il a mis sa pratique d'élite au service de la collectivité. 
Je vous demande de le relaxer au nom de la règle de droit ! »

Christophe Profit Cour d'Appel de ChamberyChristophe Profit Cour d'Appel de ChamberyChristophe Profit Cour d'Appel de ChamberyChristophe Profit Cour d'Appel de Chambery

A l’issue de cette plaidoirie - de loin la plus longue que l’on ait entendue ce jour-là,  mais jamais interrompue par la Présidente - le silence est retombé. Le guide n’y ajoutera rien et apprendra que la décision finale lui sera communiquée le 27 février. C’est un Christophe Profit visiblement soulagé que l’on a vu sortir de l’audience, hier après-midi. Autour de lui, ses proches l’entouraient. Il fallait ce soutien pour effacer les tensions du jour. 

La décision est désormais entre les mains de la Présidente, qui, seule face à d'innombrables dossiers, devra trancher sur une affaire dont tous les tenants ne sont pas forcément de ses compétences. Mais une chose est sure, le débat est loin d'être clos, car si le référé-suspension introduit le 16 novembre auprès du tribunal administratif de Grenoble à l’encontre du maire de Saint-Gervais, Jean-Marc Peillex, à la demande de Christophe Profit a été rejeté, le dossier pourrait maintenant être jugé sur le fond. 

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